Société

Pourquoi il est si énervant de voir des gens de notre âge mieux réussir que nous

Temps de lecture : 6 min

La liste Forbes des moins de 30 ans qui ont réussi me colle des crises d’angoisse. Plutôt que de me morfondre, j'ai demandé à une experte de m'expliquer les ressorts de mon agacement.

Lui, par exemple, on est d'accord qu'il est particulièrement horripilant? | Bruce Mars via Unsplash License by

Je déteste cette période. Pas à cause du blues engendré par la perspective imminente des fêtes de fin d’année, ni parce que les journées sont de plus en plus courtes et de plus en plus froides. La raison est bien plus bête: c’est à cause de cette cochonnerie de liste Forbes «30 Under 30», une tradition annuelle totalement partie en vrille –la liste de cette année met à l’honneur 600 personnes dans tout un éventail de catégories– qui me rendait dingue quand j’avais moins de 30 ans et, ce que j’ai été fort marrie de découvrir, ne me rend pas moins dingue aujourd’hui que j’ai dépassé cette étape.

J’ai envie de me réjouir pour mes semblables, et je suis bien consciente que seul un monstre peut ressentir autre chose que des sentiments positifs pour toutes les merveilles qu’accomplissent certains membres de ma cohorte générationnelle. Et pourtant, ce monstre, c’est moi.

L'amertume du vieillissement

Cette année, en plus de mon aversion pour les moins de 30 ans figurant dans le fameux «30 Under 30» –et c’est encore plus atroce à avouer–, je me suis surprise à ressentir un certain agacement face à l'escouade de millennials qui viennent de décrocher un siège au Congrès des États-Unis. J’ai beau croire par principe que ces stars politiques montantes vont apporter une perspective nouvelle et essentielle, et que c’est une bonne chose pour le pays que d’avoir élu des personnes collant davantage à l’image de l’électorat… Sont-elles vraiment obligées d’être plus jeunes que moi?

Je n’en suis pas fière. Mais je tire un certain réconfort dans l’idée que tout millennial qui ne vient pas d’être élu à une fonction politique ou d’être nommé dans la liste select d’un magazine et qui revendique ne pas éprouver ne serait-ce qu’un soupçon de ressentiment se ment à lui-même.

D’accord, ce n’est pas comme si nous étions les premiers êtres humains de l’histoire du monde à être confrontés à notre vieillissement –au final, tout le monde doit affronter cette réalité. Mais cela ne rend pas plus facile le moment où vous vous prenez de plein fouet, mais alors vraiment en pleine tête, l'idée que des gens qui dirigent des start-ups valant des millions de dollars ou sur le point de prendre des fonctions officielles à Washington, et plus généralement qui sont en pleine conquête du monde, eh bien ces gens-là, ils ont votre âge.

Qu’est-ce qui, dans cette association de la jeunesse et du succès, peut bien déclencher des sentiments aussi intensément négatifs? Pourquoi, année après année, les listes des moins de 30 ans qui ont crevé le plafond récoltent-elles le genre de mépris généralement réservé à Ted Cruz et aux méchants de télé-réalité? L’amertume que je ressentais –et mes regrets d’en éprouver, mais amertume quoi qu’il en soit– ne me menant nulle part, j’ai décidé de demander l’avis d’une experte.

L'envie et l'évolution

Sarah Hill enseigne la psychologie à la Texas Christian University et mène depuis des années des recherches sur un concept qu’elle nomme l’«envie». Les psychologues font une différence entre envie et jalousie: lorsque l’on convoite une chose que possède quelqu’un d’autre et que l’on ne possède pas soi-même, c’est de l’envie, alors que la jalousie dénote plus précisément l’émotion que suscite la perception d’une menace dans le cadre d’une relation amoureuse ou amicale.

«La prévalence de l’envie augmente à tous les niveaux, parce que tout nous rappelle constamment à quel point on n’est pas à la hauteur.»

