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En interdisant les contenus «adultes», Tumblr signe son arrêt de mort

Temps de lecture : 5 min

La nouvelle politique de la plateforme est le dernier exemple de la montée de la censure corporate sur les réseaux sociaux, avec pour justification la lutte contre les contenus indésirables.

Le 17 décembre prochain, ce sera fini. | Logo Josemiguels via Pixabay CC0 / Montage Slate License by
Le 17 décembre prochain, ce sera fini. | Logo Josemiguels via Pixabay CC0 / Montage Slate License by

Hier après midi, j'ai fait une capture d'écran d'un acteur porno –juste le visage, rien de pornographique, une image extrêmement nunuche. Au moment de la poster, un message est apparu, m'avertissant que le contenu de la photo était mis en attente d'approbation. J'ai froncé les sourcils, comme quand on est confronté à un glitch.

Une heure plus tard, Tumblr annonçait qu'à partir du 17 décembre, tous les contenus «adultes» seraient interdits.

Des tétons, mais pour allaiter

Avec cette mise à jour, les règles communautaires de Tumblr stipulent désormais: «Ne publiez pas d'images, vidéos ou GIFs dévoilant les parties génitales de personnes réelles ou des poitrines de femmes où les tétons sont visibles. [...] Ne publiez pas de contenus (images, GIF, vidéos ou illustrations) dépeignant des actes sexuels.»

Voici des exemples courants de contenus qui sont toutefois toujours autorisés sur Tumblr: des images dans lesquelles on peut voir les tétons d’une femme pendant qu’elle allaite son enfant, pendant un accouchement ou dans les moments suivant l’accouchement, ou encore dans des situations liées à la santé –par exemple, le résultat d’une mastectomie ou d’une chirurgie de réattribution sexuelle.

La littérature érotique, la nudité en lien avec l'éducation, l’actualité ou la politique ainsi que la nudité dans l’art (sculptures, illustrations…) sont aussi des contenus pouvant être publiés librement sur Tumblr.

Je peux vous garantir qu'en dix ans de Tumblr, je n'ai jamais vu de contenu pédopornographique [la présence de pédopornographie sur certaines pages étant un des arguments avancés pour l'interdiction du NSFW, ndlr], et encore moins des images de seins allaitant des enfants. Je suis en revanche tombé sur des images d'anus béants après des fists ou des images de scatologie –ce qui n'est pas vraiment pas mon truc. Mais c'est finalement assez rare, et au pire, il suffit de ne pas suivre les personnes qui les postent.

L'immense majorité de ce que je vois passer sur mon écran est très banal en termes d'érotisme masculin. Il s'agit d'ailleurs de l'un des aspects étranges de Tumblr, qui entérine parfois une omniprésence de photos gays très formatées, grosso modo le canon habituel de l'érotisme soft de la presse gay façon Têtu.

Confrérie bienveillante

Tumblr était encore il y a vingt-quatre heures un réseau social où la liberté était totale. Contrairement à Facebook, qui censure depuis longtemps déjà tout matériel érotique, Tumblr était la vitrine d'un foisonnement créatif où l'art, l'illustration, la photographie, le politique et l'intime se percutaient dans un système de collage inédit. Tumblr a partagé pendant des années une culture à la fois moderne et bourrée d'archives.

Pour moi, c'était un doudou qui faisait presque office d'antidépresseur. À mes moments perdus, ce stream incessant d'images et de GIF me faisait rêver et m'éduquait en même temps. En comparaison, cela fait longtemps que Facebook et Twitter ne me font plus rêver et qu'ils constituent plutôt des sources quotidiennes de tristesse.

«Tumblr est le media le plus gay actuellement [...], ces milliers d'hommes se montrent tels qu'ils sont face au monde entier.»

J'ai écrit sur mon blog plusieurs odes à Tumblr –la première en 2010!–, et je respectais cette plateforme pour sa gentillesse et sa tolérance. J'écrivais alors: «Les gays n’ont jamais autant produit d’images qui les décrivent et les définissent. Jamais. Avant, il fallait passer par les artistes gays pour avoir une vision de ce que nous aimions chez nous. Aujourd’hui, c’est le gay lambda qui va faire la plus belle photo de toutes.»

