Taïwan-Chine, une guerre froide sans fin?
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Taïwan-Chine, une guerre froide sans fin?

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Richard Arzt Richard Arzt

Les élections locales du 24 novembre à Taïwan apparaissent comme un nouvel épisode de la séparation entre deux Chine qui date de 1949.

Il y a une soixantaine d’années, le territoire de Taïwan était régulièrement bombardé par l’armée chinoise, l’APL (Armée populaire de libération). Aujourd’hui, à Quemoy, l’île taïwanaise la plus proche de la Chine continentale, des touristes chinois viennent visiter les installations souterraines qui servaient de refuges aux habitants. Il est aussi possible de contempler les petites forteresses d’où les canons de Taïwan tiraient sur le continent. Et dans des boutiques spécialisées, on peut trouver de la coutellerie d’excellente qualité fabriquée avec des restes d’obus chinois. Il y en a encore des stocks importants dans l’île.

Les attaques à la bombe ne sont certes plus d’actualité dans le détroit de Taïwan. Mais depuis deux ans, la tension est évidente. La principale raison est qu’au Parlement de Taïwan, en janvier 2016, le PDP, Parti démocrate progressiste l’a emporté avec 56,12% des voix.

Celle qui dirige cette formation, Tsai Ing-wen, est devenue présidente de la République. Le PDP –qui a déjà été au pouvoir à Taipei entre 2000 et 2008 –s’appelle en chinois Minjindang, c’est-à-dire «Parti du peuple qui avance». Son programme repose sur l’indépendance de Taïwan, et les thèmes qui l’opposent au Parti communiste (PC) au pouvoir à Pékin sont nombreux.

D’abord, le PDP a gagné à la suite d’élections parfaitement libres. Le parti existe depuis une vingtaine d’années et toutes sortes de contre-pouvoirs fonctionnent à Taïwan, comparables à ce qui existe dans les démocraties occidentales. Autant d’institutions parfaitement ignorées en Chine populaire.

Ensuite, l’idée essentielle du PDP est que Taïwan est un État souverain et qui doit le rester. Pour le PC chinois, au contraire, il n’y a qu’une seule Chine et Taïwan en est une province qui a vocation à en faire partie. Comme c’est le cas pour Hong Kong et Macao qui, après la phase transitoire actuelle, doivent rentrer dans le giron chinois dans une trentaine d’années.

Les opposants soutenus par la presse de Chine communiste

Le résultat de ces divergences, c’est que Pékin est à l’affût de tout amoindrissement du pouvoir en place à Taipei. Les élections locales –le vote concernait les chefs de villages, les chefs de quartiers et les conseils municipaux– qui viennent de se dérouler à Taïwan, le 24 novembre, sont un incontestable revers pour le PDP. Comme cela arrive fréquemment en Occident, les électeurs ont profité de l’occasion que leur offrait un scrutin régional pour exprimer leurs mécontentements sur des questions très concrètes. La réforme du temps de travail et celle des retraites sont au centre du débat politique actuellement à Taïwan. Et l’augmentation du coût de la vie préoccupe la population. Le thème du rapprochement avec la Chine populaire n’était pas précisément au menu de ces élections.

Pékin semble en revanche persuadé –ou feint de le croire– que ce sont «les postures sécessionnistes» de la présidente taïwanaise et de son parti qui ont été rejetées par les électeurs de l’île. Certains journaux de Pékin appellent Tsai Ing-wen à «reconsidérer sa position sur les relations» avec la Chine populaire.

Des sympathisants du Kuomintang réunis le 24 novembre 2018 à l'occasion des élections locales à Taipei. | Chris Stowers / AFP

Avant les élections, certains opposants taïwanais ont bénéficié d’une sympathie affirmée dans la presse de Chine communiste. En particulier des candidats du Kuomintang, y compris le dissident de ce parti nationaliste qui l’a largement emporté à Kaohsiung, jusque-là fief du PDP. C’est surtout la situation économique et sociale taïwanaise qui a nourri la campagne de ces nouveaux élus. Ils ont remporté quinze grandes villes sur vingt-deux alors qu’ils n’en détenaient que six précédemment.

Par ailleurs, ce même 24 novembre, dix référendums appelaient les Taïwanais à se prononcer sur des questions de société. En particulier, les électeurs ont voté à 72% en faveur du maintien du mariage uniquement entre homme et femme. Quant au mariage homosexuel, il a été repoussé à 67%.

