Santé / Culture

«Hippocrate» prend le contre-pied hollywoodien et montre l'hôpital dans son plus simple appareil

Temps de lecture : 7 min

Trop soucieux de montrer l'hôpital en souffrance, Thomas Lilti en a oublié de créer des personnages attachants.

Hippocrate, la série | Denis Manin/31 Juin Films/Canal+
Hippocrate, la série | Denis Manin/31 Juin Films/Canal+

Dans son pilote diffusé il y a treize ans, Grey’s Anatomy annonce la couleur: Meredith Grey, interne en première année, se réveille auprès d'un coup soir, qu’elle vire de chez elle et qui s’avère être le docteur Derek Shepherd, titulaire en neurochirurgie à l’hôpital où elle fait sa rentrée. Le début d'une histoire d'amour passionnée et d'une série où l'on couche plus souvent avec ses collègues qu'on ne pose de perf'.

Hippocrate, la nouvelle série du médecin-cinéaste Thomas Lilti diffusée dès le 26 novembre sur Canal+, plante elle aussi les bases: pour son premier jour, Alyson loupe son RER et cavale dans les souterrains glauquissimes de l’hôpital Raymond-Poincaré, en banlieue parisienne. Personne ne baise avec son ou sa supérieure hiérarchique, et si la glaciale Chloé (Louise Bourgoin) cache sa relation avec un titulaire (Philippe Garrel), absent pour cause de quarantaine, on ne s'y attarde pas plus que ça.

Les États-Unis se sont depuis longtemps imposés dans le medical drama: Urgences, Scrubs, Dr House, Chicago Med, Nurse Jackie, The Good Doctor, Pure Genius… Des séries qui jouent sur la corde sensible jusqu’au claquage et mêlent action, humour, histoires de cœur, trahisons et bataille d’égos. Tout ça pourrait se passer dans une usine de conserves, mais bon, on y perdrait en tension dramatique. L’hôpital exacerbe les enjeux, car la faucheuse hante les lieux.

«Nina», une série créée par Alain Robillard et Thalia Rebinskya, sur France 2.

En France, le milieu médical n’a jamais été une manne pour le PAF, qui lui préfère les flics. De Médecins de nuit à L’Hôpital, en passant par Dr Sylvestre, Le Cocon ou Doc Martin, l’hosto peine à trouver son public (H étant une sitcom, elle ne joue pas dans la même catégorie). Nina, dont la quatrième saison s’est achevée fin octobre sur France 2 –et que je ne connaissais pas avant que le rédacteur en chef de ce site l'évoque dans un mail– est l’exception qui confirme la règle, un beau succès d'audience pour une série que d’aucuns comparent même à Grey’s Anatomy.

«L’hôpital n’est pas glamour»

Thomas Lilti, médecin généraliste et réalisateur d’une trilogie médicale engagée à trois millions d’entrées (Hippocrate, Médecin de campagne et Première année), a donc tenté un coup de poker: prendre le contrepied hollywoodien et montrer la médecine hospitalière dans son plus simple appareil. Car, constate-t-il dans Les Inrocks, «l’hôpital n’est pas glamour». Pour autant, il est convaincu «que les spectateurs n’ont pas envie de voir un ersatz d’hôpital». Comprendre: c'est pas parce que c'est moche qu'il ne faut pas en parler. Hippocrate la série s’attache donc à montrer la dureté des conditions dans lesquelles le très dévoué personnel soignant se bat pour sauver des vies. Urgences aussi, en son temps, dénonçait un système à bout de souffle: bâtiments vétustes, équipes en sous-effectifs et épuisées, lits manquants… Là où le bât blesse pour Lilti, c’est que la série de Michael Crichton ne sacrifiait ni ses personnages, ni ses situations sur l’autel de la crédibilité.

«Appels d'urgence», bon gros shoot d'adrénaline pour public voyeuriste. | Capture écran NT1

Sans tous ses rebondissements, Le Bureau des légendes aurait-il le même succès? Si les flics d’Engrenages passaient plus de temps à se plaindre de la paperasse qu’à courir après les criminels, aurait-elle dépassé la première saison? Ce sont pourtant deux séries crédibles, mais qui travestissent le réel pour le rendre plus désirable. La France n’est pas différente des autres pays, elle aime le sensationnel. Et les chaînes de télé l’ont bien compris, à en croire la multiplication des programmes «en immersion» que sont Appels d’urgence et autres Enquête d’action diffusés en boucle sur la TNT. Policiers de la Bac, Samu, sapeurs-pompiers, urgentistes… Que des métiers spectaculaires, héroïques, des métiers-vocations qui souffrent d’un manque de moyens et d’effectifs, mais qui offrent à un public voyeuriste avide de sensations fortes un bon gros shoot d’adrénaline. Pourquoi ça fonctionne? D'abord parce qu’on ne diffuse que les «meilleurs moments», ensuite parce que les enjeux sont réels: de vrais blessés, de vrais morts, de vrais trafiquants de drogue.

La différence, avec les séries, c’est que si elles ne conservaient que le «best-of», elles auraient bien du mal à maintenir l’illusion du réel. Or, sans réel, pas d’empathie, et sans empathie, pas d’enjeu. Quand on voit Mark Green manger des céréales avec sa fille ou que Cristina Yang prend un bain, ce n’est pas gratuit. Tout redevient plausible… et en général, c'est l'instant d'après qu'une tragédie s’abat sur ces personnages, qui nous affecte d’autant plus que nous avions pénétré leur intimité.

