Société

Ce que révèlent les sondages sur l’identité des «gilets jaunes»

Temps de lecture : 9 min

On a fait le tour des sondages pour dresser un portrait-robot de ce mouvement des ronds-points, devenu «agrégation des colères», comme l’explique le politologue Jérôme Fourquet.

Des «gilets jaunes» bloquent la route menant au dépôt de carburant de Frontignan (Hérault), le 3 décembre 2018. | Pascal Guyot / AFP
Des «gilets jaunes» bloquent la route menant au dépôt de carburant de Frontignan (Hérault), le 3 décembre 2018. | Pascal Guyot / AFP

On les voit tenir les ronds-points, bloquer les routes en région. On a dit qu’ils et elles étaient plutôt issues des classes populaires, qu’on trouvait dans leurs rangs des membres de groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche, que c’était la «province» contre Paris. Mais qui sont vraiment les «gilets jaunes» qui manifestent? Et celles et ceux qui les soutiennent?

Difficile encore de connaître le profil des manifestants, faute d’étude sociologique d’ampleur sur le sujet. On connaît à peu près leur nombre, même s’il faut prendre ces chiffres avec des pincettes: ils étaient 282.000 manifestants dans toute la France, samedi 17 novembre, selon le ministère de l'Intérieur. Puis plus de 106.000 personnes, le 24 novembre. Et enfin près de 75.000 le 1er décembre. Quant à leur profil «socio-démographique», soit leur âge, genre, profession, catégorie socio-professionnelle, ou encore leur vote à la dernière présidentielle, il est beaucoup plus difficile à déterminer.

Sur les images et dans les interviews, on voit des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, et semble-t-il, peu de Parisiens et de cadres sup'. Un sociologue, Benoît Coquard, affirme avoir interrogé quatre-vingts personnes depuis le début du mouvement. «À neuf exceptions près (professions intermédiaires du privé, artisans, agriculteurs), celles et ceux que j’ai rencontrés appartiennent sans surprise aux classes populaires», explique-t-il dans la revue Contretemps le 23 novembre.

Ceux qu’on ne voit pas forcément dans les manifs

À côté de ce premier cercle restreint et très «visible» sur les images des caméras et dans la rue, mais difficilement saisissable par des données chiffrées, on trouve un deuxième cercle: celui des gens qui se disent «gilets jaunes», dans les enquêtes d’opinion. Ou plutôt dans une enquête d’opinion, puisqu’il n’y en a qu’une seule à avoir demandé aux sondés «Vous-même, diriez-vous que vous êtes un “gilet jaune”?», et dont on peut exploiter les résultats: celle du cabinet Elabe, réalisée par internet les 27 et 28 novembre 2018, sur un échantillon de 1.000 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

À cette question, 20% des interrogés répondent «oui», selon le cabinet Elabe. Soit potentiellement, près de dix millions de personnes en France. Et ils pourraient être encore plus nombreux et nombreuses.

Dans une question non publiée par Elabe, 35% des personnes sondées affirment avoir déjà mis un gilet jaune à l’arrière de leur pare-brise en signe de soutien. Car être un «gilet jaune», ce n’est pas forcément faire barrage ou manifester, cela peut être afficher son soutien, d’une manière ou d’une autre. En apportant un peu de nourriture. Ou en partageant des publications sur les réseaux sociaux. Des «slacktivistes», manifestants du clic plus ou moins impliqués, «souvent des gens éloignés de la politique», commente Bernard Sananès, le président de cet institut.

On trouve dans ce deuxième cercle une surreprésentation des populations rurales, des milieux populaires et des électeurs qui ont voté Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle, selon Elabe.

Les soutiens des «gilets jaunes»

Enfin, on distingue un troisième cercle, celui des «soutiens», qui sont très nombreux et nombreuses. À côté des 20% de «gilets jaunes» revendiqués dans le sondage Elabe, 54% ont répondu «Non (je ne dirais pas que je suis un “gilet jaune”), mais je soutiens l’action et les revendications des “gilets jaunes”».

«Une grande partie de l’opinion a enfilé son gilet jaune par procuration», observe Bernard Sananès. Parmi ces soutiens, on constate une légère surreprésentation des ouvriers (56%) et une légère sous-représentation des cadres et professions intellectuelles (44%) mais peu significative, tant l'adhésion traverse toutes les catégories.

