Société

Le guide du jardinier punk

Temps de lecture : 4 min

Pour répondre à l'urgence climatique et écologique, le paysagiste Éric Lenoir publie un livre qui résume son approche punk du jardinage.

Jardin partagé au Guilvinec (Finistère) | Claude PERON via Wikimedia Commons License by
Jardin partagé au Guilvinec (Finistère) | Claude PERON via Wikimedia Commons License by

Éric Lenoir est une des rares raisons pour ne pas fuir Facebook. Tous les jours ou presque, le pépiniériste/paysagiste produit des textes apparemment écrits d'un jet qui abordent toutes les questions liées à l'écologie, la poésie de la nature ou la politique générale avec une passion et une gentillesse qui font oublier l'anxiété produite par ce réseau social.

Son style est limpide, toujours juste, et les images qu'il publie (c'est aussi un très bon photographe) sont comme un baromètre de la vie dans les champs. Petit à petit, il apparaît comme le nouveau théoricien du jardinage, après plus de deux décennies marquées par l'influence de Gilles Clément, l'inventeur du jardin en mouvement.

Éric Lenoir est ainsi le guide d'une autre manière d'envisager la nature et son dernier livre, Petit traité du jardin punk, résume en moins de cent pages le vent de révolte qui anime la riposte contre le béton et les jardineries qui uniformisent les paysages du pays. Cette vision est née de son enfance dans les grands HLM de la banlieue parisienne, son amour des friches et des plantes qui apparaissent dans les fissures du ciment. Il devient vite naturaliste amateur en entrant à l'école d'horticulture, suit l'École du Breuil. Il affine sa perception en découvrant comment la nature reprend ses droits sur la terre irradiée de Tchernobyl. Revenu en France, il se spécialise dans les plantes aquatiques et publie en 2016 le livre de référence sur le sujet: Plantes aquatiques & de terrains humides.

Pourquoi «jardin punk»? Il suffit de le rencontrer dans le terrain plat, inhospitalier et écrasé par le soleil de sa pépinière de la Puisaye. C'est ici qu'il a transformé quelques hectares en showroom du laisser-faire do it yourself. Par exemple, une des choses qui m'a renversé, c'est comment il a introduit des arbres de toutes variétés, obtenus gratuitement, et ceci loin des pratiques habituelles de plantation. Un trou fait à la va-vite, pas d'arrosage, pas de tuteur, comme pour évaluer leurs chances de survie.

Dans une mauvaise terre déjà abîmée par les engins de terrassement, il a mélangé les essences et laisse le sol se régénérer en encourageant les graines sauvages pour attirer les insectes et les animaux. Certains arbres n'ont pas résisté, il laisse leurs troncs morts pour que les petits rapaces, qui se nourrissent de mulots, puissent s'y poser. Son jardin d'exposition ressemble à un test de laboratoire. On y voit l'adaptation étonnante de plantes qui, pourtant, ne sont pas adaptées au terrain, juste parce qu'une petite butte de terre les a protégées du vent et de la sécheresse.

Dès le début du livre, Éric Lenoir donne sa définition du jardin punk:

  • Pas cher à faire
  • Facile à faire
  • Rapide à faire
  • Pas cher à entretenir
  • Résistant aux agressions
  • Non nuisible
  • Écologiquement intéressant
  • Plus beau que l'existant

Et de conclure: «Voilà. Vous n'avez besoin de rien d'autre, tout est dit. Vous pouvez fermer ce livre et vaquer à vos occupations».

Une envie de rébellion

Le jardin punk est un concept nouveau qui est pourtant la somme de tous les mouvements naturalistes qui s'opposent à un jardin trop manucuré. Éric Lenoir s'est inspiré des révoltés du jardinage, de la guérilla jardinière, de celles et ceux qui ont envahi les squats et potagers collectifs. Son idée de base est d'altérer le moins possible la terre et le paysage naturel. Il encourage les matériaux de recyclage et célèbre ceux qui introduisent le végétal dans chaque fissure de trottoir comme dans les rues d'Amsterdam.

Il est contre les machines, le consumérisme du jardinage, le travail superflu pour que «ça soit propre». Il considère que rien n'est laid dans le paysage urbain ou banlieusard, tout est transformable en un temps record. Dans cette vision, un mur n'est jamais hideux, il est juste à recouvrir à condition de bien choisir le végétal. Une affreuse haie de thuyas n'est pas une catastrophe, il suffit d'y pratiquer un grand trou pour créer une vista qui laisse entrer la lumière. Il parle du shakkei, cette pratique japonaise qui capture le paysage environnant. Partout où la main de l'homme a édifié un urbanisme qui crée un malaise ou de la dépression, il y a une plante ou un arbre qui retourne la situation.

Un potager collectif | Éric Lenoir

Éric Lenoir contredit ainsi l'idée souvent admise dans le jardinage populaire que l'enceinte du jardin délimite ce qui est beau (à l'intérieur) et ce qui est laid (le voisinage, la ville, l'industrie). Son approche est particulièrement intéressante pour celles et ceux qui sont intimidés par la complexité du savoir-faire jardinier. On peut créer un joli jardin avec trois fois rien, ce qui est quand même très transgressif à notre époque de surconsommation.

C'est aussi et surtout un homme que l'on aime instantanément. C'est physique, agréable dès le début. C'est un paysagiste sans bullshit qui sait s'adapter aux envies de ses clients, mais il a des principes. Dans la boue de sa pépinière, c'est un homme souriant et pédagogue. Il peut parler pendant des heures, c'est un conférencier né. Personnellement, il m'a épaté en disant qu'il avait toujours refusé de lire les écrits de Gilles Clément pour ne pas être influencé par sa pensée, exactement comme j'ai refusé de lire Foucault. Le jardin punk est le chemin qu'il a construit pour être indépendant et créer une nouvelle marque, exactement comme j'ai suivi activisme LGBT/VIH sans le fatras d'une philosophie pour privilégiés.

Dans ce sens, Éric Lenoir rassemble des passionnés de la nature en proie au doute politique. Sur Facebook, il parle sans cesse du dérèglement climatique, il alerte contre la disparition à grande échelle des pépiniéristes indépendants, alors que le marché du jardinage ne cesse de progresser. Il vit difficilement de son travail. Sa propre pépinière est sur le qui-vive. Il dort souvent, même en hiver, dans l'abri sommaire qui lui sert de bureau à côté de ses serres.

Il est à l'opposé du star-système des paysagistes à la mode ou de ceux qui font carrière dans des projets urbains pas toujours très éthiques. Il incite des personnes de milieux différents à discuter lors de mini colloques à ciel ouvert sur son terrain. Il est l'exemple typique de ces talents que le «ruissellement» met à l'écart alors qu'ils devraient être encouragés par la société. Avant lui, l'idée punk n'avait pas rencontré la botanique. C'est désormais chose faite.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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