Sciences

Einstein: comment croire en Dieu quand on est scientifique?

Temps de lecture : 6 min

«La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle», estimait le célèbre physicien.

Installation de l'artiste Ottmar Hoerl, présentant 500 sculptures d'Albert Einstein, le 6 mai 2018 à Munich (Allemagne) | Stefan Puchner / DPA / AFP
Installation de l'artiste Ottmar Hoerl, présentant 500 sculptures d'Albert Einstein, le 6 mai 2018 à Munich (Allemagne) | Stefan Puchner / DPA / AFP

Lors d’une conférence à Zurich en 1979, l'auteur Friedrich Dürrenmatt osa dire d’Einstein: «Il parlait si souvent de Dieu que je le soupçonne presque d’avoir été un théologien déguisé.»

Le fameux physicien se sert effectivement avec complaisance du mot «Dieu». C’est par exemple la phrase souvent répétée, et qui sera commentée ici, «Je refuse de croire en un Dieu qui joue aux dés avec le monde», ou bien «Dieu est subtil, mais il n’est pas malveillant».

Rejet de l'autorité religieuse

Ces fréquentes références n’indiquent qu’une tournure de langage à usage symbolique. De fait, il n’attribua jamais d’importance aux aspects formels d’une croyance. Pour lui, l’émerveillement devant les lois de l’univers doit tenir lieu de religion, cet élan mystique ayant pour corollaire un sentiment d’obligation morale envers les semblables.

Sa jeunesse le confronte à différentes religions: la foi juive familiale, puis un enseignement catholique dans une école de Munich, suivi par un enseignement israélite au lycée; sa première épouse sera grecque orthodoxe.

Ce faisant, il découvrit que les récits bibliques ne concordaient pas avec l’image de la nature qu’il se faisait à partir d’écrits scientifiques. Son esprit refusant ce qu’il ne comprenait pas, il rejeta toute forme d’autorité religieuse.

Nommé à l’université de Prague, il rejoignit la communauté hébraïque, les développements politiques et l’antisémitisme ambiant firent de lui un partisan engagé du sionisme. Ceci explique qu’à la fondation d’Israël, on lui proposa d’en devenir président –ce qu’il refusa, arguant que la physique ne l’avait pas préparé à parler aux hommes.

Hasard et foi

Dans Neige de printemps, l'écrivain Yukio Mishima esquisse un rapport entre Dieu et le hasard: «Parler du hasard, c’est nier la possibilité de toute loi de cause à effet. Le hasard est finalement l’unique élément irrationnel que peut accepter le libre arbitre… Ce concept du hasard, de la chance, constitue la substance même du Dieu des Européens, ils possèdent là une divinité qui tire ses caractéristiques de ce refuge si essentiel au libre arbitre.»

Le hasard, parce qu’il mesure notre ignorance, semble lié à l’idée de Dieu; sinon, pourquoi prierait-on dans les moments incertains? Mais justement, le scientifique s’attache à restreindre le domaine de l’inconnu. Une éclipse de Soleil s’interprétait comme un signe maléfique, avant que la mécanique céleste ne l’ait rabaissé à un événement prédictible.

Le hasard dépend de notre niveau de connaissance, et il était sans doute plus naturel d’avoir la foi dans les temps anciens, quand l’être humain vivait dans un monde limité et plein de mystères. Aujourd’hui, la science nous révèle un immense univers dont on comprend grosso modo le mode de fonctionnement. Elle déshumanise le monde, or l’idée de Dieu est éminemment humaine. Burton Richter, Prix Nobel de physique en 1976, déclara néanmoins: «Découvrir une loi scientifique, c’est lire ce qui est écrit dans le cerveau de Dieu.»

Dans un univers entièrement déterministe et prédictible, il n’y a plus de place pour le surnaturel. La physique classique donne une réalité du monde connue de tout temps, puisque l'on remonte vers le passé et que l'on prédit l’avenir en appliquant les équations consacrées. Einstein voudrait qu’il en soit toujours ainsi, mais justement, le déterminisme strict bute sur le déroutant hasard quantique.

La mécanique quantique introduit un hasard obligatoire: on ne sait prédire la simple trajectoire d’un électron. La physique devient probabiliste, et seule la répartition d’une population d’électrons est calculable, soumise à un «déterminisme faible». Cela semble indiquer l’existence d’une réalité qui existe au-delà de l’espace-temps, ou du moins au-delà de notre compréhension

Rationalité du monde

Einstein s’est efforcé de rétablir le déterminisme fort dans l’infiniment petit en imaginant des «variables cachées», et sa réflexion sur Dieu joueur de dés cristallise sa suspicion envers le caractère aléatoire de la théorie. Prise au pied de la lettre, sa fameuse phrase suggère qu’il préférerait croire en Dieu!