Ce vaste soutien est confirmé dans de nombreuses études d’opinion, dont la plus récente, celle de Harris Interactive, réalisée en ligne le 2 décembre 2018, montre une approbation de 72% de la population. Des études plus anciennes montraient aussi des niveaux très élevés: 66% d’opinions favorables, selon un sondage Ifop-Fiducial pour CNews et Sud Radio réalisé les 20 et 21 novembre.

Davantage d’employés et d’ouvriers

Mais penchons-nous d’un peu plus près sur le deuxième cercle de gens qui se disent «gilets jaunes», ces «20%». On y trouve davantage d’employés et d’ouvriers (dans ces catégories, respectivement 26% et 29% se disent «gilets jaunes»). Les cadres et professions intellectuelles supérieures ne s’affichent «gilets jaunes» qu’à 13%.

Les 50-64 ans sont plus nombreux que les 18-24 ans, et les salariées et salariés du privé plus représentés que celles et ceux du public.

«C’est une France du travail, une France active, des catégories au Smic ou à peine au-dessus, avec beaucoup de dépenses engagées en début de mois, des crédits engagés pour le logement, par des gens qui ont fait le choix d’un pavillon et se sont retrouvés contraints de quitter les agglomérations», décrypte le président d’Elabe, qui avait mené en avril un sondage sur les sentiments des Français qui peinent à boucler les fins de mois.

Ruraux VS urbains

Les «gilets jaunes» revendiqués sont aussi plus souvent des ruraux et des péri-urbains. Chez les sondés affirmant habiter dans des communes rurales ou des petites villes de 2.000 à 20.000 habitants, on trouve respectivement 27% et 24% de «gilets jaunes», au sens du sondage d’Elabe. «Ce sont des catégories de populations qui habitent des lieux qui ne sont pas les plus prisés, et qui ont la perception d’un déclassement social et spatial», commente Jean-Daniel Lévy, directeur du département politique de l’institut Harris Interactive. Au contraire, l’agglomération parisienne ne compte que 12% de personnes s’identifiant comme «gilets jaunes».

On retrouve le même fossé entre «ruraux» et «urbains» dans d’autres études, comme celle de l’Ifop du 20-21 novembre, où le «soutien» s’élève à 47% dans les communes rurales, contre 33% dans l’agglomération parisienne.

Cette fracture entre deux France, celle des centres-villes et l’autre, l’oubliée, on a pu l’entendre dans les propos de certains manifestants et manifestantes, samedi 1er décembre. Tentant d’arrêter la casse du magasin d’un de ses amis coiffeur, un homme s’intercale en disant: «Je travaille ici, non, non, non!». Et le casseur, ou l’insurgé c’est selon, de lui répondre: «Toi, t’as les moyens de travailler ici, viens travailler à Perpignan, t’es à Paris toi!» (à 1’30 dans la vidéo ci-dessous).

Pauvres VS riches, diplômés VS non diplômés

L’opposition entre pauvres et riches est réelle, puisque le mouvement bénéficie d’une très large approbation auprès des personnes décrivant une situation financière tendue (84%) alors qu’elle est moins nette auprès de celles qui déclarent une situation financière plus aisée (67%), toujours selon Elabe.

Chez les personnes assumant l’étiquette de «gilet jaune», on trouve une surreprésentation nette des pauvres: 27% des personnes qui finissent difficilement le mois se disent «gilets jaunes». Au contraire, celles qui n’ont pas de problèmes de fins de mois sont seulement 13% à se revendiquer «gilets jaunes».

De manière classique, les «gilets jaunes» déclarés sont plus nombreux chez les personnes qui n’ont pas le bac ou ont juste ce niveau de diplôme (25% ou 27%) et sous-représentés (12%) chez celles et ceux ayant niveau un niveau supérieur au bac.

Électeurs de Le Pen VS électeurs de Macron

À la présidentielle 2017, pour qui ont voté les «gilets jaunes»? Très clairement, ce sont d’abord et avant tout des électeurs et électrices de Marine Le Pen (à 42%). Les personnes ayant choisi d'autres candidats au premier tour sont bien plus frileuses: celles qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon se revendiquent à 20% «gilets jaunes», pour François Fillon à 16%, et pour Benoît Hamon et Emmanuel Macron, à 9% et 5% respectivement.

