Culture

«Assassin’s Creed Origins», une vision de l'Antiquité qui en dit long sur notre époque

Temps de lecture : 6 min

Le mode «Discovery tour» est une promenade culturelle tirée du jeu, permettant de visiter Alexandrie ou la vallée du Nil à l’ère de Cléopâtre et conçue avec plus ou moins de fiabilité historique.

Image extraite de la vidéo de présentation du «Discovery Tour» d'«Assassin’s Creed Origins» | Capture écran via YouTube
Image extraite de la vidéo de présentation du «Discovery Tour» d'«Assassin’s Creed Origins» | Capture écran via YouTube

Le jeu Assassin’s Creed Origins, sorti en octobre 2017, a été suivi d’un «Discovery Tour», lancé en février 2018, dont le but proclamé est pédagogique.

Il s’agit d’une promenade culturelle, tirée du jeu, qui permet de visiter Alexandrie, la vallée du Nil et même la Cyrénaïque à l’époque de Cléopâtre. Le contenu se veut historique, comme le serait une sorte de musée virtuel.

Prolongement pédagogique du jeu

L’année 49 av. J.-C. a été choisie comme point de départ du «Discovery Tour». Elle voit éclater la guerre civile entre la jeune Cléopâtre, reine ambitieuse, et son frère Ptolémée XIII, présenté comme un faible, pris dans un conflit qui le dépasse.

Jules César, stratège militaire et politique, débarque à Alexandrie en 48 av. J.-C., et fait lui aussi partie des grandes figures historiques du jeu. Le joueur ou la joueuse peut s’identifier à des personnages de fiction: Bayek, un soldat d’élite medjay originaire de l’oasis de Siwah, et son épouse, Aya d’Alexandrie.

Le «Discovery Tour» propose une version sans victimes ni assassins. Alors que le jeu est interdit aux moins de 18 ans, le Tour s’adresse au public à partir de 12 ans. C’est la première fois que la société Ubisoft lance un produit pédagogique qui peut être acheté séparément.

Devenu touriste, on peut se promener librement, dans la peau du personnage que l'on a choisi. On peut marcher, courir, emprunter un cheval ou une barque, plonger dans le Nil et grimper sur le phare d’Alexandrie, pour y jouir d’un panorama à couper le souffle.

On peut aussi opter pour l’une des soixante-quinze visites guidées qui s’affichent au menu. Il suffit alors de suivre un fil doré qui s’étire au sol afin de bénéficier, à chaque arrêt ou «station», d’un commentaire historique, sur le modèle d’une visite avec un audioguide. Une documentation de type encyclopédique est également accessible: des photos de nombreux objets archéologiques, des cartes, des reconstitutions de monuments…

Superproduction commerciale

Pour Ubisoft, le but est commercial: faire la promotion du jeu en rallongeant sa durée de vie. Ubisoft espère que le corps enseignant continuera à exploiter la version pédagogique, une fois que les joueurs et joueuses se seront lassées du jeu.

Ces objectifs commerciaux n’enlèvent rien à la qualité du travail réalisé. L’univers 3D est fascinant par son immensité. Il offre de magnifiques panoramas, à divers moments de la journée.

Le réalisme est étonnant: bruit de pas, respiration haletante, éclats de voix et cris d’enfants qui jouent au loin… Presque rien n’a été omis pour recréer l’ambiance. Il ne manque que la chaleur et les odeurs.

Vous êtes plongés dans une superproduction, une prouesse artistique, un peu comme ce qu’étaient les péplums à très gros budget du XXe siècle. En cela, Assassin’s Creed Origins s’inscrit parfaitement dans notre imaginaire: depuis Cecil B. DeMille, une œuvre consacrée à l’Égypte ancienne est forcément monumentale.

Quelques approximations

Bien sûr, toute reconstitution de l’Antiquité est forcément en partie hasardeuse. Ubisoft a pris le soin de consulter des spécialistes de l’Égypte ancienne, qui ont su tirer profit des recherches les plus récentes conduites notamment à Alexandrie et dans ses environs.

Mais des erreurs subsistent, comme l’a montré une table ronde tenue à l’université de Lausanne au printemps 2018.

Dans une des courtes scènes intégrées au jeu, ou cinématiques, Cléopâtre se dit prête à passer la nuit avec tout homme qui accepterait de se faire exécuter le lendemain matin. Il s’agit là d’une référence non à l’histoire mais au mythe de la femme fatale, et plus précisément à une invention de Théophile Gautier dans sa nouvelle Une Nuit de Cléopâtre (1838).

On peut aussi critiquer le vêtement de Cléopâtre, qui fait parfois davantage penser à celui d’une actrice de Bollywood qu’à une reine ptolémaïque, bien que de nombreux documents iconographiques nous révèlent quelles étaient les tenues des souveraines de l’époque.