L’ensemble des consultations du 24 novembre ne fournit pas de pronostic sur ce que seront les résultats de l’élection présidentielle qui aura lieu à Taïwan en 2020. La présidente Tsai Ing-wen a simplement démissionné de son poste de dirigeante du Parti démocrate progressiste.

Inversion de la reconnaissance

Cette actualité électorale apparaît comme un nouvel épisode de la séparation entre deux Chine qui date de 1949. Après plusieurs années de guerre civile, les communistes, menés par Mao Zedong, achèvent alors leur conquête du pouvoir sur le continent. Vaincus, le nationaliste Tchang Kaï-chek et une partie de ses partisans se réfugient dans l’île de Taïwan.

Ils y établissent un régime autoritaire épris du rêve de reprendre un jour le contrôle de la Chine entière. Ce qui amène à ne surtout pas proclamer l’indépendance de l’île. En tout cas, avec le déclenchement de la Guerre froide, le gouvernement de Tchang Kaï-chek bénéficie du soutien des États-Unis en même temps qu’il est reconnu par l’ensemble des pays occidentaux comme seul représentant de la Chine sur la scène internationale.

«Vous n’avez pas conscience des difficultés que le maoïsme va infliger à la France»

Tchang Kaï-chek

En 1964, la France sera la première à rompre ce consensus. Le 27 janvier, de Gaulle annonce, au nom du «poids de l’évidence et de la raison», l’établissement de relations diplomatiques avec la Chine communiste. Deux jours avant, le 25 janvier 1964, deux généraux français –Zinovi Pechkov et Jacques Guillermaz, grands connaisseurs de la culture chinoise– arrivent à Taipei. De Gaulle les envoie pour annoncer à Tchang Kaï-chek que la France et la Chine populaire sont sur le point d’établir des relations diplomatiques.

Le leader nationaliste se dit profondément navré de cette initiative et insiste: «Vous n’avez pas conscience des difficultés que le maoïsme va infliger à la France». Les relations franco-taïwanaises sont rapidement rompues et les deux pays mettent en place des bureaux de représentation essentiellement chargés de gérer leurs échanges commerciaux et culturels.

Relations normales entre l'île et le continent

Trente ans plus tard, dans les années 1990 et 2000, le régime politique de l’île nationaliste chinoise se démocratise. En même temps, au même titre que Singapour, la Corée du Sud et Hong Kong, Taïwan fait partie des «dragons asiatiques», ces contrées où l’économie se développe vigoureusement et dont le niveau de vie s’améliore considérablement. Les journaux de Pékin parlent alors des succès de l’économie taïwanaise avec comme commentaire: «Ils sont Chinois comme nous, mais leur économie est beaucoup plus efficace». Par ailleurs, la Chine populaire, où les salaires sont bas, devient une base de production pour de nombreux industriels et commerçants taïwanais. Ils sont présents à Pékin, à Shanghai ainsi que dans des villes moins importantes. Certains fondent même une deuxième famille sur le continent.

Si bien qu’en 2008, l’établissement de relations normales entre la Chine communiste et Taïwan apparaît comme un geste d’évidence. À Pékin, le gouvernement du président Hu Jintao donne tout simplement l’impression de prendre en compte la réalité. Et à Taipei, le Kuomintang au pouvoir, héritier du nationalisme de Tchang Kaï-chek, considère que ce rapprochement ne peut qu’être favorable. Notamment, les liaisons entre les deux Chine s’en trouvent grandement facilitées. Plus besoin de passer par Hong Kong pour aller de Pékin à Taipei: les compagnies aériennes de Chine populaire et de Taïwan établissent de nombreux vols directs et quotidiens.

En 2010, l’idée est même lancée par la Chine populaire de créer un groupe militaire de coordination entre Pékin et Taipei pour traiter conjointement la question des îles de la mer de Chine méridionale que revendique l’ensemble des pays voisins. Ce projet n’aura pas de suite. En revanche, pendant deux ou trois ans, sera mis en place un embryon d’assistance mutuelle aux bateaux de pêche, qu’ils soient de Chine populaire ou de Taïwan.

Il est possible qu’en effectuant ce rapprochement avec Taïwan en 2008, la Chine ait eu un but principal: détourner l’attention internationale de la question tibétaine. En mars 2008, des émeutes sévèrement réprimées ont lieu à Lhassa et les protestations du Dalaï-Lama, le leader tibétain en exil, se font grandement entendre. En décembre, il est même reçu par le président français, Nicolas Sarkozy, à l’occasion d’un sommet européen en Pologne. Ce qui provoque une protestation indignée de Pékin.

