Économie

On ne peut pas reprocher à Emmanuel Macron de ne pas tenir ses engagements

Temps de lecture : 9 min

Ses très nombreuses réformes se révèlent à l'usage peu digestes. Il y a un monde entre la théorie économique et la réalité. Et les résultats ne peuvent être immédiats.

Emmanuel Macron au One Planet Summit, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le 26 septembre 2018 à New York. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron au One Planet Summit, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le 26 septembre 2018 à New York. | Ludovic Marin / AFP

Quand on écoute les revendications des «gilets jaunes» et qu'on fait l'effort de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le programme du candidat Macron, l'évidence est indéniable: il est sûr que dans leur grande majorité, ces femmes et ces hommes n'ont pas voté pour l'actuel président de la République. Dès le départ, le discours de ce jeune énarque et ancien banquier d'affaires ne pouvait les séduire. Mais, dans tous les cas, il y a une chose que ces opposants ne peuvent lui reprocher: Emmanuel Macron ne les prend pas en traître, ce qu'il fait est conforme à son programme.

De multiples vidéos circulent sur les réseaux sociaux sous les rubriques générales «macronneries» ou «best of Macron». On y voit des déclarations du ministre de l'Économie et du candidat à la présidence parfois assez savoureuses comme «Je suis socialiste» puis «Je ne suis pas socialiste».

Elles rappellent que des paroles malheureuses peuvent vous suivre très longtemps, parfois tout un quinquennat, comme François Hollande pourrait en témoigner depuis sa fameuse sortie: «Mon ennemi, c'est la finance». L'époque actuelle, avec tous ses enregistrements, ne pardonne pas. Un homme politique ne peut plus se permettre de répéter exactement le même discours d'un préau d'école à l'autre comme il le faisait autrefois ou, plus grave, de dire une chose et son contraire à quelques heures, quelques jours ou quelques mois d'intervalle en fonction de son auditoire. Cela ne passe plus et il n'y a pas à le regretter.

Un gros point noir

Dans le cas de l'actuel président, il y a une promesse oubliée qui fait rire jaune, si l'on peut dire: «Je maintiendrai le niveau de vie des retraités», «Je ne veux pas faire d'économies sur le dos des retraités».

Il ne lui sera jamais pardonné, après de tels engagements, d'avoir augmenté la CSG pesant sur les retraites puis limité la progression de ces mêmes retraites, ce qui conduit à une réelle réduction des revenus de celles et ceux qui en bénéficient, et ils sont nombreux: plus de seize millions de personnes. Ce revirement risque d'avoir d'autant plus de conséquences sur l'avenir politique du président que cette partie de la population pèse lourd dans les scrutins.

Mais si l'on excepte ce point –qui n'est pas un point de détail–, Emmanuel Macron tient ses promesses et fait tout ce qu'il avait promis de faire. Ses soutiens s'en réjouissent et certains lui recommandent même d'accélérer encore le rythme des réformes et la transformation du pays. Il n'est pas sûr cependant que ce soit une bonne idée.

Une liste impressionnante de réformes

Le rythme des réformes a été très rapide au cours de la première année de la législature. Et on ne peut pas reprocher au président d'avoir voulu aller vite: l'expérience prouve que les réformes qui ne sont pas faites en début de mandat ont peu de chances d'être adoptées au cours des années suivantes, alors que les échéances électorales se rapprochent. Mais il en a peut-être trop fait. Même si l'on s'en tient à la seule politique économique et sociale, celle qui est contestée actuellement, la liste est impressionnante.

Il y a eu pour commencer les cinq ordonnances réformant le Code du travail. Elles sont particulièrement intéressantes, car elles illustrent de façon très claire la politique économique que le gouvernement compte mettre en œuvre jusqu'en 2022. Comme il est dit dans le compte-rendu du Conseil des ministres du 16 mai dernier, dans la partie consacrée au bilan de la première année du quinquennat, il s'agit d'offrir «plus de souplesses et de visibilité aux entreprises comme aux salariés». L'équilibre de la formule ne doit pas tromper le lectorat: les souplesses et la visibilité sont d'abord destinées aux entreprises. Il y a bien dans ces textes des dispositions visant à protéger les salariés, mais ce n'est pas l'objectif principal, qui s'inscrit dans une logique libérale clairement assumée.

