Monde

Le véritable héritage de George H. W. Bush

Temps de lecture : 10 min

Le 41e président américain est mort dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, à l'âge de 94 ans.

George H. W. Bush, à la sortie de l'avion, en 1992. Luke FRAZZA / AFP
George H. W. Bush, à la sortie de l'avion, en 1992. Luke FRAZZA / AFP

Certaines réputations présidentielles sont comme les grands vins: elles se bonifient en vieillissant. Cet adage est plus valable pour le président que nous venons de perdre, George Herbert Walker Bush, que pour aucun autre président moderne. Il y a vingt ans, lorsqu’il se présenta pour la seconde fois, George Bush récolta le plus faible pourcentage de voix jamais obtenu par un président sortant depuis William Howard Taft en 1912. Le peuple américain le rejeta, ce qui le fit beaucoup souffrir.

À l’aube des années Clinton, l’image que la nation se faisait de George Bush était celle d’un jogger vieillissant et gauche, qui vomissait ses sushi pendant une visite officielle et semblait émerveillé par les lecteurs de code-barres des magasins. Cette impression était injuste—notamment la fausse information sur le lecteur de code-barres— mais la réputation lui colla à la peau. Lorsqu’on le compare à Ronald Reagan, dont il a été vice-président pendant huit ans, et à Bill Clinton, qui l’a battu avec l’aide de la candidature de Ross Perot en 1992, «Poppy» Bush semble manquer de l’envergure nécessaire pour occuper le 1600 Pennsylvania Avenue. Comme cette impression est erronée.

George H. W. Bush n’a rien fait pour nous aider à l’apprécier

Si différent des présidents modernes, George H. W. Bush n’a rien fait pour nous aider à l’apprécier. Pendant son mandat, il considérait la comédie politique avec mépris et lorsque ses conseillers l’obligeaient à s’y livrer, il était mauvais; lorsqu’il a quitté le pouvoir, alors qu’il était conscient de ses réussites, il a décidé de ne pas écrire ses mémoires et n’a pas même consenti à enregistrer une histoire officielle orale pour sa bibliothèque présidentielle. Lors d’une interview de 1999 avec le Miller Center of Public Affairs, le conseiller à la sécurité nationale de Bush, Brent Scowcroft, a raconté le défi que représentait d’obtenir de George Bush qu’il s’épanche sur lui-même et sur ses réussites. «Il rejetait toute phraséologie fantaisie—ce qui était sujet de discorde entre nous…Et il disait: ‘Ce n’est pas moi. Je ne parle pas comme ça, et je ne ferai pas de discours qui ne sera pas du George Bush.’ Alors quand j’y mettais des petites phrases, il les enlevait. Nous n’avons jamais vraiment résolu ce problème sur la manière d’écrire les discours.»

Des décennies avant que son fils n’accède à la Maison Blanche, Dorothy Bush avait enseigné à ses enfants à éviter d’utiliser le pronom «Je» car c’était un signe d’orgueil. L’expérience de George Herbert Walker Bush pendant la Seconde Guerre mondiale aurait plutôt confirmé cette aversion. Abattu par les Japonais et repêché dans le bouillonnant Pacifique en 1945, le jeune George Bush n’oublia jamais la chance qu’il avait eu de survivre, ni ceux qui en furent privés. Son éducation et ses expériences firent de lui un homme bon et tranquillement confiant, mais un communiquant déplorable dans une culture qui gratifie l’autopromotion.

Et pourtant, dans les mois critiques de son mandat, sans doute entre octobre 1989 et la fin août 1991, George H. W. Bush ne se contenta pas de faire son travail avec talent. Il fut un grand président. Le vétéran patricien de la Seconde Guerre mondiale apporta le parfait mélange de pragmatisme, de réalisme et de bon sens à trois immenses défis—l’effondrement de l’Empire soviétique; celui des Reaganomics sur le territoire national, et l’ambition fanatique de Saddam Hussein au Moyen-Orient—dont le moindre aurait pu facilement saborder une présidence moins accomplie. Dans la mesure où l’on peut tirer des leçons de l’histoire, on aurait pu parier que Moscou n’allait pas laisser filer ses vassaux européens sans violence. Au XXe siècle, aucun des grands empires coloniaux—français, britannique, néerlandais, portugais et belge—ne s’était écroulé sans effusion de sang. Et ces empires avaient chancelé sans avoir l’arsenal nucléaire alors gigantesque de Moscou.

Des talents adaptés aux défis de son époque

Aussi valable qu’ait été la politique de «paix par la force» de Reagan pour amener le monde à ce stade—et une grande partie du mérite en revenait à Mikhaïl Gorbatchev et aux mouvements de libération d’Europe de l’Est—elle n’avait pas la moindre utilité pour aider à gérer le dernier acte de ce drame. Tandis que le Marxisme-Léninisme échouait à l’étranger, les conséquences des Reaganomics provoquaient une crise chez nous. Un déficit budgétaire béant, un secteur bancaire et un marché du logement en difficulté exigeaient toute l’attention du nouveau président. Le troisième défi intervint une année plus tard, quand Saddam Hussein chercha à exploiter le bouleversement des affaires internationales en envahissant le Koweït en août 1990.

