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Peut-on faire confiance à RT et Sputnik France pour couvrir la crise Russie-Ukraine? (Pas vraiment)

Temps de lecture : 7 min

«Si Kiev voulait des bébés au petit déjeuner, ses alliés lui en serviraient.»

Un soldat ukrainien à bord du navire militaire Dondass stationné dans le port de Marioupol, le 27 novembre 2018 | Sega Volskii / AFP
Un soldat ukrainien à bord du navire militaire Dondass stationné dans le port de Marioupol, le 27 novembre 2018 | Sega Volskii / AFP

Les tensions entre Moscou et Kiev ont grimpé d’un cran dimanche 25 novembre, lorsque les forces armées russes, avec l’appui du FSB, ont capturé trois navires ukrainiens dans le détroit de Kertch, qui marque la limite entre la mer Noire et la mer d’Azov. Les vingt-quatre marins capturés sont actuellement détenus à Moscou.

Depuis, le président ukrainien a proclamé la loi martiale et la Russie a bloqué les ports ukrainiens en mer d’Azov. De leur côté, les médias russes francophones, RT et Sputnik France, diffusent le narratif du Kremlin sur ces événements.

Invitations ciblées

Dès le 26 novembre, RT invite plusieurs personnalités pro-russes à commenter la crise. «L’Ukraine a envoyé trois navires, pas tant pour attaquer la Russie, mais pour se maintenir au pouvoir», explique Karine Béchet-Golovko, professeure invitée à l’Université d’État de Moscou, qui qualifie sur Twitter l’Ukraine de «colonie des États-Unis».

«Il s’agissait pour [l’Ukraine] de pratiquer la politique du fait accompli», affirme l’écrivain Pierre Lorrain. «Donald Trump acte le fait que la Crimée soit russe», assure pour sa part Régis Chamagne, ancien colonel de l’armée de l’air et souverainiste passé par l’UPR.

«Quand vous allez dans les eaux territoriales d’un pays, c’est de la provocation», analyse Xavier Moreau, de Stratpol, un think tank proche des positions du Kremlin. L’interview la plus «neutre» sera celle de l’ancien ambassadeur de France en Russie, Claude Blanchemaison.

On aperçoit aussi Hubert Fayard, une ancienne figure du FN qui a ouvert à Marseille une ambassade non reconnue de la république de Donetsk, s’autoproclamant «représentant honoraire de la république de Donetsk en France». En duplex depuis Aix-en-Provence, il évoque notamment des bombardements en banlieue de Kiev et une escalade militaire dans le Donbass –l'un comme l'autre imaginaires au moment où il s’exprime.

Les invités de RT s’exprimant sur la crise en mer d’Azov sont majoritairement de sensibilité pro-russe. | Captures écran

Sputnik tend également le micro aux séparatistes criméens, et notamment à Sergueï Aksionov, «chef de la république de Crimée».

Par ailleurs, les deux médias relaient les déclarations les plus outrancières et provocatrices des officiels russes: «Selon Poutine, si Kiev voulait des bébés au petit déjeuner, ses alliés lui en serviraient», «“Le délire d’un homme pas tout à fait sobre”: un député russe tacle Porochenko».

Sur RT France, le 28 novembre

Thèse de la «provocation»

L’idée d’une «provocation» délibérée et «illégale» de l’Ukraine est très présente dans les contenus de Sputnik consacrés à la crise en mer d’Azov, s’appuyant principalement sur les déclarations des officiels russes.

Entre le 25 et le 28 novembre, une dizaine de ses articles titrent sur la «provocation»: «La Russie bloque le détroit de Kertch aux navires ukrainiens après une provocation», «Détroit de Kertch: le FSB dit avoir des preuves d’une provocation planifiée par Kiev», «La diplomatie russe évoque les objectifs de la “provocation ukrainienne” près de la Crimée», «Détroit de Kertch: une provocation “liée aux problèmes intérieurs de l’Ukraine”»...

Le mot-clé «provocation» est omniprésent dans les titres des articles de Sputnik France sur la crise en mer d’Azov publiés entre le 26 et le 29 novembre | Captures écran

Cette analyse n’est pas totalement dénuée de pertinence. On peut imaginer que président ukrainien Petro Porochenko, relativement impopulaire, ait provoqué l’incident afin de se poser en chef de guerre et de souder le pays autour de lui. Cette idée est notamment développée par le journaliste Ben Aris, dans un article pour le site IntelliNews.

Selon un accord signé en 2003 entre l’Ukraine et la Russie, la liberté de circulation prévaut dans le détroit de Kertch et en mer d’Azov. Toutefois, les bateaux qui le traversent doivent se signaler auprès des autorités portuaires russes à Kertch. Or, selon la Russie, les navires ukrainiens n’ont pas demandé d’autorisation au port de Kertch, ni répondu aux sollicitations des garde-côtes russes alors qu'ils traversaient le détroit et faisaient route vers les eaux territoriales de la Russie.

Les contenus de Sputnik et RT omettent toutefois de préciser certaines informations contextuelles. Depuis l’ouverture en mai 2018 du Pont de Crimée, qui traverse le détroit et acte l’annexion de cette région ukrainienne par la Russie, cette dernière a mis en place une forme de blocus sur la mer d’Azov. Le pont permet à la Russie de verrouiller le détroit si elle le souhaite, et la hauteur du pont empêche certains bateaux de circuler.

