Culture

Jusqu’où peut aller un biopic dans le mensonge?

Temps de lecture : 11 min

Si les biopics hollywoodiens préfèrent embellir la vie de leurs célèbres héros, «Bohemian Rhapsody» raconte au contraire de dangereux et sournois mensonges sur la vie de Freddie Mercury.

Capture d'écran du film Bohemian Rhapsody via YouTube
Capture d'écran du film Bohemian Rhapsody via YouTube

Quand, au mois de mai dernier, le studio 20th Century Fox mettait en ligne la première bande-annonce de son très attendu biopic de Queen, une voix se faisait entendre sur Twitter.

Bryan Fuller, le créateur des séries Pushing Daisies, Hannibal ou American Gods, s’indignait auprès de ses presque 150.000 followers qu’en deux minutes d’images, le studio ait été incapable de mentionner la bisexualité et le sida, deux éléments biographiques majeurs de la vie de Freddie Mercury.

S’il s’avérerait deux mois plus tard, dans une deuxième bande-annonce, que ni la bisexualité ni le sida n’avaient été oubliés de Bohemian Rhapsody, les craintes de Fuller avaient, tout de même, quelques fondements légitimes. D’abord parce que Mercury n’a jamais fait son coming out publiquement et n’a jamais parlé de sa sexualité aux médias, causant une sorte de trou noir narratif dans lequel il était largement possible de s’engouffrer pour justifier des oublis, raconter des semi-vérités, voire mentir grossièrement. Ensuite parce qu’il suffisait à Fuller de connaître un minimum l’histoire de l’industrie qui lui payait son salaire.

En 1946, par exemple, dans Night & Day, toute mention de l’homosexualité du compositeur Cole Porter avait été gommée. Idem vingt ans plus tard avec le biopic du peintre Michel-Ange, L’Extase et l’Agonie, qui allait jusqu’à lui inventer une histoire d’amour avec la Contessina de Médicis. Même le récent Danish Girl, pourtant une histoire sur la transidentité, oubliait la bisexualité de son héroïne incarnée par Alicia Vikander.

Grossiers raccourcis

C'est le genre de mensonges que raconte Hollywood depuis toujours. Pour apaiser la censure, se conformer aux mœurs du temps ou à un plan marketing, la machine à rêves est assez riche et puissante pour se permettre des procès et quelques lignes d’indignation dans la presse. Mais c'est d’abord une volonté de raconter une histoire, de préférence bonne, qui permet de justifier –surtout récemment– ces impasses sur des petites ou grandes vérités.

Comme le disait Jeffrey Ma, dont l’histoire a été racontée dans le film Las Vegas 21 en 2008, «si vous aviez un film fait sur vous, qu’est-ce que qui serait le plus important? Ce ne serait pas forcément que ce soit parfaitement fidèle à la vraie vie mais plutôt que ce soit un bon film».

Un bon film, de ceux qui fascineront le public, le feront pleurer ou frissonner, dont les règles de fabrication ne vont pas toujours dans le même sens qu’une vie bien réelle. Ce sont les aléas de la fiction. Elle force à emprunter un chemin narratif très balisé sur lequel il est impossible de reculer quand la vie, elle, n’est qu’un gigantesque labyrinthe fait de va-et-vient permanents. Un être humain, célèbre ou non, n’a en effet que rarement la décence d’organiser sa vie dans une structure en trois actes pour satisfaire les adeptes de Robert McKee.

Cheryl Strayed le racontait au Guardian à propos d’une scène du film Wild la montrant, incarnée par Reese Witherspoon, coucher avec deux hommes dans une contre-allée. «C’est un raccourci pour montrer le genre de vie sexuelle que j’avais à l’époque mais ce n’est pas qu’il s’est passé. [...] Au cinéma, ils font presque toujours des changements qui ne sont pas la vérité littérale. La forme demande des changements.»

