Politique / Société

Comment l'élite française a dévoyé le terme «communautarisme»

Temps de lecture : 8 min

Par un tour de passe-passe, un libéralisme trop «individualiste» s’est transformé en de supposées demandes de droits spécifiques de la part des minorités, notamment musulmanes.

«Les habitants de ces quartiers ne demandent qu’une chose: la mixité.» | rawpixel via Unsplash License by
«Les habitants de ces quartiers ne demandent qu’une chose: la mixité.» | rawpixel via Unsplash License by

L’enquête Inch’Allah: l’islamisation à visage découvert, réalisée par cinq étudiants et étudiantes du Centre de formation des journalistes (CFJ) et coordonnée par Gérard Davet et Fabrice Lhomme, n’a eu de cesse de déchaîner les passions depuis sa parution le 17 octobre aux éditions Fayard. Ce qui ne l’a pas empêchée –bien au contraire– de rencontrer un succès fulgurant en librairie.

Dans la préface du livre, l’inséparable duo de journalistes du Monde dépeint l’ouvrage comme une galerie de portraits d’acteurs de la Seine-Saint-Denis dont «chacun d’entre eux incarne, d’une façon singulière, un des multiples visages de cette islamisation dont le communautarisme est sans doute le symbole le plus visible». On y trouve pêle-mêle une entreprise permettant à ses employés de prier sur leurs heures de pauses, une association musulmane faisant pression sur une mairie pour la construction d’une mosquée, la concentration des commerces halal ou encore une école salafiste. Tous rassemblés sous le pavillon du «communautarisme» –jamais défini.

«C’est symptomatique de l’usage de ce mot, utilisé sans que des faits et données précis viennent étayer ce constat», déplore Sylvie Tissot, professeure de sciences politiques à l’université Paris 8 –établissement qui fait l’objet d’un chapitre dans Inch’Allah. Le dictionnaire Larousse 2019 définit le communautarisme de manière assez vague comme une «conception selon laquelle l’organisation de la société doit privilégier les communautés (ethniques, religieuses, etc.) et non un modèle semblable pour tous». Il faut s’intéresser aux différentes utilisations qui en sont faites par les élites politiques, médiatiques et intellectuelles pour y voir plus clair.

En août dernier, l’éditorialiste Natacha Polony, passée depuis à la tête du magazine Marianne, fustigeait dans Le Figaro les «taupes du communautarisme américain»: «La guerre menée par les activistes pour une Europe “inclusive” et de la “non-discrimination” est le parfait produit du soft power américain», écrivait-elle. Pourtant, il suffit justement de traverser l’Atlantique pour comprendre que, à l’origine, le «communautarisme» signifie tout l’inverse du sens que lui ont donné ses contempteurs et contemptrices hexagonales.

La critique «communautarienne» du libéralisme

C’est ce que montrait dès 2007 –il y a plus de dix ans– Justine Lacroix, politologue à l’université libre de Bruxelles, dans un article intitulé «Communautarisme et pluralisme dans le débat français. Essai d’élucidation». Dans les années 1980, quatre penseurs reconnus, trois Nord-Américains et un Écossais (Alasdair MacIntyre, Michael Sandel, Charles Taylor et Michael Walzer), formulent simultanément une critique dite «communautarienne» du libéralisme.

«On a appelé “mouvance communautarienne” des philosophes politiques d’envergure, extrêmement sérieux, qui allaient de façon différente estimer que la théorie libérale, notamment incarnée par le philosophe américain John Rawls, était trop abstraite et froide, détaille la chercheuse. Pour eux, pour cimenter et faire vivre une communauté politique, l’État de droit ne suffit pas, il faut un sentiment commun d’identité.» Et ce sentiment commun d’identité doit être puisé, pour eux, non dans les «communautés infranationales» que désigne du doigt le discours «anticommunautariste» français, mais dans la communauté nationale.

«Il y a quelque chose d’ironique; par certains aspects, cette mouvance n’est pas très éloignée de ce que plaident un certain nombre de républicains contemporains», relève Justine Lacroix. D’autant plus que ces «néorépublicains», Natacha Polony la première, dénoncent le communautarisme comme un avatar du libéralisme à l’anglo-saxonne, alors même que le communautarisme comme courant philosophique était une pensée critique du libéralisme.

Les «foulards de Creil»

En traversant l’Atlantique, le terme a été complètement vidé de sa substance et revisité. En France, il est véritablement «apparu sous la plume de certains intellectuels dits de gauche, appartenant à une mouvance plutôt républicaine, entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, avant de se diffuser très largement», explique Sylvie Tissot, autrice d’un article sur la question publié en 2016 sur le site Les mots sont importants, dont elle est cofondatrice.

Un événement permet de dater précisément le début d’une utilisation récurrente du terme «communautarisme» par une certaine élite intellectuelle. Le 4 octobre 1989, à Creil dans l’Oise, trois collégiennes musulmanes sont exclues de leur établissement pour avoir refusé de retirer leur foulard en classe. Le Conseil d’État estime que les établissements scolaires sont libres de leur politique en la matière. Une partie de la sphère intellectuelle s’insurge et condamne en chœur une manifestation du «communautarisme» musulman. «Dans des tribunes, Alain Finkielkraut ou Jacques Julliard par exemple, qui se présentent comme républicains, vont commencer à manier cette rhétorique-là, une vision de l’intégration très durcie et un discours alarmiste, utilisés pour jeter la suspicion sur les minorités racisées, religieuses et sexuelles et leurs demandes», analyse Sylvie Tissot.