Les talents de Bush étaient particulièrement bien adaptés aux défis de son époque. Il ne s’agissait pas de faire montre d’éloquence, mais d’agir avec prudence. Après un cafouillage initial sur le dossier Gorbatchev—son équipe et lui arrivèrent au pouvoir en pensant à tort que Reagan, vieillissant, avait pu exagérer les velléités d’ouverture de Gorbatchev au vrai changement en Europe de l’Est—Bush a brillamment géré la relation avec le leader soviétique non-conformiste, tout en entretenant le dialogue avec les alliés occidentaux nerveux de l’Amérique et ses nouveaux amis d’Europe de l’Est. Quand les Allemands de l’Est ont commencé à abattre le mur de Berlin le 9 novembre 1989, Bush a résisté à la tentation de crier victoire. À l’instar de John F. Kennedy après la crise des missiles cubains, il avait compris que quand l’histoire va dans votre sens, il est important de transformer vos adversaires en partenaires. Et cela ne se fait pas en leur mettant le nez dans leur défaite.

Et pour Bush non plus, le silence public n’était pas un signe d’inaction. Bush, qui était aussi très bon au téléphone et en personne, travaillait en coulisses. Il rassurait, amadouait et guidait ses homologues à travers un champ de mines. Le plus épineux des problèmes était la question de la réunification de l’Allemagne. Il fut le premier de son cercle d’initiés à adhérer à l’idée que l’Allemagne de l’Ouest absorbe l’Allemagne de l’Est, pour fonder une Allemagne unifiée présente à l’Otan, et réussit à convaincre Gorbatchev, Margaret Thatcher et François Mitterrand que cela serait dans l’intérêt d’une nouvelle Europe. Et puis, en juin 1990, il réussit l’impossible: il convainquit Mikhaïl Gorbatchev de transcender des années de paranoïa soviétique bien compréhensible envers les Allemands, et d’accepter l’idée d’une Allemagne unifiée dans l’Otan. Seul George Bush était capable d’une telle chose.

«Pas de nouveau impôts»

Dans le même temps, Bush devait gérer les conséquences d’un rêve avorté sur le territoire national. Lors des élections de 1988, qui ne furent pas un grand moment de sa carrière, parmi les déclaration regrettables du candidat figurait : «Vous m’avez bien compris: pas de nouveau impôts.» Provoqué par la droite pendant les primaires, Bush avait l’impression qu’il lui fallait se montrer plus conservateur, idéologiquement, qu’il ne l’était vraiment.

Une fois au pouvoir, il comprit que s’il voulait empêcher les États-Unis de basculer dans le «précipice fiscal» de son époque–un déficit budgétaire béant de 221 milliards de dollars et un secteur bancaire en plein effondrement—il allait devoir négocier un accord budgétaire avec les démocrates qui contrôlaient le Congrès et entreprendre une perfusion de 88 milliards de dollars de liquide pour soulager le marché du logement, alors qu’un quart des savings and loan associations [institutions financières de financement de l’épargne à des fins immobilières] faisaient faillite. Ces chiffres peuvent sembler dérisoires aujourd’hui, mais Bush Senior paya son pragmatisme au prix fort. Un jeune Newt Gingrich commença alors son ascension vers le perchoir de la Chambre des représentants, et allait baser son «Contrat avec l’Amérique» sur le rejet républicain du pragmatisme de Bush.

Début août 1990, Bush surprit même le cercle de ses proches en annonçant, après l’invasion du Koweït par l’Irak: «Cela n’est pas tolérable, cette agression contre le Koweït.» Bush était déterminé à donner une leçon à Saddam Hussein. Il ne voulait pas que la fin de la lutte avec Moscou invite au retour des guerres de frontières qui avaient dominé les relations internationales avant que l’avènement des armes nucléaires ne gèle nombre de jalousies nationalistes. George Bush était aussi résolu à ce que le monde, et pas seulement les États-Unis et leurs alliés anglophones, donne une bonne leçon à Saddam Hussein. En utilisant les Nations Unies et une patiente diplomatie, et avec l’aide d’un vieil ami, le secrétaire d’État James Baker, Bush mit au point une vraie coalition de partenaires volontaires, incluant l’Union Soviétique. Une fois que les forces de la coalition eurent chassé l’Irak du Koweït, Bush comprit qu’il lui fallait mettre un terme au conflit.

Il entendait non seulement que les petits pays apprennent à ne pas avoir recours à la violence pour résoudre leurs différends, mais ne voulait pas non plus que ses alliés tirent des conclusions erronées de la manière dont s’était terminée la guerre. Il leur demanda leur aide pour libérer le Koweït, et une fois cela fait, il ne put leur en demander davantage. La guerre du Golfe ne devait pas être considérée comme un acte d’impérialisme américain. La retenue volontaire qui marqua sa réaction à la chute du mur influença aussi l’aboutissement de la guerre du Golfe.

