Santé / Société

Aux États-Unis, la mode des animaux de soutien émotionnel en avion devient ingérable

Temps de lecture : 6 min

Pour soulager le stress pendant un vol, la clientèle américaine n'hésite plus à embarquer des animaux en cabine. Mais a-t-on vraiment pensé à ce qu’il y a de mieux pour ces pauvres bêtes?

Un chien déguisé en avion pour la parade d'Halloween à New York, le 20 octobre 2012 | John Moore / Getty Images / AFP
Un chien déguisé en avion pour la parade d'Halloween à New York, le 20 octobre 2012 | John Moore / Getty Images / AFP

Depuis le printemps 2018, le ministère des Transports américain réfléchit à adopter de nouvelles lignes directrices pour la présence d’animaux de soutien émotionnel à bord des avions, mais rien n’indique qu’elles seront prêtes pour la saison des fêtes.

Ces nouvelles directives auraient peut-être évité bien des désagréments à Matthew Meehan, passager d’un vol Delta Air Lines entre Atlanta et Miami le 1er novembre dernier, qui a affirmé avoir voyagé dans les déjections laissées sur son siège par un chien de soutien tombé malade lors d’un précédent vol. Et encore, cet incident s’est produit après le renforcement par Delta des règles de voyage avec de tels animaux.

Ces dernières années, le nombre de bêtes voyageant en cabine a augmenté de façon exponentielle, en raison d’un recours de plus en plus important aux animaux de soutien. United Airlines a signalé une hausse de 77% du nombre de ces animaux transportés entre 2016 et 2017. Ils voyagent gratuitement et sont parfois envoyés en première classe avec leur propriétaire, afin d’éviter des désordres en classe économique.

Paon et chèvre de réconfort

En tant que professeure clinicienne assistante spécialisée en médecine vétérinaire et comportementaliste vétérinaire, j’ai une bonne expérience des soins aux petits animaux et de leur comportement, et je m’inquiète du bien-être des animaux en avion, ainsi que de celui de leurs propriétaires. La question est bien plus compliquée qu’il n’y paraît.

Les animaux de soutien émotionnel sont différents des animaux d’assistance, qui sont dressés pour effectuer un travail ou réaliser une tâche au profit d’une personne souffrant d’un handicap. La plupart des animaux de soutien émotionnel ne sont pas officiellement entraînés à apporter un véritable soutien, mais leurs propriétaires les considèrent néanmoins comme une source de réconfort.

Certaines personnes handicapées ayant besoin d’animaux d’assistance commencent à se lasser des animaux de soutien émotionnel. Elles n’apprécient pas que les animaux qui les aident au quotidien soient mis dans le même sac que ces derniers, qu’elles considèrent comme des poseurs. Elles affirment également que leurs animaux d’assistance sont refoulés des avions en raison d’un durcissement des restrictions imposées par certaines compagnies aériennes.

Oscar Munoz, PDG de United Airlines, a expliqué à un groupe de femmes et d’hommes d’affaires que la situation actuelle à bord est tellement ridicule que sa compagnie aérienne en arriverait bientôt à devoir accepter des animaux de soutien émotionnel pour les animaux de soutien émotionnel! L’année dernière, United a dû poser une limite lorsqu’un passager a demandé à voyager avec un paon.

Chez American Airlines, c’est une chèvre qui a finalement poussé la compagnie à dire non –les chevaux miniatures sont toujours autorisés. En juillet, le transporteur aérien a publié de nouvelles lignes directrices interdisant aux animaux de réconfort d’occuper un siège ou de grignoter de la nourriture sur la tablette. Il n’est pas indiqué s’ils sont autorisés à boire ou non à bord. Les propriétaires, de leur côté, affirment que leur refuser le réconfort procuré par ces animaux constitue une discrimination.

Le ministère des Transports et d’autres agences gouvernementales américaines travaillent à une révision législative et ont formulé des propositions relativement strictes, modifiées à la demande de l’Association américaine de médecine vétérinaire (AVMA) et d'un syndicat de membres d'équipage.

L’AVMA s’opposait notamment à certains des termes employés qui, s’ils avaient été conservés, auraient imposé à ses membres de certifier que l’animal se tiendrait bien. Or, il est impossible de garantir le comportement d’un animal.

Difficile réglementation

Tout a commencé avec une loi fédérale américaine de 1986, l’Air Carrier Access Act, qui autorise les personnes souffrant de troubles mentaux à voyager en avion avec un animal, sans avoir à payer pour ce dernier, si cela les soulage.

Mais les compagnies aériennes indiquent qu'une partie des passagères et passagers voyageant avec leurs animaux de compagnie profitent de cette règle pour ne pas avoir à leur payer de billet. D’autres souhaitent éviter qu'ils ne voyagent en soute, où certains sont décédés.

