Politique

Il devient urgent pour la France insoumise de revoir sa stratégie électorale

Temps de lecture : 6 min

Mauvaise passe pour Mélenchon: la candidate LFI a été battue dans la législative partielle de l'Essonne, et la nouvelle direction du PCF semble avoir opté pour l'autonomie.

Jean-Luc Mélenchon en meeting à Pau (Pyrénées-Atlantiques), le 8 novembre 2018 | Iroz Gaizka / AFP
Jean-Luc Mélenchon en meeting à Pau (Pyrénées-Atlantiques), le 8 novembre 2018 | Iroz Gaizka / AFP

Il y a des week-ends avec, et des week-ends sans. Celui que viennent de passer Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise, du 23 au 25 novembre, appartient plutôt à la seconde catégorie.

Deux faits politiques sont venus assombrir la fin de semaine de la gauche de la gauche, qui tente de se refaire une santé, après l'épisode calamiteux des perquisitions, en surfant sur la contestation multiforme des gilets jaunes.

Circonscription gagnable perdue

Le fait le plus médiatique et le plus relayé sur les réseaux sociaux est l'élection législative partielle de l'Essonne, qui avait pour but de pourvoir le siège laissé vacant par Manuel Valls, parti à la conquête de la mairie de Barcelone après avoir quitté l'Assemblée nationale. Le second tour, le 25 novembre, laissait en lice le maire d'Évry, Francis Chouat, soutenu par La République en marche (LREM), et Farida Amrani, candidate de La France insoumise (LFI).

Bras droit de Valls, Chouat était arrivé en tête au premier tour avec 30% des suffrages exprimés, contre 17,8% à Amrani, dans un contexte d'énorme abstention (plus de 80%). Sur le papier, le second tour pouvait apparaître serré –Valls ne l'avait emporté que de 139 voix en juin 2017, ce qui avait entraîné un recours (rejeté) devant le Conseil constitutionnel de la part d'Amrani–, en raison de l'incertitude sur les reports de voix.

Finalement, le maire d'Évry l'a largement emporté, avec 59,1% des suffrages exprimés et plus de deux mille voix d'avance –la participation étant aussi faible qu'au tour précédent. Pour sa part, Farida Amrani a enregistré un très net recul par rapport à son résultat des élections générales de 2017.

La candidate insoumise comptait sur de bons reports de voix de la gauche, après le désistement du candidat communiste en sa faveur et les appels à voter LFI lancés par plusieurs personnalités du PS (Luc Carvounas, Laurent Baumel, Julien Dray), des cadres de la fédération de l'Essonne, le chef de fil de Génération.s Benoît Hamon, les écologistes Noël Mamère, Esther Benbassa (sénatrice) et Michèle Rivasi, le Mouvement républicain et citoyen (MRC, chevènementiste) et jusqu'aux Radicaux de gauche.

La France insoumise elle-même avait mis le paquet. Mélenchon était venu en meeting pour soutenir sa candidate et une demi-douzaine de parlementaires LFI avaient fait le déplacement dans la circonscription, réputée gagnable puisqu'elle figurait parmi les cinquante dans lesquelles le candidat insoumis à la présidentielle avait réussi son meilleur score. Il n'y avait qu'un seul mot d'ordre, vulgarisé par François Ruffin sur Twitter: «Bon débarras à la gangrène Valls, il faut nettoyer le terrain.»

Gauche rassemblée contre chacun pour soi

L'examen des résultats montre que la candidate insoumise n'a pas bénéficié d'un regain de mobilisation, malgré ce déploiement de moyens. Le choix explicite du «ni ni» de la candidate Europe Écologie-Les Verts (EELV), Eva Sas, derrière laquelle s'était rangé le PS au premier tour, a été préjudiciable à Amrani, dont l'attachement à la laïcité a été rudement mis en cause par ses adversaires, notamment du Printemps républicain.

Cette défaite électorale est non seulement un revers pour Jean-Luc Mélenchon, mais également un échec cuisant pour les appareils politiques de la gauche, dont les prises de positions –en l'espèce en faveur de La France insoumise– sont modérément suivies, voire rejetées, par l'électorat populaire.

Les responsables de La France insoumise en ont tiré la conclusion que la juxtaposition des étiquettes de soutien au second tour n'avait pas été la bonne stratégie électorale –sans dire, pour autant, quelle aurait été la bonne.

Mélenchon avait déjà fait ce reproche à l'occasion des premières partielles de l'année. Il avait opposé la stratégie d'union au premier tour adoptée dans le Territoire de Belfort, perdante selon lui, à celle du «chacun pour soi» retenue dans le Val d'Oise... et qui avait été tout aussi perdante.