Par ailleurs, à partir de ce même mois de mai, Moscou a déployé plusieurs bâtiments –dont des navires militaires– et intercepté plus de 148 bateaux ukrainiens, plaçant la région dans une situation économique difficile. Dans les ports ukrainiens de Marioupol et de Berdansk, le trafic maritime est en baisse de 20% à 30%. Et l’arraisonnement des navires militaires ukrainiens constitue une autre démonstration de force pour la Russie.

Chemin vers le «totalitarisme»

Une seconde idée est développée par les médias russes francophones: après la proclamation de la loi martiale, l’Ukraine risquerait de devenir une dictature. «En instaurant la loi martiale, l'Ukraine fait-elle un pas vers le totalitarisme?», interroge carrément RT, dès le 26 novembre. Encore une fois, ces accusations ne sont pas entièrement infondées.

Une partie de la société ukrainienne s’interroge sur la pertinence du recours à la loi martiale. Mediapart rappelle ainsi que trois anciens présidents de la République ont critiqué la décision, affirmant qu’elle comportait «de sérieux risques», et que la loi martiale n’a pas été proclamée depuis le début du conflit armé avec la Russie, en 2014. Le président Porochenko est soupçonné d’instrumentaliser les tensions à des fins personnelles –restaurer sa popularité et éventuellement repousser les élections, en l'occurrence.

Difficile en revanche de parler de «totalitarisme». «Le régime d’exception peut devenir un nouvel outil de pression. Mais nous étions soumis à des violences avant cela. Ils avaient commencé à nous placer sur écoute. Donc la loi martiale ne change pas fondamentalement le cœur de nos problèmes ici», explique à Mediapart le militant anticorruption et député régional indépendant Dmytro Boulakh.

Le 28 novembre sur RT, Andréa Kotarac, conseiller régional Rassemblement citoyen écologique et solidaire en Auvergne-Rhône-Alpes, semble voir la main des États-Unis derrière la crise en mer d’Azov: «Washington, qui voit que la Russie et M. el-Assad […] vont vers la victoire en Syrie, ça leur permet d’ouvrir un nouveau front.»

Le 29 novembre, Sputnik affirme, citant la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, que «des pays occidentaux auraient pu être liés à l'incident en mer Noire».

Sur RT France et Sputnik France, le 28 novembre | Captures écran

Théorie du complot d’inspiration syrienne

Mais ce n’est pas l’affirmation la plus improbable. Sputnik clame aussi que les services occidentaux conspirent avec l’Ukraine pour organiser des «provocations» avec l’Ukraine, dont certaines impliqueraient des armes chimiques.

Le site affirme le 26 novembre que selon Moscou, «Kiev prépare une provocation aux armes chimiques dans le Donbass». L’article cite Alexandre Loukachevitch, représentant permanent de la Russie auprès de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE): «Des informations sur la préparation d'une provocation par les Forces armées de l'Ukraine avec recours aux armes chimiques et aux services spéciaux occidentaux sont apparues».

En haut, article du 20 novembre sur l’Ukraine. En bas, article du 3 mai sur la Syrie | Captures écran

Le thème de la «provocation aux armes chimiques» est récurrent chez Sputnik et RT, mais il concerne habituellement la Syrie –un conflit où Moscou est engagé aux côtés du régime de Bachar el-Assad, et où les médias russes à destination de l’étranger participent activement à l’effort de guerre.

Les Casques blancs, qui viennent en aide aux civils victimes des bombardements et documentent ces crimes de guerre –le plus souvent perpétrés par l’armée syrienne et la Russie, mais aussi par la coalition anti-Daech– sont ciblés depuis plusieurs années par une campagne de désinformation dans laquelle RT et Sputnik sont très impliqués. Via ses médias, Moscou accuse à tort les Casques blancs –et les rebelles- de mettre en scène de fausses attaques chimiques, ou d’organiser eux-mêmes des «provocations aux armes chimiques».

Dans un premier temps, ces contenus visaient à dédouaner son allié syrien d’attaques chimiques qu'il avait déjà perpétrées. Mais depuis cet été, RT et Sputnik ont publié plusieurs articles affirmant que des «provocations chimiques» étaient en cours, qui n’ont été suivis d’aucune attaque au gaz.

Selon le site d’information Bellingcat, de tels articles servent à semer la confusion au sein des opinions occidentales et à préparer le terrain pour de futures dénégations, si jamais le régime syrien décidait de déclencher une autre attaque chimique –tout en poursuivant son entreprise de diffamation contre les Casques blancs et les rebelles syriens.

Sputnik semble avoir procédé d’une façon similaire pour l’Ukraine, puisque dès le 10 octobre dernier, le site a publié un article titré «L’Ukraine préparerait une provocation contre les garde-côtes russes en mer d’Azov». Le contenu, qui insiste par exemple sur la volonté de «filmer des images», rappelle fortement les papiers de Sputnik diffamant les Casques blancs syriens.

En haut, article du 10 novembre sur l’Ukraine. En bas, article du 31 octobre sur la Syrie | Captures écran

Inonder le web de nombreux papiers sur un sujet peu couvert par les médias indépendants permet d’être bien référencé par Google, même s’ils sont mensongers. Sur Twitter, plusieurs personnes ont fait remarquer –tout en sachant que l’algorithme s’adapte aussi à l'internaute– que RT et Sputnik apparaissaient dans les premiers résultats lors de recherches telles que «détroit de Kertch». À croire que la quantité prévaudrait sur la qualité.

Antoine Hasday Journaliste

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