Culture

«Voyage à Yoshino», le film-forêt de la sorcière du cinéma Naomi Kawase

Temps de lecture : 5 min

Ample poème animiste, le nouveau film de la réalisatrice japonaise actuellement célébrée au Centre Pompidou entraîne dans les sous-bois du désir et de la mémoire.

Capture d'écran de la bande-annonce | Haut et Court
Capture d'écran de la bande-annonce | Haut et Court

Les arbres sont les héros. Grands, fiers, affrontant les vents puissants, les armes bruyantes et meurtrières des hommes. Un peu comme le grand roman de cette rentrée, L’Arbre monde de Richard Powers, le nouveau film de Naomi Kawase raconte des histoires d’humains, mais en inventant un rapport à l’espace, au temps et à l’imaginaire qui serait inspiré de l’organisation des végétaux.

Le titre français avec son petit air Miyazaki (une référence non seulement très honorable mais tout à fait en phase avec ce film) cache le véritable titre, qui s’inscrit sur l’écran peu après le début de la projection: Vision.

«Vision» est supposé être le nom d’une plante médicinale aux pouvoirs puissants, celle que cherche la voyageuse écrivaine jouée par Juliette Binoche. Cette herbe magique, c’est bien sûr le cinéma lui-même, tel que le pratique la réalisatrice de La Forêt de Mogari et de Still the Water.

La voyageuse française s’appelle Jeanne. Dans la grande zone de montagnes boisées qui entoure l’antique cité de Nara, elle rencontre un garde forestier, Tomo. Voyage à Yoshino n’est pas leur histoire.

Du moins pas plus que celle du chien blanc qui accompagne Tomo dans ses randonnées. Ou l’histoire de la mort et de la vie de celui-ci et de celui-là. Ou celle de la dame qui connaît les herbes et dit qu’elle a 1.000 ans, d’un jeune homme blessé trouvé dans un fossé. D’un amant passé ou peut-être dans une autre vie, si ce n’est pas la même chose.

Branché sur mille autres

La circulation dans les histoires, les souvenirs, les rêves, les rencontres épouse les formes de ces plantes qui se développent en réseaux, souterrains, sans début ni fin, solidaires et différentes. Et là, on songe à Deleuze et Guattari et à leurs rhizomes devenus un pont-aux-ânes de la philo contemporaine si telle est notre tasse de thé vert, mais surtout au sensuel et joyeux Champignon de la fin du monde, maître ouvrage de l'anthropologue Anna Tsing traduit l’an dernier, et véritable matrice inconsciente du film.

Dessine-moi un rhizome... | Haut et Court (capture d'écran de la bande-annonce)

Rhizomatique, lui aussi, ce film qui ne cesse d'appeler des échos, des correspondances, avec d'autres images, d'autres récits, d'autres approches. Cinéastes, écrivaines et écrivains, philosophes, anthropologues: chercheurs et artistes inventent en ce moment des formats qui prennent acte d'un autre rapport au monde. Il s'inspirent éventuellement d'héritages traditionnels non-occidentaux (c'est le cas de Kawase) mais en relation avec les enjeux politiques –donc environnementaux– les plus contemporains.

Sorcière du cinéma, habitée de forces sensorielles dont il n’importe pas de savoir dans quelle mesure elle les maîtrise, Naomi Kawase inverse grâce à l’art qu’elle pratique les puissances du temps et de l’espace à l’œuvre dans la nature.

Le temps devient son espace, où se déploient –très loin des logiques causales, psychologiques, dramatiques– les circulations entre affects, désirs, présence physique et mentale des êtres aimés ou craints.

Jeanne (Juliette Binoche), à l'orée d'un monde inconnu, et d'elle-même. | Haut et Court (capture d'écran de la bande-annonce)

L’espace (la forêt) devient l’horloge qui rythme les émotions, les mises en relation entre des êtres répertoriés de manière utile mais discutable comme appartenant à des espèces différentes. Ou, comme le dit Bruno Latour, «l'espace devient une histoire agitée dont nous [les êtres humains] sommes des participants parmi d'autres, réagissant à d'autres réactions».

On connaît la singularité et la puissance du cinéma de Kawase depuis le premier plan de son premier film, le bouleversant Suzaku qui fit d’elle la plus jeune récipiendaire de la Caméra d’or à Cannes en 1997. Le film s’ouvrait sur un long plan d’un arbre immense, et c’était comme si le cosmos se déployait devant nous –et dans le regard de l’adolescente, héroïne du film et avatar de la cinéaste. Tout était dit, sans un mot.

Le monde moderne, et le feu

Dans ce film apparaissait également une figure qui revient dans Yoshino, celle du tunnel dans lequel s’enfoncent à plusieurs reprises des personnages.

Le tunnel est à la fois matérialisation du monde actuel, pas du tout absent du film même si maintenu dans les marges de l’écran, chemin de communication, et possible lien avec un autre monde qui peut être la modernité, ou la mort. L'au-delà a plus d'un pli dans son sac.

Tard dans le film, et de manière inattendue, le feu surgira, sublime et terrifiant. Mais le film lui-même est un peu comme un brasier, que la réalisatrice alimente à grandes brassées d’imaginaire, de symboles, de sensations où la majesté des vallées boisées, le désir physique, le mystère d’une naissance sont des combustibles magiques.

Le forestier Tomo, émouvant combustible du grand feu réalisé par Naomi Kawase. | Haut et court (capture d'écran de la bande-annonce)

Parfois les flammes baissent, parfois le feu couve sous les braises d’un film qui jamais ne s’éteint, mais vit d’une existence instable, et qui plus d’une fois déstabilise. Le Voyage à Yoshino est aussi un voyage dans des manières d’être au monde et de le partager auxquelles nous ne sommes pas accoutumés.

Intégrale, installation, correspondance

Onirique et concret, il ouvre plus grand que jamais l’arc qui relie chez Naomi Kawase réalisme et surnaturel, et dont témoigne toute son œuvre, désormais considérable. C’est ce que permet de découvrir l'intégrale que lui dédie jusqu’au 7 janvier le Centre Pompidou.

Outre ses grandes fictions, il convient au moins de rappeler l’envoûtant Shara. Il faut y découvrir l’immense œuvre documentaire, essentiellement construite autour de sa biographie familiale, avec un sens de l’intime, du fantastique, de la tendresse et de la cruauté dont on cherche en vain les équivalents.

«Screens of Memory», installation de Naomi Kawase au Centre Pompidou.

Au Centre Pompidou, Naomi Kawase propose également des installations, dont le beau «Screens of Memory», dont le caractère à la fois multiple, fragmenté et jouant sur la clôture et l'accès est une belle transposition spatiale de son œuvre de cinéaste.

Elle s’y trouve, selon un dispositif fécond déjà plusieurs fois expérimenté par Beaubourg depuis l’inoubliable Correspondances Kiarostami-Erice, en dialogue avec le jeune cinéaste espagnol catalan Isaki Lacuesta.

Kawase et Lacuesta diffèrent par l’âge et l’origine, leurs manières de filmer ne se ressemblent pas, et voici précisément que naissent des harmoniques, des échos, d’inattendues et heureuses suggestions permises par cette rencontre, d’abord à distance puis au niveau -1 du grand navire de Renzo Piano. On se croirait dans une forêt.

Voyage à Yoshino

de Naomi Kawase, avec Juliette Binoche, Masatoshi Nagase, Mari Natsuki, Takanori Iwata

Séances

Durée: 1h48

Sortie le 28 novembre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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