Donner plus de liberté aux entrepreneurs

Quand il est dit que «la réforme vise à renforcer le dialogue social dans l’entreprise et les branches, à simplifier le dialogue social dans les entreprises et à sécuriser les relations du travail», il est manifeste que la simplification l'emporte sur le renforcement et qu'il s'agit d'abord de donner davantage de marges de manœuvre à l'entreprise. Les mesures mises en avant, comme l'augmentation de 25% des indemnités de licenciement, pour montrer que les salariés ne sont pas oubliés, ne doivent pas toutefois être considérées comme négligeables. Contrairement à des affirmations souvent répétées, la politique annoncée et appliquée n'est pas ultralibérale, elle est simplement libérale, au sens propre du terme: il s'agit de donner plus de liberté aux entrepreneurs, avec l'idée qu'ils sauront en faire bon usage et développer l'activité économique au profit de tous. On reste dans un cadre conforme à la tradition sociale de la France et les syndicats, à défaut de pouvoir éviter ces réformes qu'ils n'avaient pas souhaitées, ont pu montrer au gouvernement qu'il y avait des limites à ne pas franchir.

Dans le même esprit, il y a eu la baisse progressive de l'impôt sur les sociétés, qui doit être ramené à 22% en 2022, là encore en conformité avec les promesses de campagne du candidat Macron, et le remplacement de l'impôt de solidarité sur la fortune par un impôt sur la fortune immobilière. Il y a eu aussi le prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital: pour cette catégorie de revenus, il y a désormais un taux unique d'imposition (30%), qui inclut 17,2% de prélèvements sociaux et 12,8% d'impôt sur le revenu, quelle que soit la tranche d'imposition dans laquelle vous vous situez par ailleurs.

Ces dernières mesures, qui s'inspirent directement des recommandations formulées par l'économiste Michel Didier, président de Rexecode, visent à encourager l'investissement dans les entreprises. Emmanuel Macron avait clairement dit au cours de sa campagne qu'il voulait que la France soit une «start-up nation», un pays où l'on investit et où les détenteurs de capitaux sont incités à prendre des risques.

Si l'on se place dans cette logique, ces mesures sont justifiées. Les magazines économiques débordent de reportages sur des détenteurs et détentrices de grandes fortunes réfugiées à Bruxelles ou de jeunes Français et Françaises parties en Californie créer leur entreprise parce qu'ils craignaient, en cas de réussite et de revente de leur part dans le capital, d'être trop lourdement imposés. Politiquement, les mesures de ce genre, généralement affublées de la mention péjorative «cadeaux pour les riches», ne sont pas très populaires. Même la droite s'était résignée après la crise de 2008 à rapprocher l'imposition des revenus du capital de celle des revenus du travail. Faisant fi des critiques, Emmanuel Macron a pris le contre-pied de ses prédécesseurs, mais, répétons-le, il n'avait pas fait mystère de ses intentions, il l'avait écrit dans son programme et pouvait légitimement estimer après son élection qu'il pouvait et devait le faire.

Des salariés gagnants

On pourrait aussi parler de la baisse des cotisations sociales. Toujours dans le souci de développer l'activité et donc la création d'emplois, le gouvernement a voulu redonner du pouvoir d'achat aux salariés sans que les entreprises ne perdent en compétitivité, donc sans hausse des salaires bruts, grâce à une suppression des cotisations chômage et maladie à la charge des salariés. C'était logique sur le plan écononomique (c'est d'ailleurs cette même logique qui conduit le gouvernement à exclure aujourd'hui l'hypothèse d'un coup de pouce au Smic), mais une erreur a été commise sur le plan politique: financer cette mesure par une hausse de la CSG. Les salariés sont gagnants depuis le 1er octobre (la baisse des cotisations, qui a eu lieu en deux temps, compense maintenant la hausse de la CSG), mais les retraités, à l'exception de ceux qui ont les retraites les plus faibles, sont perdants. Et cela ne les réconforte guère de savoir que c'est pour la bonne cause, celle de la compétitivité des entreprises et de l'emploi... Avec la baisse de cinq euros par mois de l'APL (aide personnalisée au logement) et la taxe carbone, il s'agit sans doute de la mesure la moins bien comprise.