«Il y a eu une incompréhension complète. Debray n’a pas compris ou pas lu Charles Taylor ou Michael Walzer»

Chez certaines de ces figures intellectuelles, la référence à l’école communautarienne est explicite. Ainsi, dix ans plus tard, le philosophe Régis Debray, qui avait participé de cette vague à la suite de l’«affaire des foulards de Creil», veut rappeler «aux amis de Charles Taylor, le multiculturaliste canadien, qu’il faut des principes d’unité, rationnels et abstraits, pour fédérer dans une nation digne de ce nom la pluralité des nous communautaires» dans son ouvrage Le code et le glaive. Après l’Europe, la nation?

«Il y a eu une incompréhension complète, estime Justine Lacroix. Debray n’a pas compris ou pas lu Charles Taylor ou Michael Walzer, chez lesquels il n’y a pas de défense à tout crin du multiculturalisme. Taylor expliquait que si le gouvernement québécois voulait imposer le français à l’école, c’était justifié. Que c’était aussi l’intérêt d’une communauté de défendre sa collectivité, sa langue, quitte à porter atteinte aux droits individuels des parents.»

La «construction du problème musulman»

Avant 1989, le terme «communautarisme» était marginalement utilisé pour désigner les luttes pour les droits des gays et des lesbiennes, «très tôt requalifiées en communautarisme ou ghettos», rappelle Sylvie Tissot. Mais les «foulards de Creil» et, bien plus encore, les débats en 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école, font des musulmanes et musulmans la cible principale de la critique «anticommunautariste»: «La construction du problème musulman dans le débat public est étroitement connectée à la question du communautarisme».

L’emploi du terme se généralise à l’aube des années 2000, à gauche comme à droite, d’Élisabeth Badinter à Éric Zemmour dans le milieu intellectuel, de Nicolas Sarkozy à Manuel Valls dans le monde politique –parfois réunis, au-delà des clivages, dans le magazine Causeur ou l’association Printemps républicain par exemple. Les médias le reprennent à la même période, comme l’a démontré le sociologue Fabrice Dhume-Sonzogni dans une étude publiée en 2007, là encore, sur le site Les mots sont importants. Ainsi, alors qu’avant 1994 le terme était quasiment absent des médias, une trentaine de dépêches de l’AFP chaque année vont l’employer au moins une fois entre 1995 et 2001. Entre 2002 et 2005, ce chiffre passe à 218 dépêches en moyenne par an.

«Fonction de disqualification»

Pourquoi un terme dévoyé de son sens originel a-t-il remporté un tel succès dans le débat public? Fin septembre, le sociologue Marwan Mohammed et le politologue Julien Talpin ont tenté de répondre à la question en publiant un livre volontairement court, opportunément baptisé Communautarisme?. Dans l’introduction, ils tâchent de déconstruire un terme qui renvoie à une image bien particulière et largement répandue: «Depuis la fin des années 1980, les musulman.e.s incarneraient une défiance à l’égard de la mixité sociale, ethnique ou religieuse». Pour illustrer le propos, Julien Talpin, interrogé par Slate, aborde spontanément Inch’Allah, qu’il a lu: «Quand on referme le livre, on a le sentiment d’un “grand remplacement” qui arrive, d’une volonté délibérée des musulmans qui voudraient vivre entre eux, ne pas se mélanger».

Le terme «communautarisme» a avant tout une «fonction de disqualification», souligne Sylvie Tissot. En cherchant à dénoncer des «groupes d’individus qui se replieraient, feraient sécession dans leur communauté», il serait en réalité une «manière de requalifier des demandes d’égalité des droits en demandes de passe-droit».

«Si ce repli existe bel et bien, ses causes sociales en font un phénomène qui n'a rien de spécifiquement communautaire»

«Les habitants de ces quartiers ne demandent qu’une chose: la mixité», plaide Julien Talpin. Pour lui, l’écueil principal d’Inch’Allah est une «absence de contextualisation» nécessaire pour comprendre des «phénomènes subis», comme les politiques de logement, d’urbanisme. «Des formes de repli existent, mais il faut en comprendre la cause, abonde Sylvie Tissot. Elles peuvent résulter du racisme, de l’exclusion: pour y faire face, on cherche une solidarité, un lien d’entraide que l’on ne trouve pas ailleurs.» Et la politologue d’estimer que derrière les demandes d’égalité «s’exprime un vrai universalisme qui prend au sérieux la devise républicaine».

Dans son article pour Les mots sont importants, la chercheuse se réfère d’ailleurs à un essai de Jean-Paul Sartre publié en 1946, Réflexions sur la question juive. Le philosophe existentialiste y écrit: «Si ce repli existe bel et bien, ses causes sociales en font un phénomène qui n'a rien de spécifiquement communautaire, mais qui se révèle au contraire absolument universel: c'est le repli stratégique, le réflexe de survie naturel, normal, légitime de toute personne subissant une violence et voulant s'en préserver». Des lignes écrites plus de quarante ans avant l’affaire des «foulards de Creil».

«L’homogénéité est une règle du monde social»

Si Julien Talpin reconnaît lui aussi l’existence de phénomènes d’entre-soi, il rappelle qu’ils ne sont «en aucun cas l’apanage unique des minorités». C’est l’objet d’un des chapitres de Communautarisme?, intitulé «Entre-soi élitaire et communautarisme de classe» et rédigé par les sociologues Bruno Cousin et Jules Naudet. «Les mesures quantitatives de la ségrégation sociospatiale montrent que c’est dans les “beaux” quartiers que l’on relève les taux de ségrégation les plus élevés, lesquels jouent donc un rôle de premier plan dans la division sociale de