Rapprochement avec les États-Unis

Mais à partir de 2010, l’actualité chinoise évolue: le pays atteint des niveaux de développement qui confortent sa place de deuxième économie au monde. Tandis que toutes sortes de changements, qui se précisent à Taïwan à partir de 2013-2014, irritent les dirigeants de Pékin.

D’abord, de nombreux industriels taïwanais, voyant les augmentations de prix en Chine populaire, installent de plus en plus leurs entreprises dans des pays où le coût de la vie et les salaires ouvriers sont moins élevés, comme le Vietnam ou les Philippines. À Taïwan, la population –et surtout la jeunesse– a du mal à saisir l’intérêt du rapprochement avec le régime autoritaire et secret de Pékin. En 2016, la victoire au Parlement des indépendantistes et de Tsai Ing-wen intervient dans ce contexte.

Lorsqu’en novembre de la même année, Donald Trump est élu président des États-Unis, il s’empresse de répondre à la présidente taïwanaise qui lui a envoyé un message de félicitation. Leur conversation est qualifiée «d’aimable» par l’entourage de Donald Trump. Or, aux yeux de Pékin, un tel dialogue ne doit pas se produire. Taïwan est considéré par la Chine comme une de ses provinces. Et il est diplomatiquement convenu que ses dirigeants ne doivent pas avoir de contacts directs avec des chefs d’État étrangers. Sur le moment –on n’en était qu’aux débuts de la présidence Trump– cette conversation est apparue comme une erreur d’un président américain nouveau et mal informé des usages diplomatiques. Pékin a protesté sans insister.

Washington tient manifestement à demeurer le plus puissant allié de Taïwan

Mais depuis, Donald Trump a largement montré qu’il entendait ouvertement faire des gestes en faveur de Taïwan. En 2017, il autorise les bâtiments de la marine de guerre américaine à faire escale à Taïwan. Ce qui ne se faisait plus depuis qu’en 1979, les États-Unis ont reconnu le régime de Pékin. Ensuite, il signe le «Taïwan Travel act» qui autorise des ministres et officiels américains à se rendre dans l’île nationaliste et à y rencontrer leurs homologues. Très vite, d’importants dirigeants du ministère du Commerce américain et du secrétariat d’État aux Affaires étrangères vont à Taipei. Par ailleurs, la Maison-Blanche approuve une vente d’armes à Taïwan pour 1,4 milliard de dollars. Et en 2018, elle fait de même pour la fourniture à Taïwan de technologies de sous-marins.

À deux reprises au cours des six derniers mois, des destroyers américains ont transité par le détroit de Taïwan. Il s’agit, selon le porte-parole du Pentagone, d’opérations de «liberté de navigation».

Elles prennent un tour d’autant plus irritant pour Pékin que les relations commerciales sino-américaines traversent actuellement une phase particulièrement compliquée. Dans ce contexte, Washington tient manifestement à demeurer le plus puissant allié de Taïwan.

L’attitude américaine ne manque pas de provoquer des réactions en Chine. En avril 2017, Pékin organise des manœuvres aéronavales dans le canal de Bashi, au sud de Taïwan. Le Liaoning, qui est actuellement le seul porte-avions de conception entièrement chinoise, participe à ces exercices qui comportent des vols de bombardiers à proximité de Taïwan. Des exercices de tir ont également lieu dans le détroit.

Actions multiformes

Les manœuvres chinoises peuvent aussi faire réagir Taïwan. Toujours en avril 2017, Xi Jinping participe à une revue navale près de l’île de Hainan, au sud de la Chine. Quarante-huit heures après, la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, va à Suao (sur la côte orientale) et déclare, à bord d’un destroyer rapide armé de soixante-deux missiles mer-air, qu’elle a «entière confiance dans l’armée de Taïwan pour protéger et défendre le pays».

Près d’un an plus tard, le 20 mars 2018, en clôturant la session de l’Assemblée nationale populaire, Xi Jinping, le chef de l’État chinois, lance sous les applaudissements: «Les actes et les manœuvres visant à séparer le pays sont voués à l'échec, elles seront condamnées par le peuple et punies par l'histoire».

