Égalités / Société

«Cette fois-là, je ne suis pas rentrée. Plus jamais.»

Temps de lecture : 5 min

À l'occasion de la marche contre les violences sexistes et sexuelles du 24 novembre et de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes le 25, nous publions le témoignage de Claire*, victime pendant sept ans de violences conjugales.

«Il y aura eu de nombreuses autres tentatives de fuir les violences psychologiques et physiques durant ces longues années de relation.» | Michael Jasmund via Unsplash License by

Il y a sept ans et trois semaines, je m’enfuyais de chez moi.

J’avais mûrement réfléchi à la manière de partir, tourné les dizaines de scénarios dans ma tête. Nous étions à la veille du week-end de la Toussaint, j’avais une petite ouverture possible, un microscopique prétexte: aller voir ma famille en province. Seule.

Mon cerveau a ces sept dernières années oublié bien des choses, mais il se souvient que j’ai dit au revoir comme si de rien n’était. J’ai dit: «À dimanche», j’ai pris un mini sac de voyage rassemblant des affaires pour deux jours en famille, ma pièce d’identité, ma carte bleue, les clés de ma maison que nous occupions.

Je suis montée dans un train, et arrivée dans ma famille, après quelques faux-semblants et un risotto aux coquilles Saint-Jacques, terrifiée, j’ai attrapé la main de ma petite sœur et je lui ai dit: «Tu ne dis rien à papa et maman, surtout tu ne dis rien, mais je ne rentrerai pas chez moi demain.» Cette fois-là, je ne suis pas rentrée. Plus jamais.

Je pense que cela s’est passé comme ça. À moins que je ne confonde avec la fois d’avant, quelques années auparavant, quand un matin, je lui ai dit au revoir pour aller en cours –comme si de rien n’était, déjà. Sauf que ce matin-là, avec seulement une pièce d’identité et sans argent, j’étais allée à la gare, j’avais sauté dans le premier TGV sur le quai et j’étais partie sans billet, sans argent, sans affaires personnelles, en souhaitant ne jamais revenir. Cela avait fonctionné quelques semaines, puis l’horreur avait repris.

Il y aura eu de nombreuses autres tentatives de fuir les violences psychologiques et physiques durant ces longues années de relation.

Fuir les petites claques, les grandes claques, les tirages de cheveux, les réveils en pleine nuit parce qu’il avait besoin d’aide pour son travail; fuir les mots qui tuent; fuir l’isolement forcé; fuir l’incompréhension de celles et ceux qui vous entourent; fuir la honte; fuir le dégoût de soi.

Tenter de fuir parfois en pleine nuit, parfois en pleine campagne. Habillée ou, une fois, nue. Parfois en plein jour, dans un parc. Parfois en sortant du travail. Parfois en allant acheter le pain. En pleurant, en hurlant, en parlant calmement, par écrit, par oral. En portant plainte certaines fois. En ayant sept jours d’incapacité totale de travail (ITT) une autre fois.

Des échecs. Des tas de petits échecs.

Jusqu’au départ réussi, quand l’instinct de survie reprend le dessus sur chaque seconde et année d’humiliation.

J’avais commencé un nouveau travail quelques mois auparavant. Des liens forts avaient été noués avec mon équipe. Ses membres avaient réussi petit à petit à me faire parler de ma vie personnelle, dont personne n’avait idée. Sans avoir aucun détail des violences, ils avaient ressenti un profond malaise.

J’étais performante professionnellement. Il y avait des sursauts de joie et de rires dans mes relations interpersonnelles. Mais j’étais un fantôme. Pas d’ami, pas de vie sociale. Porte close entre la violence du foyer et le reste du monde.

Une intuition peut-être a sûrement fait qu’un soir, très tard, cinq collègues m’ont entourée, questionnée, sensibilisée, pendant de très longues minutes, sur le fait que ma vie n’était pas «normale». Ces discussions ont été reproduites quotidiennement. Moins solennellement, mais avec la pédagogie de la répétition qui a fait, probablement, que quelques semaines plus tard, il y a donc sept ans et trois semaines, je parvenais définitivement à m’enfuir de chez moi.

Il y a aussi eu une rencontre qui a tout changé. La personne avec laquelle j’ai reconstruit ma vie depuis quelques années, qui m’a accueillie, protégée, délivrée et fait renaître, jour après jour.

Mais la reconstruction prend du temps et des parties de moi sont forcément mortes.

Sept années plus tard, je continue de vérifier qui marche derrière ou devant moi. Je continue de vérifier que je suis seule quand j’ouvre la porte de chez moi. J’hésite encore systématiquement entre fermer la porte à clé en premier (et s’il était dans l’appartement, caché dans le noir, comme il l’a déjà fait, et qu’il me tuait?) ou allumer toutes les lumières de l’appartement pour vérifier qu’il n’est pas tapi dans un recoin (et s’il entrait par la porte pendant que je faisais ces vérifications, comme il l’a déjà fait?). Chaque jour.

Je refuse encore aujourd’hui ses invitations sur LinkedIn, comme celle de sa famille, de ses proches. Je sais qu’il me suivait il y a encore quelques semaines sur Instagram, alors j’ai verrouillé mon compte. Il me traque, toutes ces années après.

Cependant, mes mécanismes de défense se raréfient. Les cauchemars sont devenus mensuels plutôt qu’hebdomadaires. Mon inconscient me rêve moins en victime qu’il y a encore quelques mois. La nuit, dans mes rêves, je lui fais face. Il ne me tue plus, dans mes rêves. Il ne me kidnappe plus. Il ne me ligote plus. Il ne m’étrangle plus. Je suis désormais debout, et le plus souvent, je dis non. Le cœur ne bat plus la chamade, dans mes rêves. Je le regarde fièrement, et je lui dis qu’il ne peut plus rien contre moi.

Dans mes rêves.

Je ne me réveille plus en courant dans l’appartement, affolée, en criant qu’il y’a quelqu’un dans la maison. Je ne me réveille plus en sueur en pensant être morte. Je me réveille juste épuisée de ces combats nocturnes.

Il n’y a pas de petite victoire.

En 2017, en France, 219.000 femmes ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année. Moins d’une victime sur cinq ont dit avoir déposé plainte.

Je veux dire à ces femmes, si elles me lisent aujourd’hui –probablement en navigation cachée sur leur écran, dans un moment de répit–, qu’elles sont plus fortes: plus fortes que toutes les insultes, plus fortes que tous les coups.

Autour de vous, au quotidien, vous n’êtes et ne serez jamais seules. Avec ou sans famille, avec ou sans amis, avec ou sans travail, avec ou sans argent, avec ou sans enfant, à toutes les victimes, je souhaite vous dire que votre vie est supérieure à tous vos doutes, à toutes vos peurs. Je ne vous dis pas que ce sera facile. Je vous dis que vous n’avez pas le choix.

* Le prénom de l'autrice de cette tribune a été changé pour des raisons de sécurité.

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