On peut encore énumérer toute une série de passages douteux, dans le jeu comme dans la promenade: la statue du dieu Sérapis à Alexandrie, tendant les bras en avant, est bizarre et ne correspond pas aux sculptures antiques retrouvées; les combats de gladiateurs à Cyrène ne sont pas attestés au Ier siècle av. J.-C., etc.

D’un point de vue géographique cette fois, on remarque que l’espace est compressé. Ainsi, on peut voir les pyramides de Gizeh et les montagnes du Sinaï depuis le sommet du phare d’Alexandrie –ce qui était évidemment impossible dans la réalité.

Vue depuis le phare d'Alexandrie. Image extraite de la vidéo de présentation du «Discovery Tour» d'«Assassin’s Creed Origins» | Capture écran via YouTube

Support pour la réflexion

Malgré ces entorses à l’histoire et à la géographie, le jeu peut-il quand même servir d’outil pédagogique?

Lorsque vous annoncez durant un cours que vous allez vous appuyer sur des reconstitutions du jeu, l’intérêt est aussitôt palpable parmi les élèves, dont vous éveillez la curiosité. Le jeu renvoie aussitôt à une sensation de plaisir, ce qui contribue à capter l’attention. Il y a là un petit côté démagogique dont il ne faut pas abuser. Mais pourquoi ne pas s’en servir comme accroche?

L’usage d’images tirées du jeu peut se révéler tout à fait pertinent. D’abord parce qu’il offre de belles reconstitutions tout à fait valables historiquement, comme le phare d’Alexandrie, véritable merveille du monde antique.

Mais même lorsque la reconstitution est discutable, comme pour la statue de Sérapis, cela donne l’occasion de la commenter et de la critiquer, en la comparant avec les documents authentiques. Le jeu devient alors un support pour la réflexion historique et critique. Il permet de montrer ce qu’est le travail de l’historien ou historienne.

Questionnements contemporains

Plus subtilement encore, il est possible à partir du jeu de voir comment se construit aujourd’hui un discours sur l’Antiquité. C’est en ce sens aussi que le jeu Assassin’s Creed est un document historique: non pas seulement pour ce qu’il révèle sur l’Égypte ancienne, mais pour ce qu’il dit sur notre époque et notre monde contemporain.

Le jeu montre une société multiculturelle, à l’image des populations rencontrées qui parlent grec ou égyptien. La diversité architecturale souligne elle aussi le caractère cosmopolite d’Alexandrie, où les sphinx, les obélisques et les colosses pharaoniques côtoient de riches demeures grecques, décorées de fresques, de sculptures et de mosaïques. Le jeu tire ici clairement parti des résultats des fouilles menées dans l’ancienne capitale de Cléopâtre depuis les années 1990.

Par la même occasion, il apporte des réponses à des questionnements très contemporains sur la mixité culturelle, dont il offre une vision apaisée dans une société antique.

C’est aussi la nature diverse et lumineuse qui séduit. Souvent fascinante, comme ces énormes nénuphars qui semblent flotter sur le Nil, loin de toute pollution. On y rencontre des bêtes sauvages: serpents, hippopotames, crocodiles, hyènes et gazelles en liberté. À Alexandrie, on traverse de magnifiques espaces verts luxuriants –de quoi apaiser nos inquiétudes écologiques.

L’Égypte multiculturelle à la nature intacte fonctionne comme le paradis dont rêve globalement notre XXIe siècle.

Sur les rives du Nil. Image extraite de la vidéo de présentation du «Discovery Tour» d'«Assassin’s Creed Origins» | Capture écran via YouTube

Pudibonderie et autocensure

Mais cette vision idéale est aussi fortement désexualisée. Nous n’irons pas visiter l’un des bordels d’Alexandrie, ni une «maison de bière» égyptienne. Normal: notre époque condamne généralement la prostitution et l’abus d’alcool.

Plus étonnant encore: les statues des dieux et des déesses grecques sont en partie censurées dans le «Discovery Tour». Imaginez la Vénus de Milo avec des coquilles Saint-Jacques en guise de soutien-gorge, ou l’Hermès d’Olympie pourvu d’un cache-sexe, également en forme de coquillage. Mes élèves ont beaucoup ri!

Pourquoi cette pudibonderie, vous demandez-vous? C’est qu’Ubisoft a voulu prendre en compte la clientèle la plus large possible, en pratiquant l’autocensure à but commercial. L’Égypte ancienne selon Ubisoft est destinée à des attentes mondialisées.

En cela aussi, le jeu est intéressant. Il montre ce que peuvent être les impératifs économiques d’une industrie culturelle globalisée, et ses conséquences: la production d’une Antiquité censée faire l’unanimité, grâce à la mise à l’écart des éléments jugés aujourd’hui «mondialement incorrects» –non pas l’Antiquité telle qu’elle était, mais l’Antiquité telle qu’elle doit plaire au maximum de monde.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel Professeur d'histoire ancienne à l'Université de Lorraine

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