Société / Culture

Entre Zola et Hanouna, le cœur des «gilets jaunes» balance

Temps de lecture : 6 min

Cyril Hanouna se verrait bien porte-parole des «gilets jaunes». Après tout, pourquoi pas ? Suffirait qu'il ait lu «Germinal» pour briller devant Macron.

Monument Émile Zola, dans le XVe arrondissement de Paris | Dr Bob Hall via Flickr CC License by
Monument Émile Zola, dans le XVe arrondissement de Paris | Dr Bob Hall via Flickr CC License by

Les «gilets jaunes» se sont trompés de siècle. Cent cinquante ans plus tôt, ils auraient eu comme farouche défenseur Émile Zola en personne. Aujourd'hui, ils ont Cyril Hanouna. Grandeur et décadence. Et Zola, à n'en pas douter, dans sa légèreté coutumière, aurait envoyé du lourd, du très lourd même. De cette même charge implacable présente à chaque page de Germinal où le mineur revêt la figure sacrificielle du crucifié, victime de l'appétit vorace de quelques grands marchands sans scrupules. Pour s'en convaincre, il suffit de relire quelques passages emblématiques du roman:

«Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui était entrée et qui écoutait d’un air sombre, comme grandie dans son éternelle robe noire. Si je vous disais que j’ai payé les œufs vingt-deux sous… Il faudra que ça pète. Les trois hommes, cette fois, furent du même avis. Ils parlaient l’un après l’autre, d’une voix désolée, et les doléances commencèrent. L’ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères, c’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89, si goulûment, qu’ils ne lui laissaient même pas le fond des plats à torcher. Qu’on dise un peu si les travailleurs avaient eu leur part raisonnable, dans l’extraordinaire accroissement de la richesse et du bien-être, depuis cent ans? On s’était fichu d’eux en les déclarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se privaient guère. Ça ne mettait pas du pain dans la huche, de voter pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux misérables qu’à leurs vieilles bottes. Non, d’une façon ou d’une autre, il fallait en finir, que ce fût gentiment, par des lois, par une entente de bonne amitié, ou que ce fût en sauvages, en brûlant tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient sûrement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siècle ne pouvait s’achever sans qu’il y eût une autre révolution, celle des ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la société du haut en bas, et qui la rebâtirait avec plus de propreté et de justice.

- Il faut que ça pète, répéta énergiquement madame Rasseneur.»

On remplace le prix des œufs par celui du carburant et nous y sommes. Rien n'a changé. Les mêmes constats amers, les mêmes revendications, les mêmes bourgeois qui s'en mettent plein les fouilles. L'histoire est un éternel recommencement. Les misères d'hier valent les précarités d'aujourd'hui. Et on a pu voir samedi dernier sur les Champs-Élysées que pour péter, cela a bien pété. Et que cela pétera encore. Aussi longtemps que les «gilets jaunes», ces nouveaux mineurs, n'auront pas obtenu satisfaction. Si seulement ils pouvaient avoir un leader, un porte-parole qui présente bien, à même de traiter d'égal à égal avec le Macron honni. Un qui s'avancerait sous les ors de l’Élysée et déclarerait à la face du président:

«Monsieur le directeur, c’est justement parce que je suis un homme tranquille, auquel on n’a rien à reprocher, que les camarades m’ont choisi. Cela doit vous prouver qu’il ne s’agit pas d’une révolte de tapageurs, de mauvaises têtes cherchant à faire du désordre. Nous voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il nous semble qu’il serait temps de s’arranger, pour que nous ayons au moins du pain tous les jours.»

Serait bien embêté le Macron, si on lui causait de la sorte au lieu de courser le journalope. Car, trop c'est trop. La France gronde, la France montre des dents, la France, celle des silencieux, des honnêtes travailleurs et des manifestants pacifiques, n'en peut plus de crever dans l'indifférence générale. Cette France en galère qui se lève tôt, parcourt des kilomètres et des kilomètres, rentre fourbue chez elle pour s'apercevoir que ces collabos de BFM, cette bande de youpino macronistes, ont encore passé leur journée à raconter crasse sur crasse:

«L’exaspération croissait, une exaspération de peuple calme, un murmure grondant d’orage, sans violence de gestes, terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques têtes sachant compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus durs. Mais c’était surtout l’enragement de cette paie désastreuse, la révolte de la faim, contre le chômage et les amendes. Déjà on ne mangeait plus, qu’allait-on devenir, si l’on baissait encore les salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère séchait tellement les gosiers, que le peu d’argent touché restait sur les comptoirs.»

