Culture

Bernardo Bertolucci, prince du cinéma à l'œuvre inégale et à la vie tourmentée

Temps de lecture : 5 min

Le réalisateur italien laisse derrière lui une filmographie où brillent quelques chefs-d'œuvre inoubliables, et où s'évanouissent d'autres longs-métrages plus anecdotiques.

Bernardo Bertolucci à Rome, le 28 mai 2015 | 
Tiziana Fabi / AFP
Bernardo Bertolucci à Rome, le 28 mai 2015 | Tiziana Fabi / AFP

Il est mort le 26 novembre, à l'âge de 77 ans. C’est la triste fin d’une histoire triste.

Une histoire qui se décline en quatre grands épisodes aux tonalités diverses, mais qui tireront vers le sombre, bien trop tôt.

Jeunesse audacieuse

Bernardo Bertolucci a 23 ans lorsqu’il devient une figure publique importante du cinéma italien –soit, à bien des égards, du cinéma alors le plus fécond du monde. Rossellini et De Sica sont toujours là, Fellini a atteint le sommet qu’il ne quittera plus pendant près de vingt ans, le règne de Visconti est établi, et Sergio Leone arrive. Deux génies à la modernité plus tranchante, Michelangelo Antonioni et Pier Paolo Pasolini, sont déjà reconnus pour leur apport essentiel –sans parler de nombreuses autres personnalités importantes.

À 23 ans, le fils de poète signe son deuxième film, après avoir commencé aux côtés du cinéaste et lui aussi poète Pasolini comme assistant sur Accatone, puis avoir tourné son premier film, La Commare Secca (que personne n’a jamais appelé de son titre français Les Recrues), d’après un scénario de l’auteur de Mamma Roma.

En 1964, au sein de cette exceptionnelle galaxie de talents, Bertolucci fait entendre une musique différente, dérangeante, inventive, qui s’inspire explicitement de la Nouvelle Vague française et surtout de Jean-Luc Godard, avec une approche politique plus explicite.

Juste avant Les Poings dans les poches et La Chine est proche de son compère Marco Bellocchio, Prima della Rivoluzione impose Bernardo Bertolucci comme figure d’une jeunesse audacieuse, qui pousse plus loin les ruptures avec les formes dominantes et les pouvoirs établis.

Bande-annonce de Prima della rivoluzione

Cette approche du cinéma comme arme formelle se traduira par le geste expérimental et agressivement transgressif qu’est Partner (1968), happening filmique aujourd’hui très daté, et la participation au collectif La Contestation (1969), aux côtés notamment de Godard, Pasolini et Bellocchio.

Mais l’autre grand film de l’époque signé par Bertolucci est sans doute le trop peu connu et passionnant La Via del Petrolio (1967), enquête documentaire sur les chemins du pétrole, du golfe Persique aux pompes à essence européennes, d’une lucidité géopolitique remarquable à l’époque –et très significative de l’intelligence et du sens narratif de son auteur.

Chemins obscurs

Les années 1970 s’ouvrent avec le déploiement d’une œuvre ample et profonde, grâce à trois films majeurs, La Stratégie de l’araignée et Le Conformiste, tous les deux en 1970, et Le Dernier Tango à Paris, en 1972.

Bertolucci y explore les chemins obscurs de la fascination, du pouvoir, des formes de domination où l’héritage du fascisme, la domination masculine, l’appel du vide et de la mort construisent, très différemment, des paysages qu’aucune explication simpliste ne saurait contenir et encore moins résoudre.

Tout le monde se souvient du scandale du Dernier Tango –on y reviendra–, qui en aura occulté la complexité esthétique et la profonde tristesse, comme il rejette dans l’ombre la richesse à multiples entrées de La Stratégie, et surtout la puissance glaciale du Conformiste, sans doute le premier véritable chef-d’œuvre de son auteur, avec un Trintignant inoubliable.

Puis, grâce à l’extraordinaire succès du Dernier Tango, Bertolucci réalise avec d'importants moyens sa plus grande œuvre, la fresque 1900épopée italienne, épopée européenne, épopée révolutionnaire.

Récit du basculement dans le XXe siècle d’un monde violent et sensuel, ancré dans la campagne de l’Émilie-Romagne et emporté par un souffle à décorner les manuels d’histoire, 1900 est simultanément étude inspirée des imaginaires et des représentations, des imageries et des idéologies qui y naissent et traverseront les temps, jusqu’au présent de la réalisation.

Sorti à une époque qui réclamait des discours plus carrés, 1900 est un échec public aussi injuste que douloureux pour le réalisateur.

D'une ambition baroque et opératique, les deux films «italo-italiens» qui closent la période, La Luna (1979) et Tragédie d’un homme ridicule (1981), connaissent un destin en demi-teinte. Les temps ont changé.

Fastes orientaux

Les années 1980 voient Bertolucci se lancer, après une longue éclipse, dans sa grande trilogie «orientale»: Le dernier empereur (1987), Un thé au Sahara (1990) et Little Buddha (1993). Orientaux par les lieux où ils sont situés (Chine, Maroc, Tibet), ces films sont surtout des productions internationales fortement marqués par Hollywood.

