Société

«J'avais cette impression de jouer un rôle: celui de la fille en couple»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Fauve, une jeune femme qui souhaite ardemment rester célibataire.

«J'aspire plus que jamais à avoir mon indépendance.» | Fabrizio Verrecchia via Unsplash License by
«J'aspire plus que jamais à avoir mon indépendance.» | Fabrizio Verrecchia via Unsplash License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

J'ai 22 ans, je suis étudiante en master de droit. Ce qui m'amène à t'envoyer ce mail aujourd'hui, c'est le problème que je rencontre assez quotidiennement avec les autres, ou plutôt avec la façon dont les autres interprètent mon célibat.

Je n'ai jamais été en couple. J'ai eu une histoire cet été pendant deux mois avec un mec très bien sous tous rapports, gentil, drôle... Bref, ça m'a rassurée sur un point: je ne suis pas asexuelle. Le garçon en question a mis fin à la relation pour une raison très simple: je n'étais absolument pas amoureuse et je n'arrivais pas à faire semblant. Et c'est vrai. Je le considérais véritablement comme un ami et j'aimais sa compagnie, ainsi que le sexe, mais j'avais réellement l'impression d'être une usurpatrice lorsque je lui tenais la main dans la rue.

Exit aussi les mots doux et sucrés (mon cœur, bébé, etc.). Tout ça n'est pas pour moi, je le savais, mais j'en ai eu la nette confirmation cet été. J'avais l'impression de jouer un rôle: celui de la fille en couple. Et je sais que ce n'est pas moi. D'ailleurs dans mon esprit, encore aujourd'hui, ce mec n'est pas mon «ex». C'est juste un ami, une relation un peu compliquée. Un sexfriend à la limite (bien sûr il ne partageait pas ma vision des choses).

Pour autant j'éprouve du désir, et je sais que je suis même assez demandeuse au niveau du sexe. Alors je ne sais pas vraiment comment gérer cette situation. Je ne pense pas qu'il s'agisse ici du fait que je ne suis pas tombée sur «le bon». J'ai déjà eu diverses occasions de me mettre en couple. Mais cela ne m'intéresse tout simplement pas. Je n'ai rien contre les couples (quoique j'aurais quelques comptes à régler avec ces pseudo amies qui disparaissent de la circulation une fois leur nouveau Jules trouvé. Bref). Mais je suis très solitaire et indépendante, et je pense même avoir un peu de mal avec cette idée de fidélité.

J'irai d'ailleurs plus loin en disant que selon moi la fidélité est une notion qui n'est absolument pas naturelle à l'être humain, et qu'elle tend surtout à rendre malheureux ceux qui y accordent de l'importance. Et alors je m'interroge: comment cela se fait-il que les autres aient tant de mal à comprendre mon point de vue? Pourquoi mes amies cherchent-elles toujours à me mettre en couple, et pourquoi le couple est-il vu comme l'aboutissement d'une vie?

L'idée de rentrer chaque soir et de retrouver le même homme, l'idée de changer des couches ou de faire faire les devoirs, de prendre une semaine de vacances planifiée depuis des mois, l'idée même d'acheter une maison et d'être donc condamnée à vivre un minimum de temps dans le même environnement, avec les mêmes voisins, la même vue en permanence, très honnêtement ça me fait carrément flipper!

J'aspire plus que jamais à avoir mon indépendance, mon boulot tout plein de responsabilités, mon appartement que je pourrais changer quand bon me semblera, et aucune attache pour partir sur un coup de tête un week-end entier à la montagne. Au niveau du sexe, avoir une relation régulière avec un ami proche me paraît être l'idéal, je consacre énormément d'importance à l'amitié, bien plus qu'à l'amour d'ailleurs, que je ne pense pas connaître un jour.

De plus, j'ai «découvert» (le terme «admis» serait plus approprié) que j'étais autant attirée par les hommes que par les femmes, ce qui je pense n'arrange pas mon cas. Serait-il sérieux d'envisager une relation saine avec un homme et une femme sans provoquer de dommages collatéraux, de crises de jalousie insupportables ou autres ultimatums très démodés? Ainsi donc, comme je suis consciente de ma jeunesse et de ma naïveté, j'aimerais savoir: suis-je la seule à penser ainsi ou y passons-nous toutes avant de changer radicalement de point de vue et de nous convertir en parfait être humain adapté à la société d'aujourd'hui?

Fauve

Chère Fauve,

J’espère sincèrement que de plus en plus de jeunes femmes vont penser comme vous et que non, elles ne changeront pas d’avis en cours de route pour «rentrer dans le moule». J’ai à peu près dix ans de plus que vous et j’ai passé ces dernières années à justement casser le moule pour créer mon propre modèle de famille, pour pouvoir concilier comme je l’entendais vie professionnelle et vie personnelle et pour garder toujours un temps rien qu’à moi pour jouir de la vie.

Je suis certes beaucoup plus sédimentarisée que je l’aurais espéré au départ et mon modèle évolue encore au gré de mes désirs et de mes responsabilités, volontairement prises. Bien sûr que je crois qu’on peut aujourd’hui créer son propre modèle. J’en suis convaincue et je l’espère même. C’est par ces bouleversements que les femmes vont gagner en autonomie, en liberté et en égalité.

Ce que je sais, par contre, et vous vous en rendez déjà compte, c’est que le choix de créer ses propres règles et de refuser les convenances (même celles de planifier six mois à l’avance ses vacances de juillet, de partir au soleil quand il fait beau et à la montagne quand il fait froid…) peut générer chez l’autre une animosité. En fait, ce que vous déciderez de faire différemment (et donc plus à votre goût) pourra malheureusement être pris comme une critique formulée implicitement à l’égard de la norme. Certains s’en sentiront jugés sans se rendre compte que c’est ainsi vous qu’ils jugent et qu’ils agressent.

J’en témoigne encore plus librement que j’en ai parfois fait les frais. Et j’explique souvent que mes propres choix ne sont pas des incitations. Je ne fais pas de prosélytisme. Je suis, par contre, certaine que chacune et chacun devrait avoir le droit de façonner son quotidien à son image. Que ce soit sans attaches aucunes, avec cinq enfants et dix chiens, avec de multiples partenaires, ou encore sans jamais habiter dans le même domicile que son conjoint. Ces choix, pour moi, ils ne sont pas dingues. Ils sont juste la preuve que l’on sait ce que l’on veut, ce qui est bon pour soi. C’est la preuve de beaucoup de courage et d’une grande liberté d’esprit.

Oui, on peut être heureuse ou heureux en ne cochant aucune case de l’adultat selon les clichés. Avoir le permis, une voiture, un crédit à la banque pour une maison, deux enfants, un conjoint avec qui on reste toute la vie, un chien qui s’appelle Médor et un chat qui s’appelle Félix n’assurent pas d’être une personne décente. C’est parfois juste aussi le chemin que l’on prend quand on ne sait pas quoi faire d’autre.

À 22 ans, vous semblez déjà savoir ce que vous ne voulez surtout pas… c’est la première étape pour composer une vie qui vous ressemble. Cultivez ce qui fait de vous une personne singulière et donc exceptionnelle et soyez-en fière, surtout.

Lucile Bellan Journaliste

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