Égalités / Culture

Netflix est-il trop progressiste pour plaire à la droite?

Temps de lecture : 7 min

Depuis plusieurs mois, la plateforme aux 140 millions d’abonnés est dans le collimateur d'une frange de la droite dure américaine, qui lui reproche son positionnement politique trop à gauche.

Capture d'écran Netflix
Capture d'écran Netflix

Aux États-Unis, vous avez plus de chances d’aimer Netflix si vous êtes un électeur de gauche, plutôt qu’un fan de Donald Trump. C’est en tout cas le résultat d’un sondage réalisé par YouGov, et repris par la presse américaine. Contacté par Slate, l’institut explique avoir mené une enquête auprès d’un échantillon d’environ 7.000 électeurs et électrices, comprenant en proportion égale des Démocrates, des Républicains et des indépendants, entre janvier et mai dernier. Résultats: la cote de popularité de Netflix parmi les Républicains a chuté de près de dix points sur la période. En moyenne, les Républicains lui attribuaient un score de seulement 42/100 fin mai, contre 63/100 chez les Démocrates.

Depuis le début de l'année, la plateforme de streaming est la cible de campagnes de boycott menées sur les réseaux sociaux par des durs de la droite américaine, pour l’essentiel militants pro-Trump revendiqués et intellectuels ultraconservateurs. En dix mois, environ 200.000 tweets contenant le hashtag «#boycottNetflix» ont été postés aux États-Unis, selon l’estimation de Visibrain pour Slate. Si le phénomène est limité, la lecture des tweets est instructive. Certains jouent la carte de la dérision (un internaute explique qu’il préfère couper Netflix et «lire la Bible»), mais d’autres formulent des critiques précises sur la politique de la plateforme ou le contenu de certaines productions.

Une stratégie critiquée

Plusieurs décisions prises par Netflix ont en effet ulcéré l’alt-right, comme cette signature d’un accord avec les époux Obama pour la production de contenus, en mai dernier. Un mois auparavant, l’arrivée au sein du conseil de direction de la plateforme de Susan Rice, ex-conseillère de Barack Obama, avait déjà suscité des remous: près de 30.000 tweets appelant au boycott avaient été postés au moment de sa nomination. «C’est bien le signe que Netflix roule pour les Démocrates», concluent en substance les internautes de droite, qui pointent d’ailleurs l’engagement politique (bien réel) de plusieurs responsables de Netflix, à commencer par le PDG fondateur, Reed Hastings, qui n’a jamais fait mystère de ses sympathies pro-Démocrates. Ses prises de position anti-Trump lui ont d’ailleurs valu des appels au boycott sur Twitter dès 2016. De même, Ted Sarandos, directeur des contenus chez Netflix, n’a pas hésité à mettre son carnet d’adresses au service de la seconde campagne de Barack Obama, levant 700.000 dollars en une soirée.

Enfin, le contenu de certaines productions fait enrager l’extrême droite, à l’instar de Dear white people, créée par Justin Simien. Cette série volontiers provocante mettant en scène un campus universitaire huppé en proie à des tensions raciales a suscité la fureur de l’alt-right, qui l’a accusée de «racisme inversé» avant même sa sortie. Pour le média de droite Fox News, tous ces éléments mis bout à bout suffisent à dépeindre Netflix en «bastion libéral» (au sens américain du terme, c’est à dire «de gauche»). Si cela vous semble exagéré, c’est normal.

Néanmoins, il est évident qu’un certain nombre de séries produites et/ou diffusées par Netflix abordent des thématiques ouvertement progressistes. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut en recenser au moins trois: le féminisme intersectionnel, le racisme, la lutte des classes.

Féminisme intersectionnel et minorités LGBT+

Le site Buzzfeed liste «16 séries à regarder sur Netflix quand vous en avez marre du patriarcat», parmi lesquelles on trouve: Glow (sur le monde du catch féminin), Jessica Jones (super-héroïne issue de l’univers Marvel), et Orange is the new black («OITNB», en abrégé). Cette dernière production raconte l’incarcération d’une New-Yorkaise dans un pénitencier pour femmes du Connecticut et les conditions de vie des détenues. Pour certains, c’est surtout son caractère intersectionnel (prise en compte de dominations multiples) qui confère son originalité à «OITNB».

«Netflix n’a pas inventé la série féministe, rappelle Anne Crémieux, spécialiste en civilisation américaine à l’université Paris-Nanterre. De nombreuses séries ont ouvert la voie, de Drôles de dames (1976-1981) à Murphy Brown (début en 1988), en passant par Cagney and Lacey (1982-1988). Ce qui est nouveau dans les productions actuelles, c’est qu’elles mettent en scène des personnages féminins confrontés à des identités multiples: les prisonnières de la série OITNB sont à la fois femmes, noires et trans*, par exemple, et elles doivent se battre avec autant de stéréotypes… Je n’adhère pas à toute la série, trop caricaturale par moments, mais cette dimension me semble intéressante.»

Dans le même ordre d’idées, plusieurs productions s’intéressent au sort des minorités LGBT+. C’est le cas par exemple de Sense8, série d’anticipation intersectionnelle par excellence, dont l’héroïne, Nomi, est une femme trans* en couple avec une lesbienne noire. Netflix n’est bien sûr pas la seule à miser sur cette thématique très contemporaine, mais elle cherche à se placer en tête de file. L’association GLAAD montre qu’elle est la plateforme de streaming comptant le plus de personnages LGBT+ pour la saison 2017-2018.

