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Steve Jobs veut-il tuer Flash?

Farhad Manjoo, mis à jour le 13.02.2010 à 15 h 19

Comment l'iPad peut façonner le futur du Net.

Non mais il pensait à quoi, Steve Jobs? C'est ce qu'on a à peu près tous pensé en apprenant que l'iPad ne gèrerait pas le format Flash. Le patron d'Apple a beau prétendre que son nouveau produit offre l'expérience de navigation ultime, on a quand même un doute lorsque l'iPad affiche des petits Lego bleus à la place de la plupart des vidéos qu'on trouve sur le Web. Essayez avec le site du New York Times par exemple: la petite icône «désolé-ça-marche-pas» remplace le lecteur vidéo.

Depuis son apparition en 1996, Flash est le format Web par excellence pour tout ce qui n'est pas statique : streaming vidéo, interactivité, pubs animées, etc. Sur les 100 sites Internet les plus fréquentés, 85 utilisent Flash. Si les internautes ont parfois la flemme de mettre à jour leur navigateur, dès qu'une nouvelle version de Flash sort, ils la téléchargent. Ce qui veut tout dire de l'importance et du rôle que joue ce format sur le Web. Alors quand vous décidez de lancer un nouveau produit dont la fonction principale est de surfer sur Internet, pourquoi snober Flash?

Apple n'a jamais voulu donner ses vraies raisons, mais la réponse semble plutôt évidente; ils pensent que Flash est bourré de bugs et que leurs nouveaux produits méritent beaucoup mieux ça. Pas très surprenant que l'iPad ne gère pas Flash donc, puisque c'est pareil pour l'iPhone et l'iPod Touch. Et si Flash est plus lent sur Mac que sur Windows, c'est la faute d'Apple. John Gruber, un blogueur fasciné par Apple et qui a beaucoup écrit sur la guerre entre Apple et Flash, indique que l'entreprise de Jobs est persuadée que Flash est reponsable d'au moins un tiers des plantages de Mac OS.

La concurrence du HTML5

Dans un discours à ses salariés le mois dernier, Jobs s'est férocement attaqué à Adobe, la société qui édite Flash, en traitant ses développeurs de fainéants et en disant que leur produit était complètement buggé. L'iPad ne gère pas Flash parce que bientôt plus personne n'utilisera ce format, a-t-il aussi déclaré.

Qu'est-ce qui remplacera Flash alors? Selon Jobs, notre salut viendra du HTML5, un tout nouveau standard Web que les navigateurs sont tous très impatients d'implémenter. Ceux qui le gèrent déjà peuvent streamer de l'audio et de la vidéo, dessiner des pixels n'importe où sur l'écran, et faire des choses réservées auparavant aux logiciels de bureautique, comme le glisser-déposer ou la sauvegarde hors-ligne. Un peu tout ce que sait faire Flash, mais sans avoir à installer de plug-in supplémentaire.

Et puisque le HTML5 est soutenu par la plupart des plus grosses entreprises hi-tech (comme Apple, Google, et Adobe), il ne devrait pas tarder à se généraliser. YouTube propose depuis le mois dernier le HTML5 en beta pour lire ses vidéos. Si vous avez la toute dernière version de Chrome, Firefox, ou bien Safari, plus besoin de Flash pour regarder Lady Gaga aux Grammys. Et comme les sites utilisant le HTML5 fonctionnent parfaitement sur l'iPhone, pas de souci à se faire pour l'iPad donc.

Adrian Ludwig, responsable du marketing Flash, indique qu'Adobe n'est pas vraiment inquiète de l'apparition du HTML5. Que les navigateurs supportant la nouvelle norme puissent faire ce que Flash faisait il y a cinq ans montre l'importance de la technologie Adobe sur le Web, dit-il. YouTube, Flickr, Mint, Hulu et tous les sites qui dépendent grandement de Flash ont choisi ce plug-in parce qu'il reste le meilleur moyen pour créer des pages Web élaborées.

Que les consommateurs forcent Apple à céder

Les développeurs qui veulent être à la pointe continueront d'utiliser Flash, affirme Ludwig. Après tout, Flash a encore une longueur d'avance sur le HTML5, qui ne gère pas la 3-D, la réalité augmentée, ni certaines autres technologies avancées.

