Politique

Emmanuel Macron est-il génétiquement modifiable?

Temps de lecture : 4 min

Le discours prononcé par le président le mardi 27 novembre semble montrer une autre approche. Mais cela sera-t-il suffisant?

Emmanuel Macron après son discours sur la transition écologique, au palais de l'Élysée, le 27 novembre 2018 | Ian Langsdon / Pool / AFP
Emmanuel Macron après son discours sur la transition écologique, au palais de l'Élysée, le 27 novembre 2018 | Ian Langsdon / Pool / AFP

Le président nous avait habitués à de longs discours. Bien écrits, de haute volée, où l’analyse et la vision rejoignaient la philosophie politique. Un soupçon de philo, un zeste d’histoire, une pincée de «tragique», une pelletée d’optimisme sur le cercueil des déceptions françaises, il savait certes y faire, mais on restait comme lui un peu en l’air. «Ah oui! C’est bien…»; «Quelle hauteur tout de même.» Oui, mais tout ça menait où?

En vérité, nulle part. Car le peuple français n’imprimait pas, il ne rentrait pas dans le cerveau d’Emmanuel Macron, trop complexe, trop labyrinthique, trop hermétique.

Il fallait avoir lu Paul Ricoeur ou Schumpeter pour suivre –pas sûr que ça parle à tout le monde. Sa verticalité était hors-sol et son horizontalité ratée, avec ses petites phrases vexatoires: «Il suffit de traverser la rue», «Ceux qui ne sont rien», etc.

Le 27 novembre, lorsqu’il a commencé son discours sur la «statégie et la méthode pour la transition écologique», on s’attendait encore à un long plaidoyer intello-philosophico-politico-tragico indigeste. Il est vrai que parler du report à 2035 de la réduction à 50% du nucléaire en réponse aux gilets jaunes pouvait paraître décalé, mais il fallait bien que tout cela entre dans un contexte global lié à l’environnement. Seulement, surprise, Jupiter a fait un effort.

Dans son discours, Macron a mis de la chair, du compassionnel, du personnel. Le dieu s’est fait mortel un instant. «J’entends la colère, qui a sa part de légitimité, de nos concitoyens qui disent: “Je veux bien comprendre ce que vous proposez, mais vous ne m’apportez pas de solution. En tout cas, votre solution n’est pas concrète; vous me parlez d’un chèque énergie, je ne sais pas le numéro de téléphone pour l’avoir.” [...] Les gens disent leurs souffrances, on leur répond chèque énergie, ils ne savent pas ce que c’est. Et la vérité, concrètement, moi non plus». Quel aveu! Aveu de techno qui s’embrouille lui-même.

Nouveau ton

Mardi, le président s’est un peu génétiquement modifié, sur la forme comme sur le fond. Il a laissé l’arrogance au vestiaire et a changé de ton; il a compris qu’il n’avait pas tout compris. Qu’il était arrivé sur un nuage, descendu du ciel avec un programme de flexi-sécurité tout fait, ficelé, avec un credo, une trouvaille électorale: «transformer». Mot magique! «Réformer» était trop éculé, trop entendu, trop facile.

Sa jeunesse, son optimisme, sa nouveauté, sa promesse d’envoyer balader trente ans de renoncements ont plu. Et en apothéose, il a expédié en Ehpad bon nombre de politiques qui s’accrochaient. Ce fût sa prouesse et le gage d'un vrai renouvellement, d’une vraie «révolution».

Dans sa sacoche et son sourire en bandoulière, il avait ses recettes toutes prêtes. Persuadé qu'elles allaient marcher et in petto, lui seul aurait le courage de les faire goûter à la population française. Dans son panier, le rapport Pébereau pour le retour à l’équilibre des finances publiques et surtout le rapport Attali, dont il était rapporteur, pour libérer la croissance.

On trouvait aussi la «flexi-sécurité», inspirée de l’exemple danois et copiée par beaucoup de pays européens. Ce modèle danois, disait-il, montre que «l’État-providence peut être l’allié de la libre entreprise et que la compétitivité peut être conciliée avec l’environnement» –le fameux «en même temps», qui fût ponctuellement un succès mais qui dans le fond apporta de la confusion au moulin de la réforme.

Ça, c’était la recette. Sauf que parfois, on peut rater le gâteau si les ingrédients ne conviennent pas. Idem pour les ustensiles. On jette les vieux pour du plus moderne, du plus rapide. Les syndicats, du Moulinex hors d’âge; des empêcheurs, des ralentisseurs dont le président a cru pouvoir se passer. Il croyait qu’il pouvait enjamber les corps intermédiaires. Résultat: un strict face-à-face avec la rue qui tourne au vinaigre.

Grogne dans la majorité

Cet été, Macron lançait un défi à ceux qui lui cherchaient des poux sur l’affaire Benalla: «Qu’ils viennent me chercher.» Les gilets jaunes y sont allés samedi 17 novembre, et comptent y retourner. Cette levée en masse contre les taxes et les impôts est aussi une levée anti-Macron. Le président semble l’avoir compris: c’est aussi contre sa personne que la révolte gronde. À cette révolte des gilets jaunes s’ajoutent celles plus polies de la baronie locale, des maires, des présidences de régions, qui considèrent qu’il a trahi le pacte girondin.

Dans sa majorité, on grogne aussi en sourdine: le président se mêle de tout, il corrige tout et veut être ministre de tout. Un demiurge éclairé. Dans son discours du mardi 27, il entend, il comprend. «Jupiter revient sur terre», titrera Libé le lendemain.

Mais jusqu’où? Avec la montée du populisme, la révolte des gilets jaunes, la souffrance de celles et ceux qui tirent le diable par la queue, c’est la petite classe moyenne, une France d’en bas qui se réveille. La France d’en haut doit, comme Macron, se réveiller.

Début novembre, Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international, déclarait dans les Échos que «les élites n’ont pas conscience de ce qui se passe». Un constat qu’illustrait parfaitement la sortie de route d'un Benjamin Griveaux voulant attaquer Laurent Wauquiez, «le candidat des gars qui fument des clopes et roulent au diesel» –une phrase de dédain qui a fait «honte» à François Bayrou.

Président du concret

Si Emmanuel Macron veut réussir, il doit revoir un peu plus son ton, mais aussi son logiciel, inventer une présidence qui cadre avec le réel concret. Mais au-delà de la forme, le fond est en question: les réformes, à supposer qu’elles apportent enfin des résultats, ne suffiront pas à réconcilier le peuple français avec la société telle qu’elle va, à leur redonner de l’espoir dans l’avenir, à les réconcilier avec la politique.

La défiance est beaucoup plus grande que ne l’avait compris le candidat Macron. Au bout de dix-huit mois, il se heurte à une résistance inattendue, celle d'une population râleuse qui voit les inégalités se creuser et le déclassement d’une majorité. Redonner du travail, dit le président. Oui, mais il ne s’agit que de petits jobs, d’un travail mal payé.

Le défi macronien est immense: redonner confiance en une société qui crée des perdantes et des perdants toujours en plus grand nombre. À lui d’inventer un «nouveau contrat social». Lequel ? Dites-nous en plus, Monsieur le Président.

Roselyne Febvre Journaliste

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