Monde / Culture

L'agressivité de la tribu des Sentinelles a une explication

Temps de lecture : 7 min

Tout le monde a entendu parler de John Chau, l’Américain tombé sous les flèches d’une tribu isolée de l’île de North Sentinel. On connaît en revanche moins l’histoire de cette peuplade de l’océan Indien et de son animosité envers l’étranger. 

Un homme de la tribu des Sentinelles pointe son arc et ses flèches vers un hélicoptère des gardes-côtes indiens qui survolait l'île North Sentinel dans les îles Andaman, à la suite du tsunami qui a frappé l'océan Indien en 2004. | AFP Photo / Indian Coast Guard / Survival International
Un homme de la tribu des Sentinelles pointe son arc et ses flèches vers un hélicoptère des gardes-côtes indiens qui survolait l'île North Sentinel dans les îles Andaman, à la suite du tsunami qui a frappé l'océan Indien en 2004. | AFP Photo / Indian Coast Guard / Survival International

«Il a été attaqué avec des flèches, mais il a continué à marcher. Les pêcheurs ont vu les habitants de l’île lui nouer une corde autour du cou et traîner son corps.» Lui, c’est donc John Chau, un Américain de 27 ans mort sur North Sentinel, une des îles Andaman, dans le golfe du Bengale. Selon Indian Today, le globe-trotter originaire de l’Alabama était un missionnaire chrétien, venu dans la région avec l’objectif d’évangéliser la tribu, qui, selon nombre de médias, serait l’une des plus agressives au monde.

Mauvaise réputation

À cette assertion répandue, un compte Twitter américain répond que si les insulaires de North Sentinel sont si agressifs, «c’est probablement à cause de ce taré de Maurice Vidal Portman».

(À dérouler.)

Le souci avec ce genre de threads Twitter, toujours passionnants, est qu’ils sont rarement rédigés par des journalistes, encore moins par des universitaires ou historiens spécialisés en la matière. «Les habitants des îles Andaman en général ne l’ont pas attendu pour être hostiles aux gens accostant leurs côtes, raconte à Slate l'écrivaine et journaliste américaine Madhusree Mukerjee. Ils l’ont toujours été. Ils ont essayé de le dissuader, il a insisté. Ce n’était pas la première fois qu’il s’approchait de l’île. Il s’agit pour eux d’une stratégie de survie, qui fonctionne plutôt bien.»

Circule également sur les réseaux sociaux une citation de Marco Polo qui, au XIIIe siècle, aurait déjà décrit les Sentinelles comme «cruels et vicieux», allant jusqu’à affirmer qu’ils «mangeraient tous ceux qu’ils attrapent». Or, Madhusree Mukerjee, née en Inde, s’étonne et ne pense pas que l’explorateur génois ne se soit ne serait-ce qu'approché des îles Andaman. «Les marins anciens avaient trop peur, parce qu’ils abattaient toute personne s’approchant des côtes.» Les Sentinelles se seraient établis sur l’île il y a entre 30.000 et 60.000 ans.

Dans Indigenous Forest Management In the Andaman and Nicobar Islands India, Kavita Arora révèle qu’en mars 1867, JN Homfray, administrateur des îles Andaman, refusait toujours d’accoster. «Ils ont vu une tribu sur la rive, note Arora. Ils étaient nus, leurs cheveux étaient longs, et ils pêchaient du poisson avec un arc et des flèches.» L’officier britannique est alors accompagné d’une poigné d’indigènes issus d’autres îles de la région. «Ils l’ont informé que ces insulaires considéraient tout inconnu comme un ennemi. Ils ont aussi raconté avoir déjà eu affaire à eux, sur l’île de Rutland. Les Sentinelles se sont attaqués à eux sans raison et ont blessé un de leurs chefs.»

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Domptage et érotisme colonial

Le premier contact enregistré aura lieu vingt-trois ans plus tard, sous l’égide du successeur d’Homfray, évoqué dans le thread susnommé. Né au Canada britannique en 1860, le fameux Maurice Vidal Portman est le petit fils d’Edward Portman, premier vicomte de Portman et fils de Maurice Berkley Portman, figure politique de la partie occidentale du Canada. Et il est vrai que la rencontre n'apaisera pas les relations des Sentinelles avec le monde extérieur.

Le jeune aristocrate s’engage dans la Royal Indian Navy en 1876, ce qui le conduit à être stationné trois ans plus tard à Port Blair, actuelle capitale du territoire indien des îles Andaman-et-Nicobar. En juillet, Portman est nommé officier en charge des îles Andaman et se rend sur North Sentinel dès 1880. Lors de son deuxième séjour, il kidnappe un couple de vieillards et quatre jeunes enfants. «C’est ce qu’il faisait, reprend Mukerjee. Il avait développé une certaine compréhension des indigènes pour parvenir à les manipuler, puis à les soumettre. Il a capturé des membres de plusieurs tribus. Il les amenait à Port Blair et les gardait chez lui. Je crois que les enfants l’amusaient. La plupart sont morts de maladies infectieuses.»

