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L'Arabie saoudite est-elle une véritable alliée?

Temps de lecture : 4 min

[Tribune] Le revirements du Royaume posent la question de son positionnement sur la scène internationale.

Le prince héritier d'Arabie saoudite  Mohammed ben Salmane et le président français Emmanuel Macron à l'issue de leur conférence de presse au Palais de l'Élysée à Paris le 10 avril 2018. | Yoan Valat / Pool / AFP
Le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane et le président français Emmanuel Macron à l'issue de leur conférence de presse au Palais de l'Élysée à Paris le 10 avril 2018. | Yoan Valat / Pool / AFP

Certains avaient cru naïvement que le plan «Vision 2030» du prince héritier de l’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, annonçait un «tournant libéral» du royaume –illusion sur laquelle nous avions mis en garde– et que le dirigeant de fait du Royaume pouvait être un allié crédible dans notre politique extérieure. Or, de fait, tous les signes étaient déjà là qui obligeaient à conclure à un mirage. En avril, on pouvait peut-être encore accorder au dirigeant saoudien le bénéfice du doute. Un espoir définitivement douché par l’assassinat de Jamal Khashoggi.

Il a fallu la mort d’un homme, dans des conditions d’une barbarie inouïe, pour qu’on se rappelle les crimes de guerre commis au Yémen –certes aussi par les autres parties–, la répression envers toute dissidence –emprisonnement depuis six ans du blogueur Raif Badawi et d’hommes et de femmes militant pour les droits de l’homme, tortures pratiquées sur des militantes des droits des femmes– et l’incohérence dangereuse de la politique étrangère du prince. Nous avions déjà relevé son cynisme absolu envers le peuple syrien assassiné par Bachar el-Assad dont, en avril, il considérait qu’il ne voyait plus d’obstacles à ce qu’il se maintienne au pouvoir, ainsi que son flirt avec Moscou.

Danger direct pour la sécurité de l’Europe

Les dirigeants occidentaux ont commencé à comprendre que les massacres de populations civiles commis au Yémen, au-delà même de leur indignité, n’allaient pas dans le sens d’une stabilité dans la région et les appels à l’embargo sur les livraisons d’armes à l’Arabie saoudite se multiplient. La volte-face sur la Syrie, suivie d’ailleurs par certains autres pays du Golfe, mais aussi avec une étonnante courte vue, par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou qui imagine encore pouvoir enfoncer un coin entre la Russie et l’Iran, constitue également une triple menace: pour la paix en Syrie, qui suppose le départ d’Assad, pour la crédibilité de nos principes et pour la stabilité de la région, qui ne passe pas par la consolidation de régimes autoritaires supposés stables, mais par des transitions démocratiques. De fait, l’alliance que tente de nouer l’Arabie saoudite, toute à son idée de liquider le «printemps arabe», avec ces régimes constitue un danger direct pour la sécurité de l’Europe car elle ne fera que favoriser les groupes terroristes radicaux.

Certes, on affirmera à juste titre que l’Arabie saoudite ne constitue pas une menace majeure de déstabilisation de la région comme l’est l’Iran. Mais précisément, notre alliance avec Riyad était fondée sur l’utilité de l’Arabie pour contrer la menace iranienne. La politique erratique du royaume, si elle devait durer, compromettrait cet objectif.

La mise en sommeil forcé du Conseil de coopération du Golfe (GCC) à la suite de la rupture avec le Qatar ne peut que renforcer l’Iran, vers lequel le Qatar est poussé, et le jeu trouble de la Russie dans la région. Un Conseil réanimé, lieu où les États se modèrent les uns les autres, ne peut être que de l’intérêt des États-Unis et de l’Europe. Potentiellement, il pourrait jouer un rôle dans la contre-offensive à l’égard de l’Iran comme des groupes djihadistes.

Mots vides

Les États-Unis comme les pays européens, choqués par les bombardements indiscriminés de civils et la politique d’affamement des populations, qui mettent en danger de mort des centaines de milliers de personnes, ont demandé bien tardivement à l’Arabie saoudite d’arrêter les hostilités au Yémen. Mais ces appels n’ont pas été entendus sur le terrain où les bombardements continuent sans répit, avec notamment le blocage du port d’Hodeïda, vital pour l’approvisionnement en nourriture et aide médicale. L’arrêt des combats, décidé le 15 novembre, pourrait être de courte durée. On sait aussi ce que les mots vides veulent dire, mots trop entendus en Syrie où une intervention précoce, dès 2012 ou 2013, aurait pu non seulement sauver des centaines de milliers de civils, mais aussi prémunir le «monde libre» d’une débâcle stratégique de grande ampleur devant la Russie de Poutine et l’Iran, dont les conséquences vont bien au-delà du Moyen-Orient.

Sur le Yémen comme sur la question des droits fondamentaux, les États-Unis et les grands pays européens, dont la France, doivent parler de manière directe et ferme avec l’Arabie saoudite. Les dernières déclarations de Donald Trump vont toutefois à l’encontre de cette position. Au-delà de leur cynisme et de la remise en cause qu’elles impliquent des constatations des services de renseignement américains, elles témoignent d’un affaiblissement volontaire de la politique américaine au Moyen-Orient. Non seulement elles constituent une rupture, peu étonnante, avec la rhétorique, certes souvent formelle, de Washington en faveur des droits de l’homme, mais elles conduisent à une abstention. Elles laissent la porte ouverte aux pires agissements des autocrates partout dans le monde, mais elles sont aussi contraires aux intérêts américains bien compris. On peut se demander en quoi, sérieusement, l’attitude du prince héritier du Royaume saoudien a pu contribuer à stabiliser le Moyen-Orient? De fait, la réponse est que sa position constitue d’abord une menace, directe en raison de la guerre au Yémen et indirecte de par son inconstance et son imprévisibilité.

Stratégie autodestructrice

Il faudrait en fait que Riyad accepte de s’assoir sérieusement à la table de négociation et il faut lui rappeler que non seulement la guerre ne peut être gagnée au Yémen, mais que son maintien ne fait que renforcer les groupes terroristes, notamment Al-Qaïda. Cette guerre a aussi poussé les Houthis, certes aussi coupables de crimes de guerre, dans les bras de l’Iran et ses groupes affiliés, notamment le Hezbollah, ce à quoi ils n’étaient pas naturellement prédestinés. Il convient aussi de stopper la stratégie autodestructrice du royaume dans sa tentation de fermer les yeux devant les crimes contre l’humanité du régime de Bachar el-Assad. Celle-ci ne peut que renforcer l’Iran dont les forces contrôlent en large partie le pays. Enfin, la politique de répression interne du Royaume ne peut qu’entraver la confiance des investisseurs étrangers.

Une politique conséquente de l’Occident envers Riyad, sur le Yémen comme sur les autres questions régionales, est indispensable à notre sécurité. Elle ne peut d’ailleurs qu’être bénéfique à l’Arabie saoudite elle-même. Ce n’est qu’à ces conditions qu’elle pourra mériter le titre d’alliée dans un combat contre l’expansionnisme iranien et les mouvements de déstabilisation du Moyen-Orient.

Nicolas Tenzer Professeur associé International Public Affairs, Sciences Po – USPC

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