Et Hollywood ne s’y trompe pas, en décernant une brassée d’Oscars au Dernier Empereur, grand spectacle où la méditation politique sur le pouvoir et ses masques, toujours présente chez Bertolucci, est noyée dans les surenchères visuelles et psychologiques.

C’est aussi l’époque d’Amadeus, des Liaisons dangereuses, de Furyo, quand la grande industrie ne craignait pas de s’attaquer à des sujets complexes où le luxe des costumes et des décors frayaient avec des ambitions de récit, confié à des réalisateurs non-américains.

Avec la trilogie, les sujets sont liés à l’Orient, mais la conception vient de l’Occident. Les trois films sont conçus avec le scénariste anglais Mark Peploe, également beau-frère de Bertolucci (qui a épousé la réalisatrice Clare Peploe en 1979), et le producteur Jeremy Thomas.

Pourtant, la recette s’épuise: si le premier film est un triomphe, le deuxième –en fait le plus intéressant, inspiré du récit éponyme de Paul Bowles– est un demi-succès, et le troisième une déception.

Deux films intimistes et plutôt décoratifs, Beauté volée et Shandurai, l’un en Toscane et l’autre à Rome, n’ajoutent rien de significatif.

Mai, mal, Maria

Au début des années 2000, avec Innocents -The Dreamers, Bernardo Bertolucci se lance dans un projet ambitieux, qui le touche très directement: l’évocation simultanée de l’amour du cinéma et de l’engagement révolutionnaire de la jeunesse.

L'affaire de la Cinémathèque et Mai 68 sont les omniprésents hors-champ d’une histoire d’amour à trois très beaux jeunes gens (Eva Green, Louis Garrel, Michael Pitt), où sont supposés s’incarner les passions de l’époque. Ce qui s’était enflammé à l’époque du Dernier Tango, conçu sur un principe comparable en transposant dans une passion amoureuse les pulsions de l’époque, fait cette fois long feu.

L’année du film est aussi celle où le cinéaste subit deux opérations du dos, qui le laisseront souffrant le martyre et assigné à un fauteuil roulant pour le restant de ses jours.

Il disparaît des plateaux de tournage et des écrans, jusqu’à la réapparition inattendue, neuf ans plus tard, avec Moi et toi (2012).

Magnifique et délicate histoire d’introspection, d’affection et de retour sur un passé mal compris, ce huis-clos souterrain porte en filigrane une musique autobiographique, dont le présent entravé de son auteur n’est pas absent. Malgré sa sélection à Cannes, le film passera, hélas, quasi-inaperçu.

Puis viendra l’affaire Maria Schneider, retour sur l’épisode que fut le tournage de la scène de sodomie (simulée) du Dernier Tango. «Je me suis sentie humiliée et, pour être franche, un peu violée, à la fois par Marlon et par Bertolucci. Après la scène, Marlon ne m’a pas consolée, et ne s’est pas excusé», expliquera l'actrice en 2007.

Bertolucci reconnaîtra ne pas l'avoir prévenue de ce qui allait se passer, et sans jamais s'excuser du sort réservé à l'actrice, évoquera tout au plus «un ridicule malentendu».

Le livre de la cousine de l’actrice, Vanessa Schneider, paru cet été, affirme que cet épisode est la clé de l’existence malheureuse et tourmentée de celle qui avait été la partenaire de Marlon Brando en 1972. Du gouffre qui sépare le monde d'alors de celui d'aujourd'hui, Bertolucci fut des explorateurs –ce qui évidemment ne disculpe de rien.

La longue trajectoire du cinéaste Bernardo Bertolucci est celle d’un artiste inspiré, qui dans une époque aujourd’hui lointaine, les années 1960 et 1970, aura offert au cinéma des œuvres à la fois extrêmement singulières et en phase avec leur temps, des œuvres troublantes, défiant les règles morales, les cadres idéologiques et les côtés les plus obscurs de l'intime.

Les réussites d’alors l’auront installé à un sommet qu’aura ensuite un moment éclairé l’or des neuf statues récoltées par un visionnaire qui jamais ne fut empereur, mais un prince dont le règne s’était déjà achevé.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

Newsletters

Verra-t-on une Miss France arabe couronnée cette année?

Verra-t-on une Miss France arabe couronnée cette année?

Elles sont les grandes absentes des palmarès malgré une volonté de diversité du comité d'organisation.

«Derniers Jours à Shibati» et la résistance du documentaire à l'ère de la post-vérité

«Derniers Jours à Shibati» et la résistance du documentaire à l'ère de la post-vérité

Consacré à la destruction d'un vieux quartier d'une mégapole chinoise, le film de Hendrick Dusollier est un excellent témoin des puissances, mais aussi des exigences du genre.

La liste de Noël féministe (pour combler toute la famille)

La liste de Noël féministe (pour combler toute la famille)

De quoi faire très plaisir à beaucoup, et faire grincer les dents des autres.

Newsletters