Égalités / Politique

L'avis de Pamela Anderson sur les «gilets jaunes» n'est pas moins bon que le vôtre

Temps de lecture : 5 min

On ne pardonne rien à nos icônes, surtout si elles ont le mauvais goût d’avoir des gros seins et, beurk, des cheveux blonds.

Pamela Anderson à Nîmes pour promouvoir une pétition anti-corrida, le 18 mai 2018 | Pascal Guyot / AFP
Pamela Anderson à Nîmes pour promouvoir une pétition anti-corrida, le 18 mai 2018 | Pascal Guyot / AFP

Ce lundi 3 décembre, Pamela Anderson commence par retweeter un article du Monde.fr évoquant «la deconnexion du l’exécutif vis-à-vis des gilets jaunes», et publie ensuite une longue série de tweets détaillant l'idée «d'une montée des tensions entre l'élite métropolitaine et la pauvreté rurale, entre les politiciens représentés par Macron et les 99% qui en ont marre des inégalités, pas seulement en France, mais dans le monde entier».

Et que croyez-vous qu’il arriva? Exactement le contraire de ce que naïvement, on aurait pu espérer.

Une salve d’articles relayant ses propos, mais prenant bien soin de ne surtout pas omettre de faire référence, qui à son rôle dans Alerte à Malibu, qui à sa «qualité» de compagne ou ex-compagne (mettez-vous d’accord, les gens) du footballeur Adil Rami –quand ce n’est pas rappelé dans la même phrase.

Au cas où le clin d’œil appuyé («oui oui, la meuf à gros seins qui courait sur la plage, wink wink») échapperait au public, d’aucuns ne manqueront pas de conclure l’article d’un diaporama «En vidéo, Pamela Anderson et Nicole Eggert dans Alerte à Malibu». Re «wink wink», «dis camion, pouet pouet».

Étonnement sexiste

C’est à peu près de ce niveau-là. Insister avec lourdeur sur le physique sexy de l’actrice, sur son passé de playmate ou sur ses relations amoureuses présentes ou passées n’est pas beaucoup plus profond qu’une blague sur les blondes.

Le postulat est le même, et se résume à: une blonde à gros seins, c’est con. Et c’est prié de fermer sa gueule, car quand Pamela Anderson s’exprime de la sorte, personne ne sait trop par quel bout le prendre. Alors on la prend du bout des doigts, avec tout notre mépris.

Car si les articles et les commentaires faisant immédiatement référence à son physique et à sa filmographie ne laissent que peu de doutes sur leur caractère foncièrement sexiste, voire leur mépris de classe –Pamela Anderson n’étant pas considérée comme lettrée ou issue d’un milieu savant–, les commentaires supposément bienveillants ne sont pas dénués de la même arrogance misogyne et beauf.

«Pamela Anderson vient de faire des recherches sur la révolte en cours en France. Impressionnant..»

Dire de ses propos –si tant est que l’on soit d’accord avec elle– qu’ils sont «sensés», comme si c’était une heureuse surprise, revient plus ou moins à s’étonner qu’une blonde célèbre à gros seins puisse avoir une pensée construite. Et in fine à la définir comme une écervelée capable de fulgurances. Ça part d’un bon sentiment, mais le résultat est peu ou prou le même que les articles sus-cités ou les hilarantes blagues «maillot rouge-gilet jaune».

Évidemment que si Pamela Anderson était une héroïne de sitcom anglo-saxonne avec la même célébrité mais au physique moins sexy et avec des rôles reposant moins sur sa plastique, les réactions auraient moins été teintées de surprise, même sincère. En manifestant son étonnement, avec force smileys avec des gros yeux, on ne dit rien d’autre que «dis donc, elle est pas si conne pour une bimbo».

Évidemment, surtout, que si une célébrité masculine avec globalement le même CV, ou en tout cas appartenant au star system, avait émis les mêmes propos, les réactions auraient été là encore moins étonnées et soufflées par tant de perspicacité.

Passé sous silence

Quand George Clooney s’exprime sur la situation politique aux États-Unis, son rôle dans la série Urgences est certes mentionné, mais personne ne tombe de sa chaise en s’écriant: «Mais il est pas si con, Dr Ross, dis donc!».

Idem pour Leonardo DiCaprio et son tropisme pour l’environnement: alors même qu’il a lui-même pointé des tétons sur une plage, personne ne doute jamais ni de la sincérité de son engagement, ni de sa légitimité.

Les hommes ont des reconversions, les femmes des lubies.

On ne demande aux femmes –surtout si elles ont bâti leur carrière sur leur plastique– rien d’autre que d'être divertissantes et décoratives. Quand le passé des hommes n'est jamais questionné.

Quand JoeyStarr est invité à donner une représentation de son spectacle à l’hôtel de Lassay, résidence du président de l’Assemblée, dans lequel il reprend des discours prononcés dans l’hémicycle, nulle bronca. Personne ne lui refout dans la gueule le «Allons à l’Élysée brûler les vieux et les vieilles», on ne ressort pas les casseroles –judiciaires ou intellectuelles. Au contraire: silence respectueux et déférence.

Mettez Pamela Anderson, invitée par les Verts à l'Assemblée nationale pour évoquer le gavage des oies: que ce soit du côté de la presse ou des parlementaires, l’ambiance tutoie les sommets d’intelligence d’une soirée de Beaujolais nouveau dans un stade. Ça mate le cul, les seins, la bouche. Et la cause animale, c’est du poulet.

Rappel factuel

J’écrivais plus haut que ce qu’il s’est passé après la série de tweet de Pamela Anderson était «exactement le contraire de ce que naïvement, on aurait pu espérer». Précisons ici ce qu’on aurait pu espérer.

Soit, une indifférence polie: on n'est pas obligé de réagir à chaque fois qu’une personnalité publique prend position sur un événement politique.

Soit, un relais factuel des propos de Pamela Anderson, enrichi par le rappel de ses prises de positions précédentes. Car cette dernière n’est pas n’importe quel people distillant son petit avis.

D’abord, et c’est souvent intéressant, il s'agit d'une personnalité issue d’un pays étranger, vivant désormais le plus clair de son temps en France, et qui propose un regard extérieur. Pourquoi ne pas se pencher quelques secondes sur ce point de vue a priori distancé?

Ensuite, parce que l’actrice est engagée sur d’autres causes, auxquelles j’adhère plus ou moins –la lutte contre la pédopornographie, évidemment! La captivité de Julian Assange ne m’empêche pas personnellement pas de dormir. Mais peu importe. Car si l’on tient absolument à faire des propos de Pamela Anderson un adjuvant aux commentaires politiques, il faut alors lui rendre ce qui lui appartient: une curiosité, un engagement et une implication dans ce qui l’entoure, comme rappelé dans cet article repris par Slate –lui-même pas exonéré de blagues bêtes.

Oui, on peut dire que Pamela Anderson a des choses à dire et qu’elle les dit bien, tout en ne faisant pas de ses engagements et prises de paroles un adoubement, l'approbation d’un supposé assagissement et une intronisation dans le cercle des gens qui ont le droit de l’ouvrir. Elle aurait pu persévérer dans sa carrière de dite bimbo et ne pas s’intéresser à l’actualité, on n’a pas à la valider comme dans un concours de t-shirts mouillés.

Nadia Daam Journaliste

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