Culture

Aya Nakamura révolutionne la musique française, laissez-la faire

Temps de lecture : 6 min

Sur son second album, la chanteuse d’Aulnay-sous-Bois regarde le futur de la musique populaire droit dans les yeux.

Aya Nakamura aux NRJ Music Awards, le 10 novembre 2018 au Palais des Festivals de Cannes | Valery Hache / AFP
Aya Nakamura aux NRJ Music Awards, le 10 novembre 2018 au Palais des Festivals de Cannes | Valery Hache / AFP

Question simple: avant Aya Nakamura, quelle est la dernière artiste féminine pratiquant une musique dite «urbaine» à rencontrer un tel succès? La réponse pourrait bien être Diam’s en 2006, au moment son apogée commerciale.

Alors certes, les chiffres n’ont pas grand-chose à voir, tant le carton d’Aya Dianoko (son vrai nom), 23 ans, est récent, et tant celui de la grande sœur aujourd’hui retirée de l’industrie du disque s’est inscrit dans la durée. Mais tout de même, qui est là pour combler les années qui les séparent? Très peu de monde, voilà la vérité.

En cela, Aya Nakamura incarne déjà une victoire à elle seule. Celle d’une pop urbaine définitivement baptisée, qui mène les classements à la baguette et qui n’a plus peur de ressembler à quoi que ce soit d’autre qu’à elle-même.

Explication de textes

Aya Nakamura est en tête des ventes. Son deuxième album, sobrement intitulé Nakamura (du nom d’un des héros de la série américaine Heroes), a été certifié disque d'or deux semaines seulement après sa sortie.

Il contient l’un des tubes de l’été, «Djadja», quelque 237 millions de visionnages YouTube au compteur. Un titre suivi de près par le second single de la tracklist, «Copines», nouvel étendard d’un treize titres à part.

Mais au-delà des chiffres, au-delà de la promotion, beaucoup de choses jamais entendues auparavant transpirent de cet album.

Qu’on se le dise: Aya Nakamura n’est pas une minette, une chanteuse pulpeuse sans fond que les télévisions adorent. Il n’est pas possible de la rabaisser à cela, n’en déplaise aux juges mélomanes expéditifs.

En réalité, elle est même tout le contraire de ce cliché. De son dernier album ressort une capacité d’affirmation assez incroyable. Elle est «sexy, se pavane en solo» sur «Pompom», à une époque où l’envie d’être seule et jolie, et surtout tranquille et tête haute, en marchant dans la rue se fait plus forte.

«Tu crois qu’j’ai ton time, à ton avis?», demande-t-elle sur «Copines». Non, clairement, celle qui a grandi dans la cité des 3.000 à Aulnay-sous-Bois a autre chose à faire que de d’attendre qu’un queutard veuille bien d’elle.

Quand elle se fait quitter, comme sur «Ça fait mal», ce n’est pas elle qui ressent la douleur: «Je sais qu’ça fait mal quand tu me vois smiler.» Idem sur «Gangster»: «J'ai plus confiance, c'est terminé / La vie, c'est pas un film / Chéri té-ma la file / Il voudrait revenir, eh / Mais quelle audace / Tu n'm'auras plus jamais.» En fait, pas question que les hommes aient la vie facile: «Mon gars t’as coulé / Aya t’a cramé / Mais tu veux la plus bonne de mes copines», dans «Copines».

Sur l'album figure également le titre «Dans ma bulle», qui porte le même nom que l’album de Diam’s le plus vendu. Si on avait l’esprit tordu, on y verrait une référence. Et pourquoi pas?

Garde rarement baissée

Ça n’a l’air de rien comme ça, mais l’image d’une femme noire, forte, issue des quartiers et peu encline à ressasser une musique déjà exploitée fait beaucoup de bien. À l'heure où les questions identitaires se crispent, chez Aya Nakamura, il n’y a pas de débat: elle n’a pas le temps, et son album est déjà un argument en soi. Alors certes, le sujet de ses chansons n’est pas là. Pas de politique.

Cette jeune femme, modèle d’empowerment, ne baisse la garde que deux fois dans Nakamura.

La première sur le titre «Whine Up», où elle évoque l’envie d’une bonne levrette –image qui, dans le registre musical, implique souvent la soumission à un homme. Pas là: c’est elle qui est aux commandes. Le parallèle avec le concept de femme fatale est facile, mais pertinent. La seconde, c’est sur le dernier morceau de l’album, «Oula». Pas le meilleur, soyons honnête, mais il est révélateur du fait que si elle le veut, Aya Nakamura peut très bien coller aux très convenus canons musicaux actuels.

Finir par un tel titre, c’est peut-être inconsciemment montrer que tous ceux d’avant étaient mûrement réfléchis. Comme si la chanteuse disait: «J’aurais très bien pu faire cela, mais non, j’ai fait autre chose.»