«L’expérience religieuse cosmique est la plus noble, la plus forte qui puisse surgir d’une recherche scientifique profonde.»

Albert Einstein

Einstein défend la rationalité de la nature. La faculté d’invention humaine produit des concepts entre lesquels l’intelligence sélectionne la théorie, qui par sa simplicité logique se montrera supérieure, l’expérience devant in fine la valider.

L’étonnement devant cet aspect rationnel du monde tourne en admiration, et ceci reste, pour Einstein, l’une des plus fortes racines du sentiment religieux: «L’expérience religieuse cosmique est la plus noble, la plus forte qui puisse surgir d’une recherche scientifique profonde. Celui qui ne comprend pas les formidables efforts, le don de soi, sans quoi rien ne se crée de nouveau dans la pensée scientifique, celui-là ne saurait évaluer la force du sentiment qui seul peut faire naître une telle œuvre, éloignée comme elle est de l’immédiate vie pratique.»

Ceci résonne avec Proust: «Il n’y a aucune raison pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers. Toutes ces obligations qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner vivre sous l’emprise de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous sans savoir qui les avait tracées.» Et l’écrivain ajoute dans une lettre: «[…] Réveiller en nous ce fond mystérieux de notre âme […] et qu’on peut appeler pour cela religieux.»

But de la vie humaine

L’intérêt premier d’Einstein resta toujours centré sur les lois de la nature, mais cela l’amena à réfléchir aux grandes questions de l’existence: «À la sphère de la religion appartient la croyance que les normes valables pour le monde sont rationnelles, c’est-à-dire intelligibles à la raison. On peut rendre la situation par une image: la science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle.»

L’existence d’un système logique expliquant la nature implique que des êtres pensants revendiquent un tel système. Cela rappelle la preuve de l’existence de Dieu avancée par le philosophe George Berkeley, selon lequel le monde matériel n’existe que comme objet de perception qui doit être soutenu par un esprit pensant.

À la question de savoir si le but de la vie humaine peut se déduire de la science seule, Einstein répond catégoriquement non. Les lois naturelles nous apprennent comment nous pouvons utiliser la nature en vue de réaliser des buts humains, mais non ce que doivent être ces buts.

Et il précise: «La plus belle émotion que nous puissions éprouver est l’émotion mystique. C’est là le germe de tout art et de toute science véritable… Savoir que ce qui nous est impénétrable existe vraiment et se manifeste comme la plus haute sagesse et la plus rayonnante beauté dont les formes les plus grossières sont seules intelligibles à nos pauvres facultés, cette connaissance, voilà ce qui est au centre du véritable sentiment religieux. En ce sens, et seulement en ce sens, je me range parmi les hommes profondément religieux.»

Bible signée et gravée au nom d'Albert Einstein, présentée chez Sotheby's à New York, le 28 novembre 2018 | Don Emmert / AFP

Dieu personnel

Émigré aux États-Unis, pays fondamentalement religieux, son attitude fut débattue publiquement. Son scepticisme envers un Dieu personnel fit polémique. En 1940, il envoie une contribution à une conférence «Science et religion» tenue à New York.

Il y déclare: «La source principale des conflits actuels entre la religion et la science se trouve dans le concept d’un Dieu personnel.» Il concède pourtant que la doctrine d’un Dieu intervenant dans les phénomènes naturels ne pourra pas être réfutée par la science, car cette croyance pourra toujours se réfugier là où la connaissance scientifique n’est pas établie –pensait-il au hasard quantique?

Alors, en quoi croyait Einstein? En 1929, il répondit par un télégramme envoyé à H. Goldstein: «Je crois au Dieu de Spinoza, qui se manifeste dans l’harmonie de l’existant, pas dans un Dieu qui s’abandonne au destin et aux actions des hommes.» Une controverse en résulta. «Si cet être est Tout-Puissant, tout événement, toute action humaine, toute pensée humaine, tout sentiment et toute aspiration est son œuvre. Comment peut-on penser que devant un tel être, l’homme soit responsable de ses actions?»

Heureusement, la physique quantique offre une échappatoire (une planche de salut?): le hasard microscopique nous restitue un espace de liberté, d’autant qu’il est à la base des bienvenues mutations biologiques sans lesquelles nous ne serions pas ici.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

François Vannucci Professeur émérite, chercheur en physique des particules

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