Pour cette raison, ce n’est probablement pas bien grave quand, dans Bohemian Rhapsody, Freddie Mercury annonce aux autres membres de Queen qu’il est atteint du sida en 1985, pendant les répétitions du Live Aid, alors qu’il ne l’a appris, dans la réalité, que deux ans plus tard. Cette scène bouleversante sert à renforcer l’impact émotionnel du dernier acte du film, ce monumental concert caritatif qui a permis à Queen de graver sa légende dans le marbre, comme si ces vingt minutes de pure adrénaline scénique avaient été, en fait, le chant du cygne de Mercury. Le raccourci est grossier, peut-être même à la frontière du tragedy porn, il n’en est pas moins exaltant. De ce mensonge, tout le monde sort grandi: le public comme les protagonistes de l’histoire.

Hollywood n’aime rien de plus que ses héros

Autre aléa de la fiction, elle force à prendre un point de vue, à créer des antagonismes, à inventer des gentils et des méchants, à voir du noir et du blanc là où il n’y a en fait que de nombreuses nuances de gris –y compris quand elle est écrite par les plus grandes chirurgiennes et chirurgiens de l’âme humaine.

Se vantant d’avoir mené de très nombreuses interviews pour compléter le scénario de The Social Network qui lui a valu son premier Oscar, Aaron Sorkin ne pouvait ainsi pas ignorer qu'Eduardo Saverin, incarné par Andrew Garfield, n’était pas une victime si innocente lors de son éviction de la société aux mains de Mark Zuckerberg. «Il était supposé créer la société, obtenir les fonds et créer un business-model et il a échoué sur les trois plans», écrivait Zuckerberg (le vrai) dans un message instantané dévoilé en 2010 par Business Insider, reprochant à son camarade de passer ses soirées à dilapider l’argent dans des fêtes à New York et d’avoir diffusé gratuitement des publicités sur Facebook pour sa propre start-up sans en avertir son associé. Mais cette variation de la vérité était probablement le prix à payer pour faire du film de David Fincher un grand film, un chef-d’œuvre diront certains. Ce mensonge n’aura de toute façon pas empêché Facebook de devenir Facebook et, par conséquent, Zuckerberg et Saverin de devenir milliardaires.

Reste que Joey LaMotta, lui, n’avait probablement rien à faire que Raging Bull soit considéré comme un chef-d’œuvre et que Joe Pesci ait été nommé aux Oscars pour un rôle qui porte son nom. Bien au contraire, même. Il s’était retrouvé au centre du film pour la seule raison que son scénariste Paul Schrader (Taxi Driver), en reprenant le script des mains de Mardik Martin, avait décidé de composer un personnage avec deux personnes, lui et Peter Savage (né Petrella), le meilleur ami de son frère Jake qui avait coécrit l’autobiographie dont est tiré le film et donc largement au cœur de la précédente version du scénario.

Une décision, d’un point de vue scénaristique, brillante et parfaitement justifiée, Savage ayant été en prison une bonne partie des années de boxe de Jake La Motta. Mais un vrai problème pour Joey, compte tenu du caractère parfois très violent de Savage. Joey n’a donc pas hésité à attaquer en diffamation le studio United Artists, Martin Scorsese, Robert De Niro et même son propre frère Jake, consultant sur le film.

Une façon de s’arranger avec la vérité qui n’a pas non plus rendu la vie facile à Michael Oher. Héros de The Blind Side qui racontait en 2009 son parcours d’enfant pauvre à star du football américain après avoir été adopté par une riche famille blanche, il reprochait au film de le faire passer pour un idiot ayant tout appris du football au contact de sa mère adoptive incarnée par Sandra Bullock –qui a glané un Oscar au passage. «Le sport est tout ce que j’avais dans l’enfance et le film fait penser que je n’y connaissais rien», racontait-il au Los Angeles Times. Malgré deux Super Bowl remportés depuis, il expliquait à SB Nation qu’il «y a eu une époque de [sa] vie, au début de [sa] carrière professionnelle», où le film, à cause des moqueries de ses coéquipiers et autres recruteurs, «semblait [lui] prendre les choses des mains».

