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Peter Berlin: «Quand il m'arrive de voir mon reflet sans le vouloir, j'en ai des frissons»

Temps de lecture : 6 min

Légende du porno gay américain des années 1970, Peter Berlin a bâti sa réputation sur sa plastique de rêve et la façon unique qu'il avait de se mettre en scène. Même tombé en désuétude, le «poster boy» n'a rien perdu de son aura de mystère.

Armin Hagen Freiherr von Hoyningen-Huene, alias Peter Berlin, au faîte de sa gloire | Peter Berlin
Armin Hagen Freiherr von Hoyningen-Huene, alias Peter Berlin, au faîte de sa gloire | Peter Berlin

Regard bleu embué, lèvres entrouvertes d'extase, coupe au bol à la blondeur ingénue, torse aspergé d'huile et de soleil crânement exposé aux regards, pantalons pattes d'éph' blancs ultra-moulants laissant tout deviner de son entrejambe en saillie... À croire ceux qui l'ont autrefois croisé au détour d'une rue du Castro, le quartier gay de San Francisco, Peter Berlin semblait tout droit sorti d'une BD de Tom of Finland –une apparition magique sur le macadam, débordante de sensualité.

Dans le documentaire That Man: Peter Berlin, sorti en 2005, le réalisateur américain Jim Tushinski donne la parole à quelques uns de ceux qui ont fréquenté le sex-symbol gay dans les années 1970.

«À cette époque, il y avait beaucoup de personnes habillées de manière flamboyante dans les rues de San Francisco. Mais il se démarquait avec son look très suggestif, qui fascinait les gens. Il voulait qu'on le regarde, tout tournait autour du regard», explique Jim Tushinski, qui a fait la connaissance de l'ancien playmate au début des années 2000 et l'a fait sortir de l'oubli avec ce film, dans lequel il rend hommage à son œuvre singulière et au mythe qu'il a engendré.

«Du bon temps et du sexe»

Invité au Porn Film Festival de Berlin en octobre 2018, qui consacrait une rétrospective à Peter Berlin, Jim Tushinski est venu présenter un nouveau projet sur l'icône, The Peter Berlin Chronicles - Foursome, une juxtaposition de scènes de masturbation tournées dans les années 1990 par Peter Berlin, qui constituent une sorte de journal très intime, un témoignage d'une vie dédiée au plaisir solitaire.

En bande-son lors de l'unique projection, une interview téléphonique en live de l'ex-pornstar, aujourd'hui âgée de 76 ans, qui préfère le calme de son appartement et la compagnie de son chat à la foule d'un festival.

Armin Hagen Freiherr von Hoyningen-Huene, de son vrai nom, est devenu Peter Berlin à travers ses centaines d'autoportraits dénudés à la mise en scène léchée et une poignée de films porno gays –dont deux longs-métrages mythiques, Nights in Black Leather (1973) et That Boy (1974), dans lesquels il est à la fois devant et derrière la caméra.

Il ne se contentait pas d'incarner le personnage qu'il avait créé sur ses photos ou à l'écran; il était Peter Berlin. Tout son temps libre était dévolu au cruising, cette façon qu'avaient alors les gays de draguer dans les lieux publics, ce qui a largement contribué à façonner sa légende. «La seule chose qui m'intéressait à l'époque, c'était d'avoir du bon temps et du sexe. Chaque jour, chaque soir, chaque nuit», confie Armin sans détour.

Peter Berlin

Il nous a donné rendez-vous sur Skype, à condition de ne pas allumer la webcam –qu'il a de toute façon recouverte d'un bout de scotch. Depuis que sa jeunesse a foutu le camp, il vit reclus, à la manière d'une Marlene Dietrich ou d'une Brigitte Bardot, par crainte d’égratigner le mythe de l'éternel poster boy à la beauté de Narcisse.

Lui qui aimait tant les miroirs les évite désormais le plus possible. «Quand il m'arrive de voir mon reflet sans le vouloir, j'en ai des frissons, explique Armin. Je suis très critique à mon égard. Mais je l'étais déjà quand j'étais encore Peter Berlin. Je parle au passé, car cela fait vingt ans que Peter Berlin est mort en soi.» Sarcastique, il ajoute en riant: «Je ne sais pas où il est enterré.»

Les murs de sa chambre, filmés par Jim Tushinski, sont un temple à la mémoire de feu Peter Berlin, tapissés de ses doubles autoportraits iconiques. Comme une consolation pour celui qui n'a vécu que pour et par sa beauté. Mais aussi un rappel cruel, permanent, de sa jeunesse perdue. Même si «Peter Berlin n'a jamais été jeune», précise-t-il: Armin n'a commencé à se photographier qu'après ses trente ans, à son arrivée à San Francisco.

«Je n'ai plus jamais dû travailler de ma vie»

Sa jeunesse, il l'a passée à Berlin en Allemagne, fils d'un soldat de la Wehrmacht tombé au combat. Il garde un souvenir amusé de ses nuits dans les bars gays et les bois de Berlin-Ouest, qu'il quitta lorsqu'il décrocha un emploi dans un cinéma de quartier à Wiesbaden.

C'est là où il fit une rencontre déterminante avec le photographe Jochen Labriola, jeune et fortuné, qui lui mit un appareil photo Hasselblad entre les mains en faisant mine de ne pas savoir s'en servir. «Au début, je n'ai pas compris qu'il me draguait, se souvient Armin. On a eu une brève histoire, puis on est devenus meilleurs amis jusqu'à sa mort. Il m'a pris sous son aile et je n'ai plus jamais dû travailler de ma vie. Jochen est le plus beau cadeau que la vie m'ait donné.»