Maurice Vidal Portman avec des chefs andamanais aux alentours de 1860. | Shyamal via Wikimedia Commons License by

En 1894, Portman note dans son rapport que la tribu des Sentinelles doit être «contrôlée». Photographe, historien et anthropologue autoproclamé, le fils de petit noble n’est pas le seul colon à arpenter l’océan Indien en ces temps violents, mais peut-être un des plus vils dans ses procédés. Dans un article pour The American Ethnologist, l'historien Satadru Sen développe: «Il rejetait l’idée de civiliser les indigènes et préférait un interventionnisme que lui et ses collègues appelaient “domptage”, ce qui signifiait maintenir les aborigènes à l’état sauvage, mais sous une autorité et supervision dite “experte”».

Dans A History of Our Relations with the Andamanese, l’ouvrage qu’il publia en 1899, un an avant la fin de son administration de l’archipel, Maurice Vidal Portman décrit lui-même ses méthodes: «Des équipes de recherches doivent aller dans la jungle pour attraper des mâles. Il faut les garder dans des camps, les amener pêcher la tortue, leur donner la tortue à manger, comme ils en ont l’habitude chez eux. Il faut leur donner des cadeaux et la moitié des captifs doivent être rendus à leur village au bout de quelques jours».

Portman prend des centaines de photos d'hommes et femmes de la région, en captivité ou dans leurs habitats naturels, et en mesure plus de 200. Pour des raisons scientifiques, mais pas seulement: «Il était engagé dans une expérience complexe aux multiples facettes qui mêlaient discipline et plaisir, écrit Sen. Les corps des Andamans étaient classés, photographiés, mesurés et érotisés. [...] Cela a marqué l’émergence d’un nouveau genre de sauvage: un objet de fantasme, de contemplation érotique qui n’était ni le cannibale mythique ni un ennemi». Maurice Vidal Portman soumet ainsi les Sentinelles et d'autres popuplations locales au sens sexuel du terme. Il ne faut plus avoir peur du sauvage, parce qu’il a été dompté. L’Occidental peut donc en tirer du plaisir.

«Pour pacifier ceux qui étaient hostiles, les colons capturaient certains d’entre eux. On les faisait plier en leur donnant de l’alcool, en créant des “désirs artificiels”»

Dans les îles Andaman, les Britanniques exploitent le bois et établissent une colonie pénitentiaire «notamment pour y placer ceux ayant pris part à une rébellion en Inde en 1857, note Mukerjee. Les Britanniques n’ont en revanche jamais réussi à pacifier les Sentinelles. Ils ont essayé, mais le jeu n’en valait pas la chandelle». De par leur agressivité, les habitantes et habitants de la petite île ont échappé à d’autres horreurs, décrites par l’experte dans un article pour le blog Scientific American:

«Pour pacifier ceux qui étaient hostiles, les colons capturaient certains d’entre eux et les détenaient dans ce qu’ils appelaient des “Andaman homes”. On les faisait plier en leur donnant de l’alcool, en créant des “désirs artificiels”, pour citer un des officiels. Ainsi, les indigènes consentaient à des “rapports sexuels avec une race supérieure”. Les gardiens violaient également les femmes, injectant la syphilis au sein de la population. Du fait de milliers d’années d'isolement, ils n’avaient aucune immunité contre les germes des étrangers.»

«C’est un peuple pacifique»

Finalement, un homme, aux intentions plus pures, réussira à nouer des liens avec les Sentinelles. La première visite de l’anthropologue indien Triloknath Pandit date de 1967. Sa technique d’approche est expliquée dans The Sentinelese, paru en 1990: «Nous avions apporté des casseroles et des poêles en cadeau, puis des quantités de noix de coco, des outils en métal comme des marteaux et de longs couteaux. Nous avions aussi embarqué trois Onges (membres d'une autre tribu locale) pour nous aider à “interpréter” la langue des Sentinelles et leur comportement».

Les indigènes n’attaquent pas, mais ne se montrent pas amicaux pour autant. «Leurs guerriers nous faisaient face avec une expression de colère, menaçants. Ils étaient armés de longs arcs et de flèches, prêts à défendre leur terre.» L’anthropologue et son équipe font preuve d’une patience hors du commun et continuent à déposer des offrandes lorsque la plage est libre. Certaines sont appréciées plus que d’autres: un cochon vivant, attaché, se retrouve transpercé de lances et enterré dans le sable.

Ce n’est qu’en 1991 que Pandit sera invité par les Sentinelles. «Nous n’avions aucune idée de pourquoi ils nous autorisaient, raconta-t-il. C’était leur décision de nous rencontrer et cela s’est déroulé selon leurs termes. Nous avons sauté du bateau, et, l’eau jusqu’au cou, nous avons distribué des noix de coco et d’autres présents. Nous n’avons pas été autorisés à aller sur l’île.» Alors que Pandit commence à s’approcher du bord, un jeune garçon brandit son couteau, expliquant qu’il lui couperait la tête s'il continuait: «Son geste était clair. Je n’étais pas le bienvenu».

Interviewé partout depuis la mort de Chau, Pandit insiste: les Sentinelles ne sont pas violents. «C’est un peuple pacifique, assurait-il sur The Print. Ils ne sont un obstacle à aucun projet de développement. Pourquoi voudrait-on pique-niquer chez eux?» Étonné par le décès de l’Américain, il rejette la faute sur l’Occidental plutôt que sur les sauvages: «Dans ce cas, nous sommes les agresseurs, explique-t-il à l’Indian Express. Nous sommes ceux qui essayent de pénétrer sur leur territoire. Nous devrions respecter leur souhait et les laisser tranquilles». Une histoire de consentement, en somme.

Thomas Andrei Journaliste

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