Société

Pourquoi la police japonaise n’enquête pas plus sur la disparition de Tiphaine Véron

Temps de lecture : 6 min

La Française a disparu lors de vacances au Japon, l'été dernier. Malgré des éléments troublants, les autorités refusent d’envisager la piste criminelle.

Tiphaine Véron a disparu le 29 juillet 2018 à Nikkō, au Japon. | Kazuhiro Nogi / AFP
Tiphaine Véron a disparu le 29 juillet 2018 à Nikkō, au Japon. | Kazuhiro Nogi / AFP

Rien ou presque depuis le 29 juillet. Ce jour-là, Tiphaine Véron a disparu à Nikkō, ville touristique dans la campagne japonaise à 150 kilomètres au nord de Tokyo. Et aucun élément n’a pu être découvert sur les lieux pour orienter la police de la préfecture de Tochigi, en charge de l'affaire, sur la piste accidentelle ou criminelle.

Sauf que les autorités n’envisagent que la première hypothèse et occultent –au moins en apparence– la seconde. Au grand dam de la famille de la disparue qui se bat pour faire avancer le dossier, des représentants diplomatiques qui essaient de faire bouger les lignes, et mêmes des autorités policières nationales qui ne peuvent pas se substituer à une police locale à la recherche, officiellement, d'une femme victime d’un accident en marge d’une promenade.

Des disparitions liées?

Aux premières heures de l’affaire, rapidement médiatisée en France, la piste de l’accident semblait effectivement la plus probable. Tiphaine Véron a été décrite comme une femme partie seule dans une région certes fréquentée mais malgré tout accidentée, et sujette à des crises d’épilepsie régulières qui auraient pu précipiter une chute dans un ravin ou une rivière. En outre, la trentenaire originaire de Poitiers avait commis l’erreur de nombreux touristes étrangers: partir au Japon en plein cœur de l’été, une saison peu propice à la promenade, entre des températures étouffantes et de fréquentes pluies ou des typhons précoces qui peuvent représenter un vrai danger. Dans la presse française ou japonaise, c’est donc bien l'accident qui prévaut.

Mais rapidement, les éléments qui accréditaient cette thèse s’envolent. Si la météo avait effectivement été très pluvieuse à Nikkō la veille, elle s'était améliorée le jour où la trentenaire a disparu. Partie de son hôtel sans ses affaires, le trajet que la jeune femme effectuait était plus proche de la «promenade» que de la «randonnée». Et si elle est effectivement épileptique, elle avait ses médicaments sur elle pour réduire les effets d’une crise majeure, qui arrivait –selon sa famille– environ une fois par an. Enfin, les recherches et les battues dans les lieux où elle aurait pu tomber dans l’hypothèse d’une glissade ou d’une crise invalidante n’ont absolument rien donné.

«Pour le suspect décrit sur le panneau, la police nous assure qu’il ne se trouvait plus à Nikkō. Quant aux autres affaires, on ne peut rien nous dire»

Damien Véron

Passés les premiers jours, c’est la piste criminelle que la famille et même certains médias locaux se sont mis à envisager. Et plusieurs éléments ont de quoi nourrir les inquiétudes. À Nikkō même, un panneau installé à l’entrée d’un chemin de promenade, devant le touristique temple Takino, met en garde les promeneuses contre un individu suspect se présentant comme un «guide» et abordant les femmes. Un avertissement resté sans doute impénétrable pour la Française –en admettant qu’elle l’ait croisé–, Tiphaine Véron ne parlant pas couramment japonais, et la mise en garde n’ayant pas été traduite malgré les nombreux touristes visitant la ville.

Et plusieurs faits divers récents restent inexpliqués: trois semaines après la disparition de la Française, une tête décomposée a été découverte le long d’une voix ferrée de Nikkō. Un corps a été retrouvé dans une rivière du secteur. Et à une centaine de kilomètres de la ville, mais toujours dans la région de Tokyo, à Ōamishirasato, un corps de femme démembré, la tête tranchée, a été retrouvé. Un lien possible avec l’affaire Tiphaine Véron? Officiellement non. Un suspect –le fils de la victime– a même été arrêté dans l’affaire d’Ōamishirasato. Mais dans la famille de la disparue, on commence à sérieusement douter: «Pour le suspect décrit sur le panneau, la police nous assure qu’il ne se trouvait plus à Nikkō. Quant aux autres affaires, on nous répond que l’on ne peut rien nous dire», explique Damien Véron, le frère de Tiphaine qui s’est rendu sur place pour discuter avec la police et observer les battues.