Les co-détenus de Robert Stroud, eux, n’ont pas non plus beaucoup apprécié qu’on présente l’agitateur et meurtrier, dans le film Le Prisonnier d’Alcatraz, comme un être sensible et génial pour la seule raison qu’il élevait des oiseaux dans sa cellule. Un «salaud», un type qui «aimait le chaos, les troubles et l’agitation [...] toujours aux dépens de quelqu’un d’autre», un type qui «m’a coûté sept années et demi de mon temps», c’est ainsi qu’ils qualifiaient l’homme dont Hollywood avait fait un mythe grâce à la magnifique interprétation de Burt Lancaster.

Une situation dans laquelle se sont également trouvés certains des anciens élèves de Herman Boone en voyant Le Plus Beau des Combats qui avait fait de leur coach, incarné par Denzel Washington, un héros capable à lui seul de rassembler une petite ville ségrégationniste de Virginie autour d’une équipe de foot lycéenne composée, pour la première fois, de joueurs blancs et noirs. «Herman Boone traitait tout le monde de façon horrible, qu'importe leur couleur de peau», témoignait Greg Paspatis à Deadspin, rappelant que s’il était décrit dans le film comme un mélange de Vince Lombardi et de Martin Luther King Jr., «dans la réalité, Boone était un mélange du pire de Frank Kush, Woody Hayes et John Thompson», des coachs connus pour leur autoritarisme et parfois leur violence.

Hollywood n’aime rien de plus que ses héros, ses figures capables de surmonter les pires adversités pour atteindre la béatitude, qu’elle prenne la forme d’une victoire sportive, d’un bouleversement des mœurs ou de sa propre rédemption. Quitte à passer sous silence certains travers peu en phase avec cette vision, quitte à faire des méchants d’hier, les gentils incompris d’aujourd’hui. Au détriment des victimes. «Je ne pense pas que le film devrait être plus important que la vérité», disait Paspatis.

Scène surréaliste

C’est pourquoi certains mensonges du deuxième acte du biopic consacré à Freddie Mercury et Queen semblent si étonnants. En adaptant les vies de Johnny Cash, Ray Charles ou Notorious B.I.G. au cinéma, Hollywood n’a pas caché les zones d’ombre de ces figures mais, malgré leur violence, leur dépendance à l’héroïne ou à l’alcool, ils étaient dépeintS avec le respect qui était dû à leur talent, au bonheur qu’ils ont procuré à des milliards de personnes dans le monde grâce à leurs chansons –quitte à très souvent tomber dans l’hagiographie.

Même le biopic de James Brown, personnalité plus difficile à défendre, gardait une certaine empathie pour son «héros» –essentiellement en zappant le plus scandaleux. Ce n’était, après tout, pas pour rien qu’ils avaient droit à un film sur leur vie. Une impression que semble donner Bohemian Rhapsody grâce à son spectaculaire troisième acte.

Une impression, seulement. Aux deux tiers du film, on apprend en effet que Freddie Mercury, poussé par le reste du groupe excédé par son mode de vie extrême et sa volonté d’explorer des sons dance dans un album solo, a quitté Queen. De cette rupture, jusque-là absente de toutes les biographies du groupe qui n’a, comme le rappelle Libération, jamais réellement cessé de tourner et d’enregistrer entre 1973 et 1985, le film en fait un moment charnière, un moment où Mercury passe de héros à antagoniste, accusé de refuser de faire front commun en décidant, égoïstement, de mener une carrière solo forcément beaucoup plus rémunératrice.

Une narration classique, voire cliché, cohérente avec l’imaginaire du rock'n'roll, après avoir été vue, entre autres, chez les Jackson Five, Destiny’s Child et notoirement racontée par le clip de «Don’t Speak» de No Doubt, qui colle parfaitement à un groupe comme Queen où Freddie Mercury, grâce à son charisme légendaire, prenait dans les médias et sur scène une place gigantesque.