Qu'est-ce qu'il pourrait bien leur répondre le Macron si d'aventure on lui expliquait en des termes circonstanciés la détresse du travailleur qui ne croit plus en rien, qui s'est tellement de fois fait avoir, sous Chirac, sous Sarkozy, sous Hollande, qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que la prochaine fois ce soit Marion ou Marine qui remporte la mise? Il faut écouter les travailleurs quand ils parlent:

«Notre désir, par malheur, est que la Compagnie s’occupe moins de nous, et qu’au lieu de jouer le rôle de providence, elle se montre tout bonnement juste en nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu’elle se partage. Est-ce honnête, à chaque crise, de laisser mourir de faim les travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires?… Monsieur le directeur aura beau dire, le nouveau système est une baisse de salaire déguisée, et c’est ce qui nous révolte, car si la Compagnie a des économies à faire, elle agit très mal en les réalisant uniquement sur l’ouvrier.»

T'as compris Manu? Parce que le «gilet jaune», c'est un homme comme les autres. Un qui lorsqu'il ne bastonne pas l'homo, le Noir, le migrant –erreur de jeunesse d'un mouvement parfois débordé par des énergumènes exaltés– a les rêves de Monsieur tout le monde. D'oublier un peu ce monde de brutes et s'envoler dans le firmament de l'espérance immaculée:

«Elle finissait par sourire, l’imagination éveillée, entrant dans ce monde merveilleux de l’espoir. Il était si doux d’oublier pendant une heure la réalité triste! Lorsqu’on vit comme des bêtes, le nez à terre, il faut bien un coin de mensonge, où l’on s’amuse à se régaler des choses qu’on ne possédera jamais. Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait d’accord avec le jeune homme, c’était l’idée de la justice.»

Voilà ce que c'est le mouvement des «gilets jaunes». La grande colère du peuple délaissé. Oublié. Mis au rencart sur l'autel de la mondialisation, de la croissance qui jamais ne vient ou alors seulement pour les autres, de l'Europe qui s'entend seulement à déposséder les peuples de leur souveraineté, de toute cette richesse confisquée par les gens d'en haut, des nantis, des journalistes, des politiques, des combinards de tout poil, de tout bord, qui depuis des décennies, s'engraissent comme des porcs sur le dos des travailleurs. «Gilets jaunes», l'heure de la grande révolte a sonné:

«Alors de toute la France, ils accoururent. Ce fut une déferlante, l'expression même d'un peuple qui en avait trop vu, trop subi pour demeurer silencieux. Il fallait que cela sorte, cette colère transmise de génération en génération, comme une malédiction, l'éternelle colère des gens de rien, des gens de peu, des gens d'en bas, de la France périphérique, de la France périurbaine, où l'on se mourait sous le regard indifférent de la capitale. Il en vint de partout, des quatre coins du pays, fleuve intarissable où à la multitude croissante des «gilets jaunes» éparpillés dans les rues de Paris comme des soleils ivres jetés dans le désordre d'un monde à l'agonie, se mêlaient la foule vorace des anonymes, venus contempler le long et infini cortège en tête duquel plastronnait, buste en avant, regard droit et franc, mâchoire volontaire, Cyril Hanouna qui, en passant pas loin de l’Élysée, aux abords du Théâtre Marignan, dans ce Paris cossu peuplé d'intouchables, ne put s'empêcher de penser: “Et si mon tour était venu?”»

(Extraits tirés de Germinal, d'Émile Zola. Sauf la dernière, pure invention du crétin boboïsant qui se prétend auteur)

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Laurent Sagalovitsch romancier

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