De nombreuses personnes voyageant sans animal affirment être stressés par la présence à bord d’animaux de soutien émotionnel. Les animaux peuvent être à l’origine de phobies ou d’allergies, dont près de 10% de la population américaine souffre. Les chats sont les plus pointés du doigt, mais les protéines que l’on trouve dans la salive et les particules de poil et de peau des chiens peuvent aussi provoquer des réactions allergiques.

De nombreuses compagnies aériennes exigent désormais d’être informées à l’avance de la présence d'un animal en cabine. Beaucoup réclament également une lettre de diagnostic indiquant que la personne souffre de troubles psychologiques et ne peut pas voyager sans la stabilité que lui apporte son animal de compagnie. Selon une étude publiée en 2016, la rédaction d’une telle lettre présente néanmoins des risques et pose un dilemme éthique aux psychologues. Malgré tout, les personnes ayant besoin de cette lettre peuvent généralement s’en procurer une en ligne.

L’industrie du transport aérien a un temps envisagé de solliciter un document établi par un vétérinaire certifiant que l’animal sait se tenir en public, qu’il est en bonne santé et qu’il a été vacciné. L’AVMA a insisté auprès du ministère des Transports américains sur le fait que les vétérinaires ne peuvent pas offrir de garantie quant au comportement des animaux et qu’élargir la portée de ces formulaires pourrait les inciter à refuser de les remplir –ce qui risquerait d’empêcher les animaux d’assistance de voyager en avion.

Depuis, les compagnies aériennes ont abandonné cette condition, beaucoup d’entre elles se contentant de demander que l’animal soit propre et ne dégage pas d’odeur.

Efficacité non prouvée

De nombreuses données scientifiques indiquent que se trouver à proximité et de vivre avec des animaux présente divers bienfaits psychologiques et physiologiques pour les êtres humains.

Chez les enfants, il a été prouvé que la zoothérapie aidait à réduire la perception de la douleur et à mieux s’adapter à l’environnement hospitalier. Une autre étude a montré que chez les enfants souffrant d’autisme, les interactions sociales augmentaient davantage en présence d’animaux qu’avec des jouets.

Des recherches ont également identifié un effet positif des chiens d’assistance auprès des anciens combattants et des personnes ayant souffert de traumatismes crâniens.

Mais les animaux de soutien émotionnel aident-ils vraiment davantage que les animaux de compagnie traditionnels? D'après une analyse documentaire menée en 2016 par deux psychologues et une étudiante diplômée en psychologie, la réponse est non.

En réalité, il n’existe aucune ligne directrice ni aucune norme permettant d’évaluer les animaux de réconfort. Et sans critère, la question de la protection juridique en cas d’incident est difficile à résoudre –par exemple si un pitbull mord une personne, comme cela est arrivé sur un vol Delta Air Lines, ce qui a conduit la compagnie aérienne à interdire cette race.

Animaux paniqués

D’autres données indiquent que le voyage ne fait pas de bien aux animaux eux-mêmes. Voyager en avion, dans un espace fermé, et être exposé à des bruits forts et à des foules peut être à la fois stimulant à l’excès et effrayant pour un animal, notamment si ce dernier n’est pas habitué à ce genre de situation.

Dans une étude de 2002, une équipe de recherche s'est intéressée aux voyages en avion des beagles. Elle a découvert que le taux de cortisol dans leur sang et leur salive était bien plus élevé que la normale pendant le trajet, signe qu’ils étaient stressés. L’étude ajoute que le simple fait que les beagles restent globalement inactifs pendant le vol ne signifiait pas qu’ils n’étaient pas soumis à un stress conséquent. Au contraire, ce comportement tendait à indiquer que les beagles adoptaient une approche de retrait en réponse au stress, plutôt que de combat ou de fuite.

Par contraste, les chiens d’assistance font souvent l’objet d’une sélection génétique et d’un long entraînement aux tâches qu’ils devront réaliser. Ils ont besoin d’avoir un comportement constant et prévisible dans un large éventail de situations afin de fournir leurs services en toute sécurité, notamment si la vie de la personne qu’ils accompagnent en dépend.

Le dressage, les personnes qui s’en chargent, les méthodes et les outils employés peuvent également avoir un effet considérable sur le comportement et les capacités d’adaptation de l’animal.

Et si un animal est inquiet ou anxieux, il est plus probable qu’il optera pour une approche agressive et se mettra par exemple à grogner ou cherchera à mordre, tout particulièrement s’il se sent acculé ou piégé. Au bout du compte, il revient aux compagnies aériennes et aux organismes de régulation de trouver des solutions aux inconvénients de la présence des animaux de réconfort, alors même que la clientèle s’attend désormais à pouvoir en profiter.

Christine Calder Professeure assistante de médecine vétérinaire

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