Drame médical froid comme un scalpel

Or, pour ces raisons, Hippocrate manque cruellement d’enjeu. J’aurais pourtant du mal à dire que ce n’est pas une bonne série: elle est bien écrite, bien réalisée, avec un casting impeccable (formidable Alice Belaïdi). Mais trop occupé à refléter la détresse de l’AP-HP, Thomas Lilti en oublie de rendre attachants ses personnages et signe un drame médical froid comme un scalpel, que l’étalonnage bleuâtre n’aide pas. Alyson, Chloé, Arben et Hugo ne travaillent pas à l’hôpital, ils sont l’hôpital. En voulant raconter l’institution déshumanisée à grands coups de coupes budgétaires, le cinéaste a désincarné personnel soignant et malades, dont on ne sait finalement pas grand-chose. Manque de recul ou âpreté assumée?

Dans Grey's Anatomy, «il y avait mille histoires dans chaque pièce». | Capture écran

Les séries médicales qui cartonnent sont bâties sur quatre piliers: la vie de l’hôpital, la vie à l’hôpital, la vie des médecins et des gens qu'on y soigne. Lorsqu’elle était lycéenne, Shonda Rhimes a fait du bénévolat à l’hôpital. «On y voit des choses qu’on aurait jamais imaginées», se souvient la showrunneuse de Grey's Anatomy, fascinée par l’idée «qu’il y avait mille histoires dans chaque pièce».

Pendant huit saisons, chaque épisode de Six Feet Under s’ouvrait sur la mort d'anonymes: la scène durait deux minutes trente seulement, suffisamment pour les faire exister et rendre l’impact de leur disparition plus fort qu’un plan sur un cadavre dans un cercueil. Même méthode chez Dr House, qui n’oublie surtout pas de faire exister ses malades grâce au prégénérique qui raconte les minutes précédents le malaise, doublé d'interrogatoires poussés afin de poser le bon diagnostic. Lilti tente l'enquête médicale avec le cas d'un patient vietnamien qui ne parle pas français, et c'est sans doute l'épisode le plus réussi –pas seulement pour l'hommage à House, mais parce qu'on passe enfin plus de trente secondes avec un malade.

Dans la vraie vie, apprend l’acteur Zacharie Chasseriaud aux Inrocks, les médecins n’ont pas le temps de papoter. Donc, par souci de réalisme, dans Hippocrate, nous non plus. Les interactions réduites au strict minimum, comment s’identifier? Comment compatir? Si Denny Duquette n’avait pas vécu d’histoire d’amour avec Izzie Stevens, est-ce qu’on aurait défoncé trente-quatre boîtes de mouchoirs à sa mort? Exit aussi, de fait, les questions de société soulevées dans Urgences ou Grey’s: pauvreté, racisme, viol, homophobie, toxicomanie, dépression… Pas le temps, ni l'envie.

Réalisme et empathie

Quelle ne fut pas ma surprise quand j'ai appris que la série médicale la plus réaliste, d’après les médecins, c’est… Scrubs (la moins crédible, Grey’s Anatomy). C’est aussi la plus appréciée, semble-t-il. «Je n’ai jamais rien vu qui capture aussi précisément ce mélange d’amour, de souffrance, de deuil, de colère, d’humour et de théâtre de l’absurde qui font ma profession», assure une gynécologue obstétricienne sur Quora. Un anesthésiste ajoute: «J’adore regarder Scrubs! La série ne se focalise pas sur les détails médicaux, mais plutôt sur ce qu’on ressent en tant que jeune médecin qui a encore beaucoup à apprendre et terrifié de se louper.» Point de coucheries à gogo, d'hélico décapiteur de Romano ou d'attentats spectaculaires, Scrubs raconte simplement le quotidien vu par un jeune interne, JD, narrateur presqu’omniscient dont le monologue intérieur rythme chaque épisode.

Scrubs, créée par Bill Lawrence et diffusée entre 2001 et 2010 sur NBC puis ABC. | Capture écran.

En regardant Hippocrate, je ne m’attendais pas à ce que le RER d’Alyson déraille dès les premières minutes ou qu’un avion s’écrase dans le bureau des infirmières. Mais j’aurais voulu qu’un des patients trans raconte son histoire, passer du temps avec la jeune suicidaire ou rencontrer la famille du patient alcoolique. J’aurais voulu la tension sexuelle de Grey’s, les rivalités professionnelles de House, l’héroïsme d’Urgences, l’humanité de Scrubs. Au contraire, Hippocrate ravira les allergiques au mélo, celles et ceux que l'aridité émotionnelle ne refroidit pas et qui ont la catharsis au spectacle en horreur.

Thomas Lilti pose pourtant le bon diagnostic. Personne n’aime les hôpitaux, «c’est un lieu dur où personne n’a envie d’aller». Mais si on allume la télé pour y pénétrer de notre plein gré, a-t-on vraiment envie de l'éteindre en le craignant encore plus?

Nora Bouazzouni Journaliste et traductrice

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