Les «gilets jaunes» peuvent affirmer qu'ils sont l'expression d'un mécontement diffus partagé par une partie importante de l'opinion

Et ce n'est pas fini: il y a encore la réforme des retraites en discussion –et c'est un sujet chaud–, le projet de loi Pacte (Projet d'action pour la croissance et la transformation des entreprises), plus technique, avec tout de même un risque de polémique sur la vente de parts de l'État dans Aéroports de Paris, la Française des Jeux et Engie. La loi de finances pour 2019 prévoit l'éxonération de cotisations sociales pour les heures supplémentaires et une hausse de la prime d'activité, mais aussi une hausse de la taxe carbone et de la fiscalité sur le tabac. Il y a eu la loi Elan sur le logement (dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne suscite pas un enthousiasme délirant), la réforme de l'apprentissage, de la formation professionnelle et de l'assurance chômage, la réforme de la SNCF et le nouveau pacte ferroviaire, le plan tourisme, et on en oublie sûrement.

Cette activité législative intense –encore ne parlons-nous ici que des textes concernant l'économie– fait craquer les parlementaires, mais devrait valoir de la sympathie au président et à son gouvernement: non seulement l'exécutif travaille beaucoup, mais ces réformes visent à traduire dans la réalité les promesses du candidat. Pourtant, les sondages sont médiocres depuis déjà quelque temps et les «gilets jaunes», même s'ils sont très minoritaires (du moins ceux qui sont physiquement présents sur le terrain) peuvent affirmer qu'ils sont l'expression d'un mécontement diffus partagé par une partie importante de l'opinion.

Un discours qui ne passe pas

Sociologues et politologues nous offrent chaque jour des explications de ce phénomène surprenant par son ampleur. Si l'on s'en tient à l'analyse économique, on peut formuler plusieurs observations. La première est qu'Emmanuel Macron a su profiter d'un concours de circonstances exceptionnel, qui a fait qu'aucun des grands partis de gouvernement (PS et LR) n'a été en mesure de présenter un candidat pouvant l'emporter; il a bénéficié d'un vote par défaut, mais ce vote n'était pas –cela apparaît au grand jour maintenant–, un signe d'adhésion à son projet économique.

Le président tente un nouvel effort de pédagogie, mais cela n'y changera rien: son discours peut avoir du succès dans un amphithéâtre de Sciences Po, il ne passe pas dans le grand public. Dans un moment où la passion l'emporte, les arguments faisant appel à la raison ne marchent pas. De surcroît, même si les choix économiques du président sont les bons, il faudra du temps pour que les résultats soient tangibles. Même en supposant que les détenteurs de capitaux, séduits par le nouvel environnement législatif et fiscal, investissent massivement en France –ce qui est loin d'être acquis–, cela ne peut se traduire du jour au lendemain en hausse du PIB et en emplois.

Un autre président pourrait mener une politique qui satisferait tout de suite les «gilets jaunes», mais le prix qu'ils auraient à payer plus tard serait dramatiquement élevé

En tout cas, on assiste à un phénomène nouveau et intéressant: le principal reproche adressé à Emmanuel Macron est d'appliquer son programme! C'est une situation tout à fait étrange, dont on ne voit pas très bien comment sortir. Il est exclu que le président démissionne, ce serait trop grave pour la démocratie. De la même façon et pour les mêmes raisons, il est exclu aussi qu'il accepte de mener une politique qui ne serait pas celle qu'il s'est engagé à mener. Seules peuvent être imaginés des aménagements à la marge, pour arrondir les angles.

Les «gilets jaunes» ne doivent pas se tromper: un autre président pourrait peut-être mener une autre politique qui leur donnerait satisfaction tout de suite, mais le prix qu'ils auraient à payer plus tard serait dramatiquement élevé. Comme le montre son double déficit budgétaire et commercial, la France vit déjà au-dessus de ses moyens.

Cela ne signifie pas qu'il n'y a qu'une seule voie: celle que dessine Emmanuel Macron. Mais, s'il doit doit y avoir un changement, ce doit être en 2022, quand les Français auront fait le choix entre les programmes qui leur seront présentés à ce moment. En attendant, ceux qui briguent la succession du président actuel seraient bien inspirés de ne pas trop en faire dans le soutien aux «gilets jaunes»: s'ils parviennent à leurs fins, ils risquent fort d'être très vite confrontés au même problème, sans plus de moyens pour le résoudre.

Gérard Horny Journaliste

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