Vocabulaire à part

Aya Nakamura semble sortir de nulle part. C’est faux. Déjà en 2015, elle démarrait fort avec son morceau «Brisé», puis avec «Love d’un voyou», en featuring avec Fababy. Son premier album très inégal, Journal Intime, paru en 2017 alors qu’elle venait juste de se libérer d’une situation contractuelle délicate, n’avait pas la dimension affirmée d'aujourd'hui, mais il annonçait déjà quelque chose de central dans sa musique: un vocabulaire à part. C’est là le trait qui la caractérise certainement le mieux.

Au-delà des productions à l’ADN pop –en grande partie assurées par le trio de producteurs Le Side– et cependant totalement pénétrées par des origines africaines («La Dot»), caribéennes («Djadja»), par le RnB («Gangster») ou le rap («Pookie»), il y a quelque chose dans les textes d'Aya Nakamura qu’Éric Zemmour n’aurait sans doute pas envie d’entendre.

Sur son tube «Djadja», elle chante: «Oh Djadja / Y’a pas moyen Djadja / J’suis pas ta catin Djadja, genre / En catchana baby, tu dead ça». Si vous ne comprenez pas, c’est normal. Et après tout, est-ce important?

Dans un article pour le site Yard, le journaliste et beatmaker Shkyd expliquait très justement: «Qu’importe ce que “en catchana” veut vraiment dire, c’est un peu à l’auditeur de se raconter son histoire, et de finir la chanson à sa manière. Les mots sont présents pour être réappropriés. Et ils se distinguent parce que le choix des syllabes ajoute de l’inédit à des structures et des mélodies déjà connues. Jamais auparavant une chanson n’avait associé les sons “en-ca-tcha-na-ba-by-tu-dead-ça”, tout comme avant 1986, aucun tube n’avait précédemment eu l’idée de marier “je-je-suis-li-ber-ti-ne-je-suis-une-ca-tin”. On ne peut pas espérer avoir de nouveaux tubes et de nouvelles idées si les termes et les manières restent éternellement figés dans le marbre.»

Cette liberté totale dans le vocabulaire choisi par la chanteuse crée aussi une identification générationnelle forte –l’impression de faire partie d’un club comprenant les termes. Mais la nature de ces derniers, leur imbrication dans les textes et les chansons en général les rend totalement secondaires, finalement.

Passerelle entre les publics

De là, Aya Nakamura parvient à toucher un public bien plus large que celui que l'on pourrait lui prêter a priori. Si ces mots avaient du sens, faisaient partie d’un langage codé et beaucoup plus identifiable, sa musique se heurterait forcément à un fossé générationnel. Là, même un gamin biberonné à Snapchat ne sait pas ce qu'«en catchana» signifie.

L’illusion du repère générationnel au service de l’intergénérationnel, c’est fort, surtout quand il permet de cartonner à l’international –aux Pays-Bas, où elle est la première Française à être n°1 des ventes depuis Édith Piaf en 1961, en Roumanie, au Portugal…

Pourtant, ces termes veulent bien dire quelque chose, mais dans le microcosme personnel d’Aya Nakamura –comme elle l’a expliqué récemment sur Canal+.

Il ne faut pas non plus faire passer la chanteuse pour ce qu’elle n’est pas. Tous ces atouts ne sont pas une posture, la recherche stylistique n’est pas palpable: chez Aya Nakamura, c’est le naturel qui l’emporte. Et il en va de même pour les productions, même si à quelques occasions, elles peuvent sembler aseptisées ou faire appel des recettes éculées.

Nakamura n’est pas un album parfait, loin de là, malgré des coups d’éclat et une originalité indéniables. On retrouve par exemple des départs de morceaux récurrents, comme les rythmiques de synthés présentes sur «La Dot», «Ça fait mal», «Faya» ou «Sucette» –les mêmes que l’on retrouve dans bien des sorties de notre époque, qui offre un repère aisé dans le temps.

Mais Aya Nakamura a le mérite d'établir une passerelle entre des publics différents, à la frontière entre les codes rap (utilisation de punchlines, répétition de son nom dans presque tous les morceaux…) et RnB.

D’ailleurs, sur cette dernière facette, sa musique semble bien plus héritée des chanteuses françaises de 1998-2005 que des artistes récentes. Le RnB a le vent en poupe, mais elle semble plus proche d’une Wallen ou d’une Kayna Samet que d’une Solange ou d’une Mahalia.

Il y a quelque chose de l’héritage musical français chez Aya Nakamura, que cela plaise ou non. Et c’est aussi pour cette raison qu’elle contribue à définir un son futur pour nos contrées. Celui d’une musique plurielle, réinventant constamment de nouveaux codes –certes éphémères mais puissants– et parallèle aux tendances sociales de notre pays.

Brice Miclet Journaliste

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