Adobe ne s'inquiète pas non plus de la sortie de l'iPad. 19 des 20 plus importants constructeurs en téléphonie sont sur le point d'intégrer Flash à leurs appareils — bientôt, presque tous les téléphones du monde en seront équipés. Adobe n'attend qu'une chose, c'est qu'Apple arrête de les snober. Ludwig affirme qu'ils sont même prêts à ouvrir leur code source ou à laisser Apple construire sa propre version propriétaire du lecteur Flash, si ça peut leur permettre d'intégrer leur technologie à l'iPad, l'iPhone, et l'iPod Touch. Mais continuer à dédaigner Flash fait plus de tort à Apple qu'à Adobe, insiste Ludwig. Quand les consommateurs réaliseront qu'un navigateur sans Flash, ça ne sert pas à grand chose, soit ils forceront Apple à céder, soit l'iPad sera un échec cuisant.

Ou bien, troisième option: les sites, affolés de ne pouvoir toucher une toute nouvelle cible, se dépêcheront de rendre leurs pages compatibles avec l'iPad. Ça prendra du temps, mais comme le fait remarquer Gruber, la plupart des entreprises du Web développent déjà des applis ou des sites  spécialement pour l'iPhone. Un dév Flash a récemment fait une liste des sites inutilisables sans Flash, omme FarmVille, Hulu, CNN, et Addicting Games. Mais ce qu'il a oublié de dire, c'est que la plupart de ces sites ont déjà une version iPhone.

Le verrouillage d'Apple déplaît

La vérité, c'est qu'Adobe facilite l'adaptation de ses créations Flash pour l'iPhone. Ils ont même prévu de sortir bientôt un Packager pour iPhone, qui permettra de convertir du code Flash en applis compatibles avec le smartphone d'Apple. On peut dont s'attendre à ce qu'un Packager iPad voit aussi le jour.

Les acteurs du Web mordront-ils à l'hameçon d'Apple en délaissant le Flash au profit du HTML5? Peut-être, mais ce ne sera pas de gaieté de coeur. La politique de verrouillage d'Apple et son côté «j'impose mes normes tech à l'industrie» ne plaisent pas vraiment aux développeurs. Si Apple n'a pas voulu intégrer Flash à ses produits, ça n'est pas du tout à cause d'un problème technique - Luwig indique même que dans les labos d'Adobe, Flash fonctionne à merveille sur l'iPhone, et qu'Apple pourrait très bien décider d'un certain nombre de tests pour vérifier que Flash n'est pas trop gourmand en ressources ou en batterie. Mais si Apple réussit à tuer Flash aujourd'hui, quelle sera sa cible demain ? E qu'arrivera-t-il aux sites de streaming ? Après tout, ils sont en concurrence avec iTunes. Ça peut peut-être sembler absurde, mais avec Apple, on n'est jamais sûr de rien.

Malgré son côté tyrannique, Apple a tout de même été souvent partisan des normes « ouvertes » du Web, et les sites HTML5-friendly n'ont probablement rien à craindre. Il suffit de voir comme Google a réussi à créer une version HTML5 de Google Voice après qu'Apple a rejeté son appli iPhone. C'est le genre de chose qu'il faut s'attendre à voir arriver de plus en plus souvent. En rendant si compliqué d'avoir une appli en vente sur son App Store, Apple incite les développeurs à créer des applis « ouvertes », ce qui, à long terme, profite à tout le monde.

Le sixième sens de Jobs

Tout le monde, sauf Adobe. Même si Flash n'est pas à l'agonie, il est un peu mal en point. Même si l'iPad se solde par un échec, il y a toujours l'iPhone, utilisé chaque jour par des millions de gens pour surfer sur un Web sans flash. Aujourd'hui, n'importe quel développeur utilisant Flash ne peut pas ignorer le marché de l'iPhone. Malgré tout ce que Flash est capable de faire, cela vaut-il encore vraiment le coup d'isoler une grosse partie des usagers du Web mobile? Certains webdesigners continueront d'utiliser Flash quoiqu'il en soit, mais de plus en plus finiront par considérer la technologie comme de dernier recours.

Jobs a une sorte de sixième sens lorsqu'il s'agit de technologies en voie de disparition. Lorsqu'Apple a sorti l'iMac en 1998, celui-ci n'avait pas de lecteur de disquette. La presse hi-tech a crié au scandale - comment pouvait-on vendre un ordinateur sans lecteur de disquette ? Jobs avait aussi prédit qu'on utiliserait Internet pour transférer nos données. Le MacBook Air ne possède pas de lecteur de disque optique. A l'époque, en 2008, ça semblait un peu prétentieux, mais maintenant ça paraît normal. Alors peut-être que Jobs a raison pour le format Flash ; tout le monde va continuer à se plaindre pendant quelques temps, et puis on finira par oublier qu'on en avait besoin et on continuera d'acheter des iPad.

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni

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Image de une: Présentation de l'iPad par Steve Jobs, le 27 janvier 2010. REUTERS/Kimberly White

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