Politique / Société

«Cette vie au Smic, c’est aussi l’avenir qui se dessine pour une partie d’entre nous»

Temps de lecture : 9 min

Un mouvement de jeunesse, avec ses propres revendications, emboîte le pas des «gilets jaunes», une mobilisation sociale (d’adultes).

Manifestation lycéenne à Marseille, le 4 décembre 2018 | Gérard Julien / AFP
Manifestation lycéenne à Marseille, le 4 décembre 2018 | Gérard Julien / AFP

C’est un hashtag lancé par un syndicat, l’Union nationale lycéenne (UNL): la #RevancheLycéenne. Ce lundi 3 décembre, une centaine de lycées étaient bloqués en France.

Une revanche sur... Parcoursup, le système d’admission post-bac mis en place l'année dernière. À l'époque, les lycéens n’ont pas vraiment suivi quand des étudiants se sont mobilisés contre. Sans cet appui décisif dans l’opposition à son projet par les premiers concernés, le gouvernement n’a pas reculé. Les explications sont nombreuses: APB n’avait pas bonne presse depuis que des universités ont procédé à des tirages au sort pour régler le problème du trop grand nombre d’inscriptions dans certaines filières. Parcoursup est donc passé, laissant derrière lui son lot d’insatisfaits. Mais personne n’avait vu venir cette nouvelle mobilisation, au cœur de l'automne, alors même que la prochaine procédure 2019 de préinscription n’est pas entamée.

Soutien mutuel

D’autres nouveautés sont venues s’ajouter à l’agenda des enfants des années 2000: une nouvelle organisation du lycée avec la réforme des filières générales et technologiques et un nouveau baccalauréat, lui aussi réformé par Jean-Michel Blanquer. Les élèves concernés sont aussi les premiers depuis des décennies à connaître une baisse du nombre d’enseignants. Les syndicats du secondaire estiment à 2.600 le nombre de postes en moins alors que les élèves n’ont jamais été aussi nombreux, selon les statistiques de l’Éducation nationale récemment rappelées par Check News.

«Les effectifs du second degré vont continuer à croître à chaque rentrée entre 2018 et 2022, à un rythme toutefois moins soutenu que celui observé à la rentrée 2017 où 50.000 élèves supplémentaires ont été constatés», prévoit la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) dans une note d’information publiée en mars 2018. En 2019, les effectifs devraient augmenter de 40.000 élèves, «prolongeant une période de croissance des effectifs constante depuis la rentrée 2009». Une croissance «due essentiellement à la démographie».

Ce sont les mêmes (nombreuses) adolescentes et adolescents qui devront effectuer un Service national universel obligatoire, dont la phase pilote commence en juin prochain dans dix départements. Un dossier que Gabriel Attal, fraîchement nommé secrétaire d'État auprès du ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse, suit désormais. Pour le plus jeune membre du gouvernement (29 ans), c’est la grande réforme de société du quinquennat. Peut-être, mais le service obligatoire n’était absolument pas réclamé par la jeunesse. Au contraire, il est aujourd’hui franchement contesté par les syndicats lycéens.

En ce début décembre, la première convergence des luttes est celle qui consiste pour les lycéens à regrouper les motifs de contestations qui les concernent. Mais quelle pertinence y aurait-il à descendre dans la rue alors que les «gilets jaunes» monopolisent l’attention et les débats? Le 24 novembre, les manifestations contre les violences sexistes et sexuelles par exemple ont réuni plus de monde que celles des «gilets jaunes», mais ont été reléguées au second plan, pâtissant clairement d’une concurrence de l’attention médiatique.

La logique, pour Louis Boyard, président de l’UNL et actuellement en BTS de communication, est pourtant évidente:

«C’est la même colère sociale. La colère causée par l’absence d’écoute du gouvernement. Un gouvernement qui ne répond à aucune de nos attentes. Nous étudions dans des classes surchargées, on devrait recruter plus de professeurs mais ce qui ce passe c’est qu’on en supprime. On trie les lycéens, les élèves de banlieues ne peuvent plus accéder aux universités parisiennes, l’accès au supérieur est rendu plus difficile, impossible même pour les élèves de lycées pro, tout cela est injuste.»