Il le suivit à Rome, à Paris et à New York. Quand Jochen finit par rentrer en Allemagne, Armin se décida lui pour San Francisco, se laissant porter par le vent et les opportunités. «À cette époque, je vivais chez les uns et les autres, cela se passait très bien. J'ai toujours très bien vécu sans un centime en poche», se souvient-t-il.

«Aujourd'hui plus encore qu'autrefois, les hommes ne montrent pas leur corps, de peur de passer pour homosexuels.»

C'est en Californie qu'il commença à se photographier, avec l'appareil photo grâce auquel Jochen l'avait approché et qu'il lui avait laissé en cadeau. Il fut son propre pygmalion. «Beaucoup de gens continuent d'ignorer que c'était lui qui prenait les photos qui l'ont rendu célèbre. Il était un photographe très talentueux», souligne Jim Tushinski.

Ses doubles autoportraits, dans lesquels il se photographiait deux fois, placé à deux endroits différents et portant deux tenues distinctes, donnant ainsi l'impression qu'il se draguait lui-même, sont devenus sa griffe. De même que ses tenues ultra-sexy: collants transparents, mini-shorts, pantalons de cuir moulant et pléthore d'accessoires fétichistes de la sous-culture gay américaine...

«Je m'habillais de façon à souligner mes attributs masculins, explique Armin, qui déplore que la grande majorité des hommes aient peur de leur propre sensualité. Aujourd'hui plus encore qu'autrefois, les hommes ne montrent pas leur corps, de peur de passer pour homosexuels. Il n'y a qu'à regarder une cérémonie des Oscars pour voir qu'il n'y a que les femmes qui mettent leur corps en valeur. Les hommes sont tous en smoking noir, il n'y en a pas un qui s'autorise à sortir habillé comme Peter Berlin.»

Peter Berlin

«Je ne me trouvais pas photogénique»

Bien que son iconographie exsude un narcissisme poussé à l'extrême, Armin confie qu'il ne s'est jamais vraiment trouvé beau: «C'est pourquoi mes photographies sont très étudiées. Je savais exactement comment me mettre en valeur. Je n'aimais pas être pris en photo par les autres, et je ne me trouvais pas photogénique. Je n'étais pas sûr de moi, j'étais timide. Tout le contraire de ce que j'exprimais avec les photos.»

Ses traits angéliques et sa plastique de rêve ont pourtant fait rêver toute une génération de gays et inspiré les plus grands artistes homosexuels de son temps: Tom of Finland l'a dessiné, Robert Mapplethorpe et Andy Warhol l'ont photographié. Il n'a su en tirer aucun profit.

«Je n'ai jamais été capable de me vendre et que je n'ai jamais considéré mes photos comme précieuses.»

Il a traversé les années 1970 et les décennies suivantes en oisif, passant sa vie à se pâmer dans le miroir et le regard des autres, obsédé par son image et le désir qu'il provoquait. Il raconte en s'amusant comment il a un jour préféré offrir quelques uns de ses clichés au grand collectionneur Sam Wagstaff, compagnon et mécène de Mapplethorpe, plutôt que de les lui vendre.

À un Warhol sous le charme qui lui proposait de venir prendre ses fameux doubles autoportraits à la Factory, il sourit poliment et ne donna jamais suite. De même quand l'équipe de Jean Paul Gaultier le contacta, des années plus tard, pour participer à un défilé: il se fit passer pour quelqu'un d'autre au téléphone, prétextant que Peter Berlin était en voyage pour plusieurs mois.

«C'est pourquoi je suis aujourd'hui vieux et pauvre [rires], car je n'ai jamais été capable de me vendre et que je n'ai jamais considéré mes photos comme précieuses.» Armin vivote aujourd'hui des réserves qu'il s'est constitué à l'époque où il vendait encore beaucoup de photos. «Je n'ai jamais eu besoin de grand-chose, mais j'ai vécu comme un millionnaire, sans avoir à me préoccuper de quel jour on était.»

«Je n'ai jamais été amoureux»

Il dit ne rien regretter de sa vie hédoniste et insouciante. Même si, en prenant de l'âge, le silence et le vide se sont faits autour de lui. Son monde a rétréci. Il ne sort plus, ne va plus à la plage –«Je n'ai plus l'âge d'exposer mon corps, je ne comprends pas que d'autres le fassent encore»–, dit n'avoir aucun ami, et plus aucun désir sexuel.

«C'est comme si j'avais quitté le monde du sexe et fermé la porte derrière moi. Je vis comme si je n'avais jamais été un objet sexuel. Ça a quelque chose de reposant, même si quelque part, cela me manque de ne plus avoir cette pulsion. Pour moi, le sexe reste quelque chose de très connecté à la jeunesse et à la beauté», confie-t-il.

Lui qui a eu «des milliers d'amants» a miraculeusement été épargné par l'épidémie de sida, qui a fauché ses amis les plus proches. Et il a traversé l'existence sans jamais perdre la tête pour un autre: «Je n'ai jamais été amoureux, je ne connais pas ce sentiment. Je n'ai jamais dit “je t'aime” à quelqu'un. Et personne ne me l'a dit non plus», dit-il, sans s'apitoyer pour autant sur son sort. Sur ses doubles autoportraits, la place était déjà prise, de toute façon. Sa plus grande histoire d'amour, c'est lui.

Annabelle Georgen Journaliste

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