En 2011, je publiais un autre texte sur l'émergence d'une forme d'art liée au sperme, et je disais: «Tumblr est le media le plus gay actuellement, gay dans le sens positif du terme bien sûr, là où l'affirmation est évidente car ces hommes, ces milliers d'hommes se montrent tels qu'ils sont face au monde entier. C'est du coming out en masse. Ce n'est donc pas uniquement de l'exhibitionnisme, c'est de l'affirmation, l'assurance que l'ego peut être un moyen de s'affirmer quand on est exclu par ailleurs, parce qu'on est pauvre ou en difficulté.»

Tumblr était une confrérie où personne, je répète, personne n'était en conflit avec ce que les autres publiaient. Vous admettrez qu'à notre époque, c'est plutôt rare.

Nudité ≠ pornographie

Je sais aussi que les réseaux sociaux se détestent. Celles et ceux qui aiment Facebook rejettent souvent Twitter, et vice versa. Instagram déteste tous les autres. Reddit est encore plus dans la moquerie des réseaux existants. Et Tumblr est méprisé par tout le monde. Pour simplifier, Tumblr est un monde d'hommes, comme Pinterest est un monde de femmes.

Ces frontières assez ridicules sont pourtant ce qui nourrit la création. L'expression sexuelle est précisément ce que les corporations essaient aujourd'hui de détruire: Starbucks interdit le porno dans ses établissements; Grindr a un patron ayant visiblement un problème avec le mariage gay.

Les applications de drague nous obligent à formater nos photos de profil. Nous sommes réduits à des images de Photomaton qui cachent le reste du corps, l'attitude, la liberté du selfie. C'est un mouvement général qui voudrait éloigner la nudité de l'espace internet –comme si c'était possible. Tout ça pour protéger les ados qui sont tous, anyway, sur internet.

La beauté de Tumblr, c'était justement qu'une bite de 25 cm côtoyait un Gauguin ou un Caillebotte. Un nu était associé à une Maserati. Un champ de fleurs se mélangeait à une orgie. Et la sexualité des hétéros côtoyait celle des LGBT+ –ce qui, là encore, était un signe de tolérance jamais vue dans la culture populaire.

Il y avait une curiosité venant de toutes les niches identitaires. C'est le pouvoir de l'image, si puissant dans notre culture moderne. Tumblr était l'exception qui confirmait la règle, alors que les médias sont déjà enfermés dans une autocensure imposée par les annonceurs publicitaires et le politiquement correct.

Des années d'enrichissement

Bien sûr, tout le monde se demandait quand cette liberté serait remise en question. Dès le mois d'août, la tendance était lancée. Il y a quelques jours, le fondateur de Tumblr laissait tomber. Et le mois dernier, l'application Tumblr, qui a été rachetée en mai 2013 par Yahoo pour plus d’un milliard de dollars, a été retirée de l'App Store.

D'un autre côté, le Parti républicain américain abandonne la lutte contre le porno. Mais les forces qui imposent la censure sont nombreuses. C'est comme pour la PMA: il suffit d'une minorité de cathos pour empêcher une réforme voulue par l'écrasante majorité de la population française.

En dix ans, j'ai posté exactement 48.506 images. J'ai liké 198.526 contenus.

Même si les pétitions se multiplient pour sauver la liberté sur Tumblr, la simple idée de filtre dénature la marque. Tumblr est l'ultime symbole d'une culture mondiale écrasée par les multinationales, qui veulent toujours plus nous renvoyer dans l'underground après nous avoir encouragé à en sortir. C'est parce que nous sommes différents que cette censure apparaît. Je ne suis pas du genre à voir de l'homophobie partout, mais là, elle est clairement responsable de la chute de Tumblr.

En dix ans, j'ai posté exactement 48.506 images –certaines sont devenues des best-sellers. J'ai liké 198.526 contenus. C'est comme si vous écriviez des centaines de pages d'un journal qui va s'autodétruire. Que va-t-il rester de cette beauté? Nous avons nourri Tumblr comme nous avons nourri Facebook et Twitter. Ce sont nous qui enrichissons –littéralement– ces réseaux sociaux avec nos contenus. À ce jour, 449,7 millions de personnes l'utilisent. Et le 17 décembre prochain, ce sera fini.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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