Au moment où je lui parle, Louis Boyard est dans la rue, il manifeste et doit s’éloigner de policiers qui se rapprochent de son groupe. Il insiste pour continuer la conversation:

«Ce qui me révolte, ce qui nous révolte, c’est le manque de moyens dans l’éducation alors que quatre milliards d’euros, une fortune, seront investis dans le service national obligatoire. L’argent ne va pas au bon endroit, notre grogne rejoint donc logiquement celle des “gilets jaunes”.»

Le Syndicat général des lycéens (SGL) exprime peu ou prou les mêmes idées:

Dans un communiqué aux formules parfois approximatives mais très claires et fermes –le syndicat affirme que «les lycéens doivent avoir une part de responsabilité dans cette réforme citoyenne»– les suppressions de postes et le SNU apparaissent comme motifs d’une colère qui s’associe à celle des «gilets jaunes pacifistes», auxquels le syndicat réitère son soutien. Lui-même est à son tour soutenu par le syndicat professionnel SUD éducation:

«SUD éducation appelle l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale à se solidariser des lycéen-ne-s mobilisé-e-s et à s’emparer des mots d’ordre portés pour l’abrogation des réformes Blanquer.»

Distanciation

Du côté de l'Union nationale lycéenne – Syndicale & Démocratique (UNL-SD), autre syndicat lycéen important, Samuel Budimir explique comment le sujet de la mobilisation conjointe avec les «gilets jaunes» est monté:

«Certaines de nos fédérations ont commencé à voter des action dans des assemblées générales locales. On a aussi vu des lycéens non syndiqués venir vers nous pour nous demander ce qu’on comptait faire. Ces demandes émanant de la base sont de plus en plus nombreuses.»

Pour lui, les élèves sont inquiets après une année 2018 compliquée et riche en réformes. C’est un mouvement contre le SNU, Parsoursup et une éventuelle augmentation des droits d'inscription à l'université:

«La mobilisation arrive maintenant à cause des retours qu’on a eus sur Parcoursup, le tri social auquel on a pu assister entre les élèves, auquel s'ajoute la réforme des lycées pro et techno, la baisse des dotations globales d'heures pour les élèves. Il faut qu’on se bouge.»

«Le racisme, l'homophobie, la violence envers les symboles de la République sont des choses que nous rejetons profondément»

Mais là où ses homologues prennent simplement leurs distances avec les actions violentes, le président de l'UNL-SD tient à préciser ce qu’il en est pour lui:

«Des membres de nos fédérations nous ont dit avoir entendu des choses pas toujours en accord avec nos idées lors des rencontre avec certains “gilets jaunes”. Le racisme, l'homophobie, la violence envers les symboles de la République sont des choses que nous rejetons profondément.»

Toujours sur le fil, il ajoute que «la violence est inadmissible mais le gouvernement n'a pas répondu de manière à ce que cela puisse être évité». Des arguments qu’on a entendus chez des membres des «gilets jaunes» invités sur les plateaux télé comme le dimanche 2 décembre en prime time sur France 2.

Sensibilité aux inégalités

Outre la colère simultanée des «gilets jaunes» et des lycéennes et lycéens, ces derniers établissent-ils un lien entre le prix du carburant et l’éducation? «Nous luttons en parallèle mais pas sans lien», soulignent les différentes organisations. Et Samuel Budimir (UNL-SD) de préciser:

«Pour nous aussi le pouvoir d'achat est important, et nous supportons une revendication telle que la hausse du Smic. Il y a une conscientisation qui doit se faire chez les lycéens car cette vie active, cette vie au Smic, c’est aussi l’avenir qui se dessine pour une partie d’entre nous.»

Louis Boyard, lui, veut prendre une revanche sur le gouvernement parce que Parcoursup fut une défaite –50.000 lycéens se sont retrouvés sans fac, 120.000 sont partis dans le privé. «Comme les “gilets jaunes”, je suis contre cette politique libérale et cette politique d’austérité. On touche aux pauvres et aux services publics, donc à l’école.»

