Parents & enfants

L’école malade de ses réformes

Temps de lecture : 6 min

L’absence de continuité des politiques scolaires handicape notre système, fatigue les profs et désoriente les familles.

Plus facile de se perdre entre toutes ces réformes que de s’y adapter. | Banter Snaps via Unsplash License by
Plus facile de se perdre entre toutes ces réformes que de s’y adapter. | Banter Snaps via Unsplash License by

Si l’actualité de l’éducation est toujours chargée, elle l'est vraiment beaucoup en ce moment. À la rentrée 2018, première année de service de Parcoursup, on a appris que la plateforme et le processus allaient être modifiés. Peu après l'annonce de la réforme du lycée général et technologique, du bac (pour 2021) et du lycée professionnel, la maternelle a été rendue obligatoire dès 3 ans, ce qui risquait de bouleverser le financement des écoles privées pour les communes. Communes qui venaient de revenir aux quatre jours d'école et non plus quatre et demi (dès 2017 ou en 2108). Faut-il rappeler que les règles avaient déjà été modifiées en 2013? C'était cinq ans avant, un laps de temps suffisamment réduit pour que des enfants aient connu deux changements de rythme dans leur scolarité, la précédente réforme datant de 2008.

Et puis, on s'est penché sur les querelles autour des futurs programmes du lycée. Pile pour les élèves qui avaient connu la réforme du collège nommée «Réforme 2016», lancée par la précédente ministre en 2015 et qui n’aura pas survécu à 2017. Évidemment, chaque réforme apporte son lot de contestations de la part des personnels enseignants et éducatifs, ainsi que (parfois) des parents. Une chose ne change pas: la France réforme souvent son système éducatif.

Les responsables politiques continuent de réformer et de détricoter, à un rythme soutenu pour améliorer notre école. Mais pour quoi? Pour améliorer le niveau des élèves? Ceux qui évaluent notre système éducatif plaident pourtant pour une continuité. Éric Charbonnier, expert éducation à l’OCDE, en fait partie. C’est lui qui commente les données de l'étude Pisa (qui classe les pays selon la performance des élèves de 15 ans) et d’autres études connues des spécialistes (Timss se concentre sur les maths et les sciences, Pirls sur la lecture). Et les résultats ne sont pas très flatteurs pour notre école: le niveau des élèves décline, comparativement aux autres pays de l’OCDE.

«La France est un pays dans lequel on manque de hauteur sur les sujets éducatifs, déplore-t-il. L’intérêt de l’enfant comme la prise en compte d’éléments scientifiques rentrent moins en ligne de compte qu’ailleurs. Les systèmes plus performants sont plus stables. En France, le rythme de réforme est intense et concerne tous les étages du système. Maintenant c’est la maternelle.»

Changement perpétuel

Ce que l'on sous-estime totalement et dont on parle assez peu, c’est l’impact de ces changements réguliers sur les parents. Thaliane, mère de deux adolescents, a commencé à raconter cela sur Twitter. Elle a développé son récit à ma demande, et ça donne un peu le tournis:

«Quand mes enfants sont entrés en maternelle en 2006 et 2007, il y avait classe le samedi matin. Ça a duré deux ans pour mon fils, un pour ma fille. Et puis hop, quatre jours de classe. Ma fille a eu des APC [activités pédagogiques complémentaires, ndlr] en primaire. Pas son frère. Son frère a bénéficié du Rased [réseau d'aides spécialisées aux élèves en difficulté] parce que nous étions en REP [réseau d'éducation prioritaire], et puis le maître qui l’avait aidé dans l’écriture a disparu, donc plus de Rased (qui impliquait un maître spécialisé).

En CM1, ma fille a connu le retour aux cinq jours. Un an à Paris, donc le mercredi matin. Un an à Lille, donc le samedi matin, pendant que son frère avait cours au collège le mercredi mais pas le samedi. Depuis deux ans, il est au lycée donc il a cours le samedi matin, mais plus sa sœur qui est au collège. Elle a aussi connu les NAP [nouvelles activités périscolaires]. Enthousiaste au début. Ennuyée comme un rat mort à la fin. En cours d’année, elle a compris que ce n’était pas obligatoire, ça a été la guerre pour qu’elle reste à l’école quand même...

Quant aux évaluations, mon fils a eu celles de CE1 et de CM2, mais ma fille n'a eu que celles de CE1.