La différence entre lepénistes et mélenchonistes est cependant moins grande si l’on considère cette fois les sympathisants et les soutiens des «gilets jaunes». 86% de celles et ceux qui ont voté pour le candidat de La France insoumise (LFI) ont de la sympathie ou soutiennent le mouvement, contre 91% chez les partisanes et partisans du Front national [aujourd'hui Rassemblement national (RN), ndlr].

Deux autres sondages montrent aussi une proximité plus grande des soutiens de LFI et du RN au mouvement des «gilets jaunes». Dans un sondage Odoxa réalisé les 27 et 28 novembre 2018, près de 84% des répondants trouvent le mouvement «justifié». Mais ils sont 92% chez les sympathisants LFI, 96% chez les sympathisants RN, et tout de même 90% chez les sympathisants PS. Ils ne sont que 50% chez les sympathisants La République en marche (LREM):

Un autre sondage réalisé en ligne par Harris Interactive le 2 décembre, soit au lendemain de la manifestation sur les Champs-Élysées, montre aussi que le soutien au mouvement est le plus fort chez les électeurs et électrices de ces deux partis:

Le visage d'une France excédée

La France des «gilets jaunes», c’est plus généralement le visage d’une France en colère, excédée par «l’arrogance» d’Emmanuel Macron, pointe le directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop, Jerôme Fourquet. «Le mouvement a muté. Il touchait au début les publics dépendants de la voiture, et de fil en aiguille il a vu ses revendications évoluer: du ras-le-bol fiscal à la contestation globale de la politique du gouvernement, et aujourd’hui contre la personnalité d’Emmanuel Macron, à tel point que le niveau de soutien aux “gilets jaunes” correspond au taux de mécontents de Macron. On est passé de la France des ronds-points à l'agrégation des colères», constate celui qui a coécrit une note d’analyse sur le sujet, avec Sylvain Manternach, de la Fondation Jean-Jaurès.

«On n'a retenu que la victoire éclatante de Macron, mais il ne faut pas oublier qu’il a été élu sur un champ de ruines, dans un paysage hyper inflammable… Les notions de “mépris” et d'“arrogance” reviennent en permanence… La cocotte est en train d’exploser. Il y a eu le dégagisme par le haut, qui a mobilisé les inclus et diplômés, les habitants des grandes métropoles, et là on a un mouvement de rejet des politiques traditionnels mais qui a comme base la France populaire, celle qui a communié avec les autres à un moment donné, les deux faces d’une même pièce. Emmanuel Macron a profité de la crise des corps intermédiaires, celle des maires, des syndicats… Et là il se retrouve face au peuple. C’est l’émergence d’un nouveau monde», décrypte encore le politologue.

Comment ce mouvement peut-il évoluer?

Difficile de dire si le mouvement des «gilets jaunes» va décroître. Une série de trois enquêtes de l’Ifop entre le 6 novembre et le 21 novembre semblait indiquer un déclin du mouvement, mais d’autres études indiquent des résultats inverses, comme celle d’Odoxa, citée plus haut, dans laquelle le pourcentage de personnes qui trouvent le mouvement des «gilets jaunes» justifié est passé de 74% mi-novembre à 84% fin novembre.

Le sondage de Harris Interactive réalisé après la nuit mouvementée à Paris, du samedi 1er au dimanche 2 décembre, montre aussi que les images de violence n’ont apparemment pas entamé le crédit du mouvement. Plus de huit Français sur dix désapprouvent le recours à la violence, mais près de trois sur quatre indiquent soutenir les «gilets jaunes», «soit un niveau similaire à celui mesuré juste avant la première journée de mobilisation», note Harris Interactive. Et les revendications des manifestants emportent un soutien massif: 91% des personnes interrogées approuvent l’augmentation du Smic, 86% la réintroduction de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), 86% approuvent l'annulation des nouvelles taxes sur le carburant, etc.

Il faudra aussi observer la polarisation du mouvement. Dans son sondage, Elabe notait un accroissement de l'«écart d’approbation entre classes sociales». En clair, les cadres soutiennent de moins en moins le mouvement, et les classes moyennes et populaires de plus en plus. On ne sait pas encore ce qu’il en est, après la nuit du 1er décembre. Mais le fossé entre ces «deux France» a de quoi inquiéter.

Aude Lorriaux Journaliste

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