Sarah Hill, enseignante-chercheuse en psychologie

«L’envie est une émotion bizarre, parce qu’elle est vraiment négative et désagréable», expose Sarah Hill. En tant que psychologue spécialiste de l’évolution, elle appréhende les comportements et les émotions humaines en essayant de comprendre les fonctions adaptatives ultimes que celles-ci peuvent servir: «Beaucoup de choses déplaisantes le sont pour une bonne raison. C’est généralement parce que nous essayons de dire à notre cerveau de prêter attention à quelque chose. Dans le cas de l’envie, nos recherches laissent penser qu'elle peut jouer un rôle conséquent pour nous avertir que quelqu’un nous surpasse dans un domaine qui est important pour nous.» En d’autres termes, lorsque le mécanisme de l’envie fonctionne correctement, cela pourrait être le signal qu’il est temps de passer à la vitesse supérieure.

L’époque que nous vivons pourrait même exacerber ces sentiments. «À mesure que les inégalités de revenus se creusent, que la compétition pour les ressources s’intensifie, que les réseaux sociaux sont de plus en plus présents et que les gens affichent leurs avantages partout, la prévalence de l’envie augmente à tous les niveaux, parce que tout nous rappelle constamment à quel point on n’est pas à la hauteur», selon Sarah Hill.

Succès + jeunesse + beauté, le trio rageant

Ici, l’âge apporte un niveau de complexité supplémentaire. Une partie des jeunes qui se retrouvent aujourd’hui au cœur de l’attention médiatique, comme Alexandria Ocasio-Cortez, la députée élue à la Chambre des représentants, ont notoirement réussi sans avoir pour autant les poches pleines. Mais notre agacement face au succès est aggravé par le combo succès + jeunesse, et parfois par le trio succès + jeunesse + beauté.

Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, plus jeune représentante jamais élue au Congrès | Win McNamee / Getty Images / AFP

Le genre joue aussi un rôle. «Nos recherches montrent que l’envie existe chez les hommes comme chez les femmes, mais qu’elle a tendance à être beaucoup plus prononcée chez les femmes, rapporte Sarah Hill. Je pense que le fait d’avoir une jeune femme élue à une fonction politique, pour les femmes, c’est un peu: “Oh, eh bien, cette personne est comme moi! Et moi je ne fais pas ça!” Ça rend moins impressionnant ce que vous faites, vous.»

Cela confirme le cheminement autocentré de mon raisonnement: je me projette dans les femmes de la liste de Forbes, et dans celles comme Ocasio-Cortez qui vont siéger au Congrès, bien plus que dans les hommes. C’est ce qui explique en partie la puissance de l’ascendant qu’elles exercent sur de nombreuses jeunes femmes, mais aussi ce qui déclenche des pensées plus sombres.

Hors de portée

Les psychologues qualifient le type d’envie qui pousse les gens à s’améliorer d’envie bénigne, ou «envie blanche». Mais pour Sarah Hill, les listes «30 Under 30» provoquent spécifiquement un genre d’envie qui n’est pas productif. «Quand vous tracez une ligne concrète –les gens de moins de trente ans qui ont fait telle chose–, si vous avez plus de trente ans, ça vous est inaccessible, explique-t-elle. C’est le genre de comparaison sociale qui a tendance à engendrer ce type d’envie vraiment malveillante, ou malicieuse, parfois qualifiée “d’envie noire”.» En gros, lorsque des gens deviennent hostiles face à des situations où ils ne leur est pas possible d’être à la hauteur –vous avez déjà plus de 30 ans!–, ils sont moins susceptibles de transformer leur envie en quelque chose de positif.

Il est toujours réconfortant d’apprendre que vos pires instincts sont au moins en partie le fruit de la programmation de votre espèce. Et la distinction faite par Sarah Hill semble utile. Des listes arbitraires comme «30 Under 30», qui ne définissent le succès que s’il est atteint avant une échéance imaginaire, sont spécialement conçues pour susciter chez nous anxiété et colère. Ce sont de fausses compétitions qui célèbrent autant, voire davantage, la jeunesse que les réussites personnelles. Elles existent principalement pour permettre à celles et ceux qui y figurent de dire qu’ils y étaient.

La vague de millennials à la Chambre des représentants est sans doute un autre sujet, et je vais peut-être devoir m’engager dans une cure de désintoxication des comptes Instagram trop chou des élues au Congrès, et finalement des politiques fédérales non terrifiantes, pour pouvoir passer à autre chose. Ça, au moins, j’ai l’impression que c’est à ma portée.

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