Un antiracisme parfois virulent

Certaines productions abordent le sujet du racisme sous un angle consensuel: c’est le cas de Bright, allégorie un peu poussive de l’Amérique contemporaine, où un policier interprété par Will Smith fait équipe avec un orque en proie au racisme. D’autres productions Netflix optent pour un ton plus grinçant, à l’instar de Dear white people (voir plus haut).

Discours intersectionnel oblige, Orange is the new black peut être citée une nouvelle fois.

Dans La question raciale dans les séries américaines, Olivier Esteves et Sébastien Lefait passent au crible un épisode de la série, au cours duquel la prison organise une élection interne sur critères ethniques, pour mieux diviser les détenues. Extrait de l’analyse: «En traitant une prison comme modèle réduit des États-Unis, OITNB évalue la place de la question raciale dans le système démocratique américain. Si elle passe par la parodie et l’exagération, cette lecture n’en livre pas moins un constat clair et provocateur: aux États-Unis, il n’est pas rare que la représentation des minorités serve d’argument politique à la fois illusoire et utilitariste».

Sitcoms et luttes des classes

Cette caractéristique est présente dans plusieurs séries, de manière plus ou moins appuyée. Ainsi, Élite décrit l’arrivée de trois ados issus de milieux défavorisés dans un lycée espagnol bourgeois, où ils se retrouvent en butte aux railleries de leurs camarades. Ce teen-drama mâtiné de thriller dénonce –de manière un tantinet caricaturale– le mépris de classe pratiqué par la bonne société espagnole.

La série brésilienne 3% imagine quant à elle un monde dystopique dans lequel la société se diviserait en deux: le «Continent», gigantesque ghetto concentrant 97% de la population, et l’«Autre rive», sorte de havre réservé aux super-riches. Certains n’ont pas hésité à convoquer l’œuvre du sociologue Pierre Bourdieu pour analyser la série, féroce critique de la société brésilienne, l’une des plus ségréguées au monde.

Tous ces exemples ne suffisent évidemment pas à rendre compte de la production Netflix dans sa diversité. De nombreuses séries ne véhiculent aucun contenu politique clairement défini, quand d'autres, plus ponctuellement, sont même accusées d'être réactionnaires ou discriminantes. Néanmoins, la multiplication de séries à caractère progressiste amène à interroger les motivations possibles de Netflix.

Convictions et marketing

Certains mettent en avant les convictions de ses responsables. La réalisatrice française Eléonore Pourriat a créé pour la plateforme le film Je ne suis pas un homme facile, sorti en avril 2018, qui imagine le quotidien d'un homme dans un monde dominé par les femmes. Elle raconte son expérience: «Mon ambition était de rendre visibles les mécanismes du patriarcat en jouant sur l’inversion des rôles. En 2014, c’est Funa Maduka, une productrice travaillant chez Netflix qui m’a contactée, parce qu’elle avait aimé un court-métrage que j’avais réalisé sur le sujet. J’ai longuement discuté avec elle, nous étions sur la même longueur d’onde. C’est une militante, désireuse de changer l’image de la femme au cinéma. À Netflix, ils avaient conscience que les problématiques liées au genre sont sensibles en France, mais c’est justement ce qui leur a plu…»

Ces convictions féministes ne sont pas forcément incompatibles avec des préoccupations plus terre-à-terre. Des analystes rappellent par exemple que la politique de diversité prônée par la plateforme répond à une stratégie marketing: «L’attention portée aux minorités et à la diversité en général est en quelque sorte dans leur ADN, rappelle Valéry Michaux, enseignante en stratégie à la Neoma Business School. Netflix a toujours marqué son opposition à l’uniformisation de la culture américaine et se fixe d'une certaine manière la mission d’ouvrir les esprits américains à d’autres cultures. Ce multiculturalisme est un axe de différenciation très fort et doublement payant: aux États-Unis tout d’abord, pour se distinguer de la concurrence des networks traditionnels (HBO, etc.); et à l’extérieur ensuite, pour conquérir des marchés étrangers».

Cette double orientation, féministe et multiculturelle, explique peut-être en partie le spectaculaire engouement suscité par Netflix chez les millennials (trentenaires urbains connectés). «Aux États-Unis, c'est sûrement le cas, estime le journaliste Christophe Deroubaix, auteur de L’Amérique qui vient. Au sein de la jeunesse américaine, le curseur idéologique se déplace très clairement vers la gauche. Toutes les grandes enquêtes d’opinion le montrent. C’est valable tant pour les débats de société (avortement, mariage gay, légalisation de la marijuana…) que pour les problématiques économiques. Cette génération est la plus urbaine, la plus diverse (40% sont noirs et latinos) et la plus éduquée de l’histoire des États-Unis. D’une certaine façon, Netflix s’adresse à elle à travers les thématiques développées par ses séries phares.»

Quitte à heurter parfois un public moins jeune et plus conservateur? Contacté par Slate, Netflix n'a pas souhaité répondre à nos questions.

Alexis Moreau

Newsletters

Prada retire des portes-clés après avoir été accusé de blackface

Prada retire des portes-clés après avoir été accusé de blackface

«Nous abhorrons le racisme», a déclaré la marque de mode.

Payée 70.000 dollars par an de moins que son collègue, une flutiste attaque son orchestre

Payée 70.000 dollars par an de moins que son collègue, une flutiste attaque son orchestre

Les différences de rémunération peuvent être importantes dans le milieu de la musique.

Au Pérou, un film LGBT+ en langue quechua bouscule les idées reçues

Au Pérou, un film LGBT+ en langue quechua bouscule les idées reçues

«Mon père», qui sort le 19 décembre en France, raconte l’histoire de Segundo, un garçon issu d’une communauté reculée des Andes et confronté à un secret de famille.

Newsletters