Un fait banal au Japon

Ces battues, justement, suscitent l’incompréhension de la famille dans la manière dont elles sont menées, et le peu d’empressement des autorités policières du Tochigi. La dernière en date est celle du 29 octobre: une soixantaine de personnes ont ratissé un périmètre long d'approximativement 500 mètres, sans succès, et sans aller au-delà malgré la déception de Damien Véron qui a assisté aux opérations: «Les gens sur le terrain sont concernés par notre affaire, mais ils refusent de chercher dans des lieux où ma sœur pourrait se trouver. Il y a par exemple une zone non loin de son hôtel, et à deux pas du commissariat de Nikkō, où l’eau aurait pu la transporter si elle était tombée dans la rivière. Elle n’a jamais été fouillée. Les autorités nous expliquent que des drones survoleront les lieux quand les feuilles seront tombées à la fin de l’automne…» Et la police locale refuse l’aide des autres préfectures.

Comment expliquer cet aveuglement d’une police qui, malgré les affaires criminelles mystérieuses et malgré l’absence de résultats, n’élargit pas son périmètre? Damien Véron explique que les autorités locales lui ont dit en aparté que «Nikkō est un paradis pour touristes». Le tourisme, un secteur en pleine expansion –douze millions de visiteurs, dont 100.000 touristes étrangers par an pour une ville de 85.000 habitants– dans une préfecture rurale et déclinante. De quoi ne pas inciter à faire toute la lumière sur un homicide perpétré par un Japonais sur une touriste occidentale, amoureuse du pays? Difficile à confirmer, mais l’hypothèse commence à trotter dans la tête d’une partie de la famille.

«Inlassablement, on nous répète que tant qu’il n’y a pas un élément précis, la police ne se penchera pas sur la piste criminelle. Mais comment trouver un élément si on ne cherche pas?»

Le criminologue Yasuhiro Maruyama avance une autre explication: Tiphaine Véron s’est malheureusement volatilisée dans un pays où les disparitions d’adultes sont monnaie courante –la journaliste Léna Mauger avait d’ailleurs publié un livre documenté sur ce phénomène qui concerne 80.000 à 100.000 personnes par an– et la police ne cherche donc pas outre mesure pour un fait qui, s’il est médiatisé en France, est banal pour elle. «Dans l’affaire de Tiphaine Véron, je pense que la police locale travaille tout simplement comme elle en a l’habitude. Elle n’en ferait pas plus si c’était un ressortissant japonais. Et la police ne se penchera pas sur une hypothèse criminelle tant qu’elle n’aura pas d’indice probant.» Un cercle vicieux que confirme le frère de Tiphaine: «Inlassablement, on nous répète que tant qu’il n’y a pas un élément précis, la police ne se penchera pas sur la piste criminelle. Mais comment trouver un élément si on ne cherche pas?»

En coulisses, les choses bougent pourtant. Le 17 octobre dernier, Sybille Véron, la sœur de la disparue, journaliste de profession, a pu se glisser dans le pool de journalistes présents pour l’accueil à l’Élysée du Premier ministre japonais Shinzō Abe. Elle a interpellé les deux dirigeants, ce à quoi le président français a répondu: «Je n'ai pas l'habitude de traiter ces sujets-là devant la presse. Nous allons l'évoquer, mais dans un cadre approprié parce que je traite les sujets en profondeur». Si aucune nouvelle ne semble avoir émergé de cette interpellation médiatique, selon nos informations, le pôle diplomatie de l’Élysée s’est penché sur le dossier.

Autre élément faisant espérer: l’ouverture d’une enquête pour «séquestration et enlèvement» –une qualification sans ambiguïté– par le parquet de Poitiers. La transmission des éléments de l’enquête par la police de Nikkō est prévue pour la toute fin novembre. Une démarche qui pourrait permettre à la famille d’accéder à certains éléments de l’enquête, si du moins les autorités locales jouent le jeu de la pleine collaboration. Damien et Sybille Véron, eux, retourneront à Nikkō mi-décembre et espèrent qu’ils seront accompagnés cette fois par des officiers de la police française, qui pourront collaborer avec les enquêteurs locaux. Et envisager enfin officiellement l’hypothèse que Tiphaine ait pu rencontrer la mauvaise personne au mauvais endroit dans ce pays qu’elle aimait tant.

Damien Durand Journaliste

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