Au fil des mois, l’irritation de Pékin à l’égard de Taïwan l’amène à des actions multiformes. Cet été, le ministère chinois des Affaires étrangères a indiqué que «les entreprises étrangères opérant en Chine doivent respecter l'intégrité territoriale de la Chine». Aussi a-t-il été demandé à quarante-quatre compagnies aériennes qui font escale en Chine –dont Air France– que sur leurs cartes et leur site internet, Taïwan ne figure plus comme un territoire à part mais apparaisse comme étant en Chine. Les compagnies destinataires de cette requête ont accepté.

Il arrive que Pékin embauche des membres de la mafia taïwanaise

Un gros effort de propagande est fait par Pékin en direction de l’internet taïwanais. Des envois massifs de messages critiquent avec virulence certaines réformes du gouvernement de Taipei. En particulier, la nouvelle loi sur les retraites. D’autres mails s’en prennent à l’usage qualifié d’excessif de l’encens dans les temples bouddhistes. Le gouvernement de Taipei s’emploie à faire savoir que ce genre de campagne est orchestré en Chine populaire.

Il arrive également que Pékin embauche des membres de la mafia taïwanaise. Des figures du grand banditisme de l’île ont créé un parti pour «la promotion de l’unification de la Chine». Leurs locaux ont été perquisitionnés par la police de Taipei à la recherche de preuves d’un financement venant du continent.

Une illustration de démocratie réussie

Dans le domaine international, Pékin a édicté dans les années 1970 une règle: tout pays partenaire de la Chine ne doit pas avoir de relations officielles avec Taipei. En complément, le gouvernement chinois s’efforce aujourd’hui de démanteler le modeste réseau de pays qui continuent à entretenir des liens diplomatiques avec Taïwan. En échange, le plus souvent, de prêts à taux avantageux destinés à des équipements importants, Pékin a obtenu en 2016 le ralliement de la Gambie puis de Sao Tome et Principe et, en 2017, du Panama. En juin 2018, c’est le Salvador qui, après cinquante-huit ans de relations avec Taïwan, a changé de camp. Le Vatican, eu égard au rapprochement entre l’Église catholique et Pékin, devrait être le prochain sur la liste de ces ruptures avec Taïwan. Ils ne sont plus que dix-sept pays aujourd’hui à reconnaître diplomatiquement Taïwan.

Il n’est pas sûr que toutes ces pressions déployées par Pékin parviennent à influencer les habitants de l'île. Le 20 octobre 2018, avec comme banderoles «Le peuple taïwanais veut être son propre maître» et «Non à l’annexion», des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues de Taipei.

Des partisans de l'indépendance de Taïwan demandent un référendum dans les rues de Taipei, le 20 octobre 2018. | Sam Yeh / AFP

Ce genre de mouvement organisé par l’association Alliance Formose est inédit dans l’île. Son but est de persuader Tsai Ing-wen d’entamer la marche vers un vote d’indépendance. Mais la présidente reste prudente et, concernant le statut de l’île, elle s’en tient au statu quo. Le 20 octobre, elle a d’ailleurs interdit aux responsables du PDP de participer à la manifestation. Des dirigeants communistes, à Pékin, ont plusieurs fois affirmé qu’une déclaration d’indépendance de Taïwan provoquerait une intervention armée de la Chine. Ce genre de propos est pris au sérieux par le gouvernement à Taipei.

Telle qu’elle est devenue, la vie politique de Taïwan et de ses 22,5 millions d’habitants est une illustration de démocratie réussie. Les valeurs mises en avant dans le débat public sont authentiquement chinoises tout en dénotant une relation approfondie avec la culture américaine. Autant d’aspects qui ne conviennent pas au Parti communiste chinois. Et qui peuvent même gêner sa propagande auprès du milliard 400 millions d’habitants qu’il contrôle.

Il y a dans la relation complexe entre Taïwan et la Chine populaire un combat entre l’influence d’un mode de représentation politique de type occidental et des pratiques fondées sur le contrôle autoritaire des populations. Le comportement de Donald Trump à l’égard de la Chine de Xi Jinping peut renforcer l’enracinement de Taïwan dans la démocratie. Le régime de Chine populaire laisse entendre qu’il ne supporterait pas un pareil exemple. Le bruit court à Taipei qu’à Pékin, l’Armée populaire de libération travaille à mettre au point une flotte amphibie qui serait capable d’envahir l’île de Taïwan en arrivant discrètement par la mer… Une rumeur évidemment invérifiable.

Richard Arzt

Richard Arzt Journaliste

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