Politique

Comment le populisme manipule la notion de «peuple»

Temps de lecture : 4 min

La volonté des populistes de s’adresser directement au peuple témoigne davantage d'un rejet du système représentatif que d'une compréhension de la majorité silencieuse.

Marine Le Pen en meeting à Ennemain (Somme), le 4 mai 2017 | Philippe Huguen / AFP
Marine Le Pen en meeting à Ennemain (Somme), le 4 mai 2017 | Philippe Huguen / AFP

Le terme «populisme» est polysémique. On considère parfois le populisme comme un style (proximité langagière avec le «peuple», habillement simple «populaire», etc.), ou on le réduit à un discours démagogique.

On peut aussi considérer que l’aspect le plus important pour définir un populiste, en plus des deux précédents, est son attachement à se considérer comme le représentant du «vrai peuple», c’est-à-dire comme le représentant légitime de la majorité silencieuse. Mais quelle est-elle?

S’agit-il du peuple tout entier moins les classes d'en haut (les «élites»), soit de la majorité de la population nationale? Parle-t-on de la partie prolétarisée de celle-ci? Dans ce dernier cas, le «peuple» se réduit-il à la classe ouvrière à laquelle s’adjoindraient les personnes au chômage et les populations précarisées? Y ajoute-t-on les employées et employés? Celles et ceux travaillant dans les secteurs de l'artisanat et du commerce? De l'agriculture? Et où met-on les classes moyennes salariées? Bref, le terme populisme est trompeur.

Montée en puissance

Il renvoie, dans les différents pays où il est utilisé, à des contenus différents. Aux Pays-Bas, le populisme fait référence à un parti de droite qui se radicalise, le Parti pour la Liberté. En France, il est utilisé pour qualifier un parti d’extrême droite qui essaie de muter, le Rassemblement national. Au Venezuela, il sert à définir un régime autoritaire.

Il existe deux grandes formations populistes française: le Rassemblement national –Jean-Marie Le Pen excellait dans cet exercice– et La France insoumise. D’ailleurs, cette dernière formation met en avant des théoriciens du populisme, en l’occurrence d’un populisme de gauche: Chantal Mouffe et Ernesto Laclau.

Le populisme est divers, d’où la difficulté d’en cerner les contours: son expression dépend du lieu où il est né, elle est liée à l’histoire du pays dans lequel il se développe. En outre, ce terme est abondamment utilisé comme disqualifiant –ce qui ne facilite pas sa compréhension.

Les différents partis populistes apparaissent et se développent à partir du milieu des années 1980, à la suite de la stagnation économique née des chocs pétroliers du début des années 1970. Mais ils ne deviennent des partis de premier plan qu'à compter du début des années 2000. Ce sont donc d’autres raisons qui sont à l’origine de l’essor de ces partis.

Parmi celles-ci, qui peuvent d’ailleurs se cumuler, figurent la montée de l’euroscepticisme et la question de la souveraineté, le poids de la mondialisation, la volonté de protectionnisme économique, le rejet des élites et des partis politiques et, évidemment, celui de l’immigration, en particulier celle provenant des pays arabo-musulmans.

Défense du «vrai peuple»

Pour les soutiens de cette manière de faire de la politique, être populiste est éminemment positif: il s’agit de défendre le peuple, d’en être son porte-parole. La connotation négative est le fait de ses adversaires; elle est utilisée comme une façon de disqualifier. En ce sens, elle devient synonyme de démagogie.

En outre, on peut être d’extrême droite sans être populiste: pensons aux régimes technocratiques. L’un des meilleurs exemples reste l’«État nouveau» de Salazar au Portugal.

Ceci dit, le style «populiste» est très fréquent à l’extrême droite, surtout dans les régimes totalitaires: Italie fasciste, Allemagne nazie. Mais il faut tenir compte du fait que ce populisme n’est pas spontané, il est au contraire très travaillé. Le populisme relève du discours extrémiste, dans le sens où il pousse à tout changer, à tout bousculer… Il porte en lui des germes radicaux.

Cette radicalité se manifeste dans l’idée de défendre le «vrai peuple». En définissant un «vrai peuple», les leaders populistes établissent une double exclusion: d’un côté, cela revient à rendre les autres partis illégitimes, ceux-ci étant forcément corrompus (le «tous pourris» chez tous les populistes, de gauche comme de droite), et de l’autre à exclure la population qui ne soutient pas la politique de ces leaders (elle devient alors une ennemie). Car s’il y a un «vrai peuple», forcément homogène, il y a aussi, en miroir, un «faux peuple».

Le cœur du populisme, son essence, n’est pas la critique des élites –les leaders populistes ne sont d’ailleurs que rarement issus du «peuple», bien au contraire–, mais le rejet du pluralisme de l’offre politique. Sauf que sans pluralisme politique, il n’y a pas de démocratie.

Malaise dans le système représentatif

S’il existe un populisme droite et un populisme de gauche, distincts, ceux-ci se rejoignent dans l’idée d’être le représentant du «vrai» peuple. Le rapport aux élections de ces formations est d’ailleurs symptomatique: les populismes rejettent le système représentatif au profit du référendum et préfèrent s’adresser directement au peuple.

En ce sens, il s’agit d’un symptôme d’un malaise dans le système représentatif. Supposément au fait des besoins de ce peuple, les leaders populistes sont à même d’identifier la volonté populaire; il n’y a guère besoin d’institutions intermédiaires.

Selon ces leaders, le rejet des pratiques électorales se voit dans le décalage entre le résultat électoral et celui des populistes: la majorité silencieuse n’ayant pu s’exprimer (pour quelle raison? Cela reste un mystère), les procédures électorales sont remises en cause.

Toutefois, il ne faut pas repousser d’un geste de la main le populisme ou mépriser les personnes attirées par ce vote. Il faut maintenir un dialogue avec ces partis, mais en respectant plusieurs règles:

  • il ne faut pas les disqualifier d’office, par exemple en les traitant de démagogues, de racistes ou en les accusant de mentir;

  • il faut faire de vraies contre-propositions;

  • il faut condamner fermement les propos les plus antidémocratiques ou moralement les plus inacceptables;

  • Surtout, il faut prendre conscience que le populisme relève d’une crise de la représentation pour deux grandes raisons: premièrement, l’électorat des grands partis s’érode, ceux-ci ne renouvelant ni leur personnel, ni leurs idées; deuxièmement, cet électorat devient très volatile.

Face au populisme, l’un des enjeux est donc de renouer la confiance entre les partis de gouvernement et l’électorat, et surtout de proposer des idées nouvelles, mobilisatrices, qui peuvent –et doivent– être concrétisées.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Stéphane François

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