Economie

Quand l'Europe est en panne, l'euro est attaqué

Gilles Bridier, mis à jour le 08.02.2010 à 19 h 28

Les attaques contre la monnaie des 16 pays de la zone euro sont déclenchées, entre autres, à cause du manque de gouvernance de l'Union.

Qu'est-ce qui peut justifier que la monnaie européenne, qui rassemble 16 des 27 pays de l'Union européenne, vaille 1,5 fois la monnaie américaine début février? Rien. Le PIB de la zone euro a connu cinq trimestres de baisse consécutive avant de se stabiliser au troisième trimestre 2009, la dette publique s'est envolée, le taux de chômage atteint 10%. La croissance économique devrait être limitée à 1% en Europe alors qu'elle devrait être deux fois plus forte aux Etats-Unis (entre 2 et 2,5%) et huit à dix fois en Inde et en Chine. Et le gouvernement américain prend des décisions claires (par exemple, la fiscalité sur les banques) pour redresser les finances publiques, alors les pays de la zone euro présentent des programmes de redressement qui manquent de crédibilité. Or, les marchés ne comprennent que les démonstrations fortes qui s'accompagnent de décisions appropriées. De là à conclure que les rapports de forces économiques ne permettent pas de justifier la vigueur de l'euro...

La monnaie a besoin d'une assise politique

Sur un plan plus politique, face à la crise, les membres de l'Union ont eu tendance à se retrancher à l'intérieur de leurs frontières. Les 27 ont cédé à leurs vieux démons en affichant l'absence de stratégie commune dans la conduite des affaires. Or, une monnaie forte a besoin d'une assise diplomatique puissante et de volontarisme politique. Certes, la monnaie européenne, lancée virtuellement en 1999 pour les opérateurs financiers et apparue trois ans plus tard pour le grand public, a su se rendre crédible: au niveau international, elle est devenue une vraie monnaie de réserve puisque, dix ans plus tard, elle représente environ 27% des réserves de change des grandes banques centrales. Mais à chaque fois que l'Europe s'est montrée désunie ou indécise, sa monnaie en a payé le prix.

Que reste-t-il du Pacte de stabilité?

Revenons en arrière. Lorsque la crise s'est déclarée, on attendait beaucoup une action concertée des pays de l'Union européenne, et notamment des membres de l'euro. On n'eut droit qu'à une coordination des politiques nationales. L'Allemagne, notamment, fit obstacle à la mise en oeuvre d'un plan de sauvetage unitaire du système bancaire européen: déjà premier contributeur au budget de l'Union, elle ne voulait pas en plus payer pour le redressement des autres membres. L'Europe affichait ses divergences. C'était un coup porté à l'euro.

Pour enrayer la crise, les Etats ont joué leur rôle de prêteur en dernier ressort afin d'éviter que l'économie ne manque de liquidité et ne se bloque. Ce faisant, ils ont accumulé de la dette. Or, l'existence de toute monnaie est basée sur la confiance, et l'euro ne fait pas exception. Qu'est-ce qui en garantit la vigueur, et justifie la place acquise sur le tapis vert international? Le Pacte de stabilité. Pour que l'euro convainque, ce pacte impose en théorie aux Etats qui adoptent cette monnaie de limiter leur déficit budgétaire à 3% du PIB et de contenir leur dette publique sous la barre des 60% du PIB. Qu'on accepte ces ratios ou qu'on les critiques, ils sont ce qui fonde l'euro en garantissant sa stabilité, et donc sa valeur dans le temps. Avec la crise, ces ratios ont été enfoncés. Mais si l'euro perd ses fondamentaux, sur quelles bases repose-t-il alors? C'est la question que posent les marchés. Les Etats de la zone euro doivent apporter des réponses convaincantes.