«“La gauche rassemblée” est un étouffoir, un brise lame, un tue la joie», écrivait-il alors sur son blog. C'est pourtant bien la stratégie qu'il a soutenue au second tour dans l'Essonne, car il n'y en avait guère d'autre. Les raison de la défaite sont peut-être à chercher ailleurs.

Fin de l'«effacement» des communistes

Le second fait politique du week-end a provoqué moins de bruit, mais il est probablement plus important sur le temps long. À l'occasion de son 38e congrès baptisé extraordinaire, le Parti communiste (PCF) a non seulement changé de chef de file –Pierre Laurent, sénateur de Paris, a cédé sa place de secrétaire national à Fabien Roussel, député du Nord– mais aussi de stratégie électorale. En ligne de mire, les municipales de 2020 et la présidentielle de 2022.

Dans la préparation du congrès, le texte présenté par la direction sortante conduite par Pierre Laurent –fils de Paul Laurent (1925-1990), qui fut n°2 du PCF quand Georges Marchais en était le secrétaire général– avait été mis en minorité par un texte alternatif soutenu notamment par André Chassaigne, premier signataire et président du groupe communiste de l'Assemblée nationale, et par Fabien Roussel.

Devenu base commune de discussion pour les congressistes, ce texte, critique sur les orientations de la direction sortante, prônait la fin de l'«effacement» des communistes derrière Mélenchon.

Lors des deux dernières consultations présidentielles (2012 et 2017), le PCF s'est effectivement rangé dans l'ombre du candidat insoumis, en ne présentant pas de candidat propre. Il est vrai que la dernière candidate qui avait défendu les couleurs communistes, Marie-George Buffet, n'avait obtenu en 2007 qu'un peu plus de 700.000 voix et 1,93% des suffrages exprimés. Quoi qu'il en soit, Roussel et les signataires de son texte initial –42,15% des 30.833 votantes et votants, sur les 49.218 personnes adhérentes à jour de cotisations– ne veulent pas recommencer l'expérience une troisième fois.

Selon toute probabilité, le PCF aura son propre candidat à la présidentielle de 2022 –Roussel lui-même, sans doute. Ce qui lui laisse trois ans et demi pour améliorer le score catastrophique de Buffet et, collatéralement, priver le candidat de La France insoumise –probablement Mélenchon, sauf changement de leader– de quelques précieux points de pourcentage. Il ne s'agit pas d'une bonne nouvelle pour l'ancien sénateur socialiste passé à l'insoumission.

Fabien Roussel à l'Assemblée nationale, le 3 avril 2018 | Thomas Samson / AFP

Lors du 38e congrès du PCF, des interventions, exprimant une opinion assez répandue, ont déploré «l'humiliation» dont les communistes auraient fait l'objet de la part de Mélenchon. Avec plus ou moins de netteté, d'autres reprochaient à la direction d'avoir quitté «le cœur de la gauche» pour faire le choix de l'alliance avec la gauche radicale, au risque de se marginaliser encore plus.

Élections municipales et européennes décisives

À l'évidence, le tandem Chassaigne-Roussel est porteur d'une revalorisation de l'identité propre des communistes, qui n'est pas sans rappeler, toutes choses inégales par ailleurs électoralement, les années Thorez et, plus tard, les années Marchais. Une identité sacrément malmenée depuis la chute du Mur de Berlin.

Plus encore, en changeant son fusil d'épaule, le PCF cherche surtout à préserver la dernière implantation solide qui lui reste: le communisme municipal. Cet ancrage, très puissant dans les trois décennies d'après-guerre –on se souvient de la «ceinture rouge» des banlieues parisiennes–, s'est certes amenuisé au fil des quarante dernières années, mais il demeure un paramètre indispensable pour la survie du parti.

L'équation est relativement simple pour les dirigeants communistes. D'un côté, Mélenchon et La France insoumise ont une implantation locale quasiment inexistante; de l'autre, le PCF est encore le partenaire privilégié du PS dans de nombreuses municipalités dirigées par les socialistes, malgré leur débâcle historique de 2014.

Pour le renouvellement de 2020, et même si le Parti socialiste est au fond du trou sur le plan électoral à l'échelle nationale, le choix n'est pas trop compliqué à faire. D'autant que l'enjeu est de faire en sorte que des maires socialistes ne cèdent pas aux sirènes macronistes –ce qui, pour le coup, porterait un coup fatal au PCF.

Entre-temps, les élections européennes vont donner un premier aperçu des conséquences de cette modification stratégique. Bien décidée à présenter en mai 2019 une liste conduite par Ian Brossat, adjoint PCF de la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo, la nouvelle équipe de direction communiste pourra mesurer l'impact psychologique de son changement de ligne, surtout qu'une alliance avec le mouvement Génération.s de Benoît Hamon n'est pas totalement exclue: une concurrence naissante pour Mélenchon?

Olivier Biffaud Journaliste

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