Mais à ce moment, le film oublie un détail d’importance. Dans la réalité, Freddie Mercury n’était pas le premier à se «désolidariser» du groupe en sortant un album solo. Avant que Mercury sorte son Mr. Bad Guy en 1985, Roger Taylor, le batteur du groupe, avait déjà sorti deux albums solo, Fun in Space en 1981 et Strange Frontier en 1984, et Brian May, son guitariste (le plus véhément dans le film à dénoncer la carrière solo de Mercury), avait sorti l’EP Star Fleet Project, un projet enregistré en 1983 en compagnie, entre autres, d’Eddie Van Halen et Alan Gratzer, le batteur de REO Speedwagon.

Quand on voit, par conséquent, cette surréaliste scène dans laquelle Freddie Mercury implore, la queue entre les jambes, Taylor et May de le reprendre dans le groupe, difficile d’y voir autre chose qu’un gros mensonge destiné à chastier le chanteur d’avoir été, toutes ces années, au centre de l’attention, une façon sournoise de mettre les compteurs à zéro.

C’est en substance ce que racontait Sacha Baron Cohen, le premier acteur envisagé pour tenir le rôle de Mercury, à Howard Stern en 2016. «Un membre du groupe, dont je ne dirai pas le nom, me dit que ça va être un film génial car il se passe une chose incroyable au milieu du film, expliquait l’acteur. Quand je lui demande ce qui se passe au milieu du film, il me répond: “Freddie meurt”.» Cohen ne tardera pas à comprendre que le groupe avait en tête une hagiographie complète de Queen «où le personnage principal meurt du sida et on voit ensuite comment le groupe fait face». Ce dernier a évidemment démenti les propos de l'acteur.

Une insulte à sa mémoire

Pire, de ce mensonge, de cette rupture a priori inventée, découlent une manière à peine dissimulée de punir Mercury pour son mode de vie queer, et une façon très dangereuse de raconter la tragique épidémie de sida des années 1980 et 1990 comme un «cancer gay», un châtiment divin. Son départ du groupe étant provoqué, dans le film, par la manipulation d’un amant l’ayant entraîné dans une débauche de sexe et de drogues qui aurait elle-même entraîné sa séropositivité et donc sa mort, Bohemian Rhapsody laisse entendre que si Mercury était resté avec le groupe, s'il avait mené une vie de couple sage et rangée (celle qu’il a eue avec Mary ou plus tard avec Jim), Queen aurait pu rester le plus grand groupe du monde pour encore des décennies.

Car évidemment, après 1992, malgré les tentatives de Taylor et May de réanimer le groupe sur scène avec Paul Rodgers puis Adam Lambert, Queen n’a jamais retrouvé sa flamboyance d’antan. Sans Freddie Mercury, il n’y avait pas de Queen. Une vérité que Mercury, décédé depuis vingt-cinq ans, n’est plus là pour défendre, à la différence de May et Taylor. Eux, en tant que producteurs de Bohemian Rhapsody, ont eu toute latitude pour réécrire l’histoire et tenter, autant que possible, de faire le biopic de Queen avant celui de Mercury –quitte à, comme l’écrit Kevin Fallon dans le Daily Beast, insulter la mémoire du chanteur.

Peut-être pour toujours, comme le rappelait Frank Cottrell Boyce, scénariste de 24 Hour Party People, biopic de Tony Wilson, le fondateur de Factory Records, sorti en 2002. «Vous devez être conscient du pouvoir immense du cinéma», prévenait-il en se rappelant de citations aperçues lors des funérailles de Wilson. «Elles n’étaient pas de Tony. Elles étaient du film. Dans le film, j’avais fait dire à Tony des citations de WB Yeats, ce qu’il n’a jamais fait. Tony aimait citer d’abstruses théories marxistes que je trouvais un peu ennuyeuses alors je les ai remplacées.»

Une anecdote presque amusante dans ce cas de figure. Mais quelle vérité l’histoire décidera de choisir dans quelques années concernant Freddie Mercury? Malheureusement, sans le principal intéressé pour rétablir sa vérité et avec l’énorme succès public de Bohemian Rhapsody, ce n’est désormais plus vraiment aux livres d’histoire d’en décider mais au public dans les salles.

Michael Atlan

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