L'ère CNN

Ce n’était pas un secret à l’époque. C’est George Bush Senior qui inaugura l’ère CNN. Les défis auxquels il était confronté, y compris la bataille budgétaire, étaient constamment relayés par les médias. Le rôle central qu’il joua ne reçut pas, en revanche, le traitement qu’il méritait. Ces dernières années, la publication de certains éléments—notamment les enregistrements réalisés par l’institut Miller Center de l’Université de Virginie pour la Bush Library—ont révélé que Bush était entouré d’une équipe de mouches du coche. Ce n’était pas des rivaux—son administration était loyale et unie—mais les membres de son cercle d’intimes étaient rarement d’accord. Son secrétaire à la défense, Dick Cheney, et James Baker avaient des positions diamétralement opposées sur nombre des défis de politique étrangère auxquels il était confronté. Mais nous le savons maintenant, seul Bush décidait. S’il n’avait été à la barre, son administration aurait été paralysée.

À présent que nous le comprenons mieux, Bush Senior mérite autre chose que de se voir reléguer à un quelconque âge d’or. Une partie des absurdités politiques que nous vivons actuellement est due au fait que George H. W. Bush n’a pas été reconnu à sa juste valeur. Avant l'ascension surprise de Donald Trump, les embrouilleurs professionnels des deux partis ont choisi de se concentrer sur les hommes d’avant et d’après celui qu’on surnommait «41.» Le GOP, tout particulièrement le Tea Party et autres descendants de Gingrich, ont porté Reagan au pinacle et lui ont attribué les réussites de George H. W. Bush. Bush a été bien davantage par rapport à Reagan que ce qu’a représenté le pape Benoît XVI pour Jean-Paul II.

Sans Bush, les réussites dont les Reaganites s’attribuent le mérite—la fin pacifique de la Guerre froide et la prospérité économique des années 1990—n’auraient pas eu lieu. La propagande Reagan était si forte que même le propre fils de George Bush, George W. Bush, se présenta et agit comme un Reaganite dans ce qui apparut aux yeux de beaucoup comme une tentative erronée de sauver l’honneur de la famille. Dans la même veine, les Clintonistas doivent garder à l’esprit que l’expansion économique sous Clinton n’aurait pas été possible sans les choix faits par Daddy Bush, et qui lui ont coûté cher politiquement, dans les premières années de la décennie. Je soupçonne le président Clinton, qui a appris à aimer et à admirer Bush Senior, de le savoir pertinemment, ce qui n’est pas le cas de nombre de ses supporters.

Bush n'était pas parfait

Beaucoup remarqueront l’ironie du fait que George Bush nous quitte à un moment où nous avons désespérément besoin de davantage de leaders de sa trempe. Et ce ne sont pas seulement les différences politiques entre Trump et lui –qui sont énormes sur des sujets comme les échanges, la politique étrangère, l'immigration, la sécurité, le renseignement, l'environnement– qui feront que le premier Bush nous manquera tant. C'est le contraste saisissant entre leurs attitudes et leur sens du fair-play. Même ceux qui n'étaient pas d'accord avec George H.W. Bush l'admiraient pour sa morale.

Et pourtant Bush n'était pas parfait. Certains lui reprochent une campagne qui flirtait (au moins) avec les attaques racistes, en 1988. Fin 2017, dans le sillage du mouvement #MeToo, des femmes l'ont accusé de les avoir touchées en public de manière inappropriée. Contrairement au président actuel, confronté à la même situation, il a présenté des excuses.

Pur produit du XXe siècle, Bush avait constaté à quel point l’adhésion rigide à une idéologie était dommageable. Il combattit des idéologies pendant la Seconde Guerre mondiale et travailla d’arrache-pied pour aider l’Europe à divorcer pacifiquement du Marxisme-Léninisme. Quand l’idéologie d’extrême-droite, cette fois sous la forme des Reaganomics, ont menacé le niveau de vie américain, il a fait son devoir, non pas dans son propre intérêt politique mais parce que c’était la bonne chose à faire. Plus tard, quand les défenseurs du port d’armes sont allés trop loin et ont accusé l’administration Clinton d’employer des tactiques nazies après Ruby Ridge et Waco, George Bush a rendu sa carte de la National Rifle Association. S’il y a eu un héros américain dans le monde troublé de la fin des années 1980 et du début des années 1990, cela a été George H. W. Bush. On ne peut lui rendre un plus grand hommage qu’en montrant un peu plus d’humilité et de compromis dans le Washington d’aujourd’hui. Ou selon les mots de sa mère, Dorothy Bush, un peu moins de «Moi je, moi je», et plus de «nous».

Tim Naftali Professeur d'histoire à l'université de New York

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