Mon fils a eu la réforme du collège en 3e, ma fille en 5e. Donc il a commencé sa LV2 en 4e et sa sœur en 5e. Elle a aussi eu les EPI [enseignements pratiques interdisciplinaires de la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, dont l’application n’est plus obligatoire]. La première année, sous la forme de deux fois une semaine. La deuxième année, ce n’était plus qu’une semaine. Cette année, il n’y a plus rien. C’est dommage, ma cadette espérait en refaire en 3e.

Mon fils a fait des préparations d’histoire de l’art de la 6e à la 4e. Mais comme il a eu la réforme du brevet en 3e, il n’a pas eu cette épreuve, et une soutenance de stage pour moitié en anglais a été improvisée. Sa sœur a gardé la soutenance de stage de son frère puisqu’elle fait son stage au même endroit. Ça ne lui servira pas: l’oral a changé, c’est désormais une préparation en groupe.

Mon aîné est entré au lycée l’an dernier. Ma fille y entre l’an prochain. Elle lui demande quels cours elle aura. Il ne sait pas: il n’a pas eu la réforme du lycée. Il est en 1e S, la dernière promotion à connaître la séparation en trois séries générales. Jusqu’à l’année dernière, elle disait vouloir faire ES. Du coup, elle ne sait plus du tout. Et moi non plus.

Depuis l’an dernier, je m’informe sur Parcoursup vu qu’on s’y colle dans un peu plus d’un an. Mes copines qui ont des enfants étudiants ne peuvent pas m’aider: elles ont eu APB. Donc on attaque les portes ouvertes dès la 1e. Et malgré tout le mal que je pense de Parcoursup, j’en suis à espérer qu’ils ne le changeront pas dans deux ans, histoire qu’on puisse un peu capitaliser ce qu’on comprend.»

Laisser du temps

Cette maman est militante à ATD Quart Monde et dit d’elle-même qu’elle est surinformée. Mais quid des parents les plus éloignés de l’école? Comment s’y retrouver dans les nouveautés que tout le monde peine à intégrer, telles que Parcoursup? Comment partager ses expériences si tout change tout le temps et surtout brutalement? Le savoir sur l’école, la capacité à comprendre ce qu’elle demande, à cerner son organisation et les meilleures stratégies d’orientation sont aussi des compétences qui font la différence en matière de réussite scolaire. Pour Éric Charbonnier, le constat est simple et rejoint les conclusions de Thaliane:

«Tout cela peut avoir pour effet de désorienter les acteurs: les enseignants qui doivent ajuster leurs pratiques et les parents qui perdent en lisibilité du système. Mais surtout, cela nuit au climat de confiance et d’apaisement dont l’école a besoin. C’est ce que montre une enquête internationale comme Talis qui concerne quarante-sept pays.»

La page du site du ministère censée aider le corps enseignant à trouver des ressources pour accompagner les «Réforme et évolution des politiques éducatives» est particulièrement peu fournie. Peut-être parce que personne n’a eu le temps de la remplir davantage?

Éric Charbonnier constate pour sa part que les systèmes les plus performants sont aussi ceux qui se révèlent les plus attentifs aux enfants (on sait combien l’expression «l’enfant au centre», au cœur de la loi Jospin sur l’école en 1989 a été critiquée en France, on parlait alors d’éloge de l’immaturité et on en parle toujours) et dans lesquels les profs sont formés à s’adapter aux différents contextes d’enseignement, c’est-à-dire à leurs classes.

La réformite en éducation n’est pas seulement une maladie énergivore, elle s’avère également peu efficace en termes de changements réels. L’historien Antoine Prost s’est penché sur le sujet dans un livre qui fait référence, Du changement dans l’école. Les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours, selon lequel les réformes continuelles aboutissent plutôt à une forme d’immobilisme. Parfois parce que les réformes ne sont tout simplement pas ou peu appliquées, faute de volonté des acteurs (peu convaincus, informés ou formés) ou faute de continuité (une réforme en chassant une autre).

Pourtant, certaines politiques fonctionnent bien et fonctionnent dans le temps. C’est le cas de la lutte contre le décrochage scolaire. Depuis 2008, la France est passée de 150.000 à 100.000 décrocheurs et décrocheuses (les chiffres varient, certains mettent en avant 90.000 d’autres restent sur 110.000). Pour Éric Charbonnier, pas de doute: «La continuité paie… et c’est bien une continuité politique. Mais aucun ministre n’a jamais mis en avant ce bilan commun avec ses prédécesseurs».

L'école serait-elle une chose trop sérieuse pour être confiée à des politiques?

Louise Tourret Journaliste

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