Pour Philippe Watrelot, enseignant de SES au lycée et observateur du monde éducatif (il tient une chronique dans le magazine Alternatives économiques), on est dans une logique de mobilisation contre des inégalités multiples, y compris territoriales:

«Avec la réforme du lycée, la crainte d’une inégalité territoriale renforcée est palpable, elle repose sur une réalité: les lycées ne pourront pas tous proposer autant d’options. Les grands lycées seront plus riches en options, les lycéens des grandes villes où il y a plus d’établissements seront avantagés. Cela va installer une inégalité croissante entre les établissements, même si c’est vendu comme de l’autonomie pour eux.»

Dans le contexte social actuel, faire des économies sur le dos des élèves risque donc de s’avérer particulièrement explosif: «Les classes sont très réactives sur le thème des inégalités; quand nous l’abordons, les élèves me parlent spontanément de la suppression de l’ISF!».

De nombreux précédents

Des élèves sensibilisés, des syndicats lycéens mobilisés dans un contexte social brûlant et inédit… cela pourrait-il faire reculer les réformes scolaires? Impossible de s’avancer, il faudrait que la mobilisation soit beaucoup plus massive. Nul ne peut prédire le succès de la manifestation et/ou une éventuelle convergence. Si en France, on a toujours l’esprit un peu occupé par le précédent 68 qui a mis les étudiants et les ouvriers dans la rue, d’autres rencontres ont eu lieu sur le pavé. Ludivigne Bantigny, historienne (maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'université de Rouen et chercheuse au Centre d'histoire de Sciences Po), a publié un ouvrage sur Mai 68 (1968. De grands soirs en petits matins) et dresse une rapide liste des mobilisations communes:

«On peut se rappeler historiquement les comités lycéens antifascistes pendant la guerre d'Algérie, les lycéennes et lycéens rejoignant les étudiants en 1968, plus récemment les mouvements de lycées rejoignant les salariés en 2003 et 2010 puis pendant le mouvement anti-loi Travail –même si, à ce moment-là, les lycéens ont devancé par leurs manifestations les syndicats de salariés.»

«C'est une première car les lycéens se joignent au mouvement mais en portant leurs propres revendications»

Ces «alliances» des lycéens ont donc de nombreux précédents. Mais évidemment, l’histoire ne se répète pas, elle se joue dans le contexte de l’époque. Selon l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, lui-même étudiant en 1968, il est difficile de comparer. Les jeunes étaient alors plus soutenus par la population, les formes de violences différentes (pas de casse de magasins ou de bâtiments publics à l’époque, même si les confrontations avec les forces de l’ordre sont restées dans les mémoires) et, surtout, c'était la société qui suivait la jeunesse. Là, «les lycéens sont à la remorque» d'un autre mouvement social tout en clamant leurs préoccupations sur des sujets bien spécifiques. Du point de vue de l’ordre et de la convergence, 2018 serait un 68 à l’envers:

«Même s'il y a déjà eu des convergences, on oublie les lycéens et les étudiants quand ils se mêlent à des contestations plus larges (comme en 1995 par exemple), observe Claude Lelièvre. Là, c'est une première car les lycéens se joignent au mouvement mais en portant leurs propres revendications. Des revendications par ailleurs très larges qui concernent le secondaire, l’orientation et l’enseignement supérieur. Les mouvements de jeunes qui allient lycéens, lycéens professionnels, IUT et étudiants en université peuvent être particulièrement puissants, c’était le cas de la contestation (victorieuse) contre le CPE en 2006

La constante des mouvements de jeunesse, c'est que personne n'arrive à prédire leur évolution. Et la particularité des «gilets jaunes» est son aspect inédit dans sa forme. Peut-être d'autres groupes se trouvant également dans des logiques de contestation très diverses se joindront-ils à eux. La FNSEA appelle ainsi les agriculteurs à se mobiliser la semaine prochaine car «l’exaspération est à son comble».

Les «gilets jaunes», mouvement divers qui s’illustre par des actions nombreuses et simultanées ainsi qu'une mosaïque d’opinions, sont-ils en train de rendre plus audibles des revendications sans lien les unes avec les autres? Ces revendications, sans s’agréger, formeraient alors un réseau inédit, une grande constellation de la colère contre Emmanuel Macron et le gouvernement.

Louise Tourret Journaliste

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