La voie étroite de la crédibilité

C'est dans ce contexte que diverses étincelles surviennent, risquant de mettre le feu à l'euro. Il y a d'abord la Grèce, en pleine dérive financière (le déficit public a approché 13% du PIB en 2009 et la dette publique atteindrait 113% cette année). C'est, pour les opérateurs financiers, le maillon faible de la zone euro... d'autant moins crédible que, afin d'intégrer la zone euro en 2001, la Grèce avait avoué avoir quelque peu manipulé ses statistiques pour les rendre compatibles avec les critères d'éligibilité. L'Allemagne avait regardé avec circonspection les Européens du sud, ces membres «club Med», entrer dans la monnaie unique. De quoi justifier qu'elle refuse tout sauvetage de la Grèce par les autres membres de l'euro. L'idée européenne serait-elle en péril? En réalité, ce sauvetage qui serait une véritable prime au laxisme, aurait bien du mal à se mettre en place. Mais on n'imagine pas non plus la Grèce poussée hors de l'euro par les autres membres, ce qui serait interprété comme un aveu de faiblesse que la monnaie européenne paierait de toute façon. La voie est donc étroite.

De multiples points faibles

C'est l'une des étincelles. Il y en a d'autres. L'Espagne s'est effondrée. Alors qu'elle était en excédent budgétaire, son déficit public a atteint 11,4% du PIB en 2009 et la dette sera supérieure à 74% en 2012. Quant au Portugal, après un déficit de 9,3% du PIB l'an dernier, il annonce pour 2011 une dette qui dépassera 90%, et apparaît pour certains observateurs presqu'aussi fragilisé que la Grèce. Ces trois pays sont dans le collimateur. L'Italie, qui supporte une dette supérieure à 110% du PIB, est aussi montrée du doigt! Les autres membres ne sont pas forcément plus vertueux. La France, dont la dette publique devrait atteindre 87% du PIB  en 2012, donne aussi quelques soucis même si sa signature est toujours solide. Tous ces pays se fixent un horizon pour revenir à l'orthodoxie du Pacte de stabilité: 2013. Mais comment? En comptant, comme en France, sur la réduction des dépenses pour la moitié du chemin à parcourir, et sur le retour de la croissance pour l'autre moitié, explique Eric Woerth, ministre du Budget. Beaucoup d'incantations, alors que même pendant les années fastes, le simple équilibre budgétaire fut inaccessible.

Aveu de faiblesse européen

Et puis, il y a les dernières gesticulations. La nomination d'un président de l'Union et d'une responsable diplomatique totalement absents de la scène internationale pour faire entendre la voie de l'Europe, aussi transparents que le fut la Commission européenne pendant la crise -ce qui n'a pas empêché son président José Manuel Barroso de s'y faire reconduire. Autant de signaux qui semblent montrer que les pays membres veulent museler l'Union, retardant au nom des souverainismes nationaux la construction d'une véritable gouvernance européenne qui contribuerait à la crédibilité de l'euro. L'Europe étant en panne, les spéculateurs en tirent les conclusions.

La spéculation confortée

Pourtant, l'euro a servi de rempart aux économies européennes: «Si les pays de la zone euro avaient dû faire face aux turbulences financières en ordre dispersé, ils n'auraient pu éviter de graves crises monétaires», observait Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, en mars 2009, faisant notamment aux crises du Système monétaire européen de 1992 et 1993. Mais sans le savoir, il anticipait aussi les maux qui allaient frapper la monnaie unique: «De nombreux observateurs reconnaissent aujourd'hui que les politiques macroéconomiques menées dans plusieurs pays n'incorporaient pas suffisamment les idées de stabilité et de soutenabilité à moyen terme», commentait-il.

Or, au vu des programmes de redressement économique nationaux, le sentiment de stabilité souligné par le président de la BCE n'a pas été restauré. En plus, le 4 février dernier, le même Jean-Claude Trichet a prédit une «croissance modérée dans la zone euro en 2010», un processus de reprise «irrégulier» et des perspectives «sujettes à l'incertitude». De quoi conforter les spéculateurs dans leurs attaques destinées à ramener l'euro à la réalité économique et politique de l'Union.

Gilles Bridier

Image de une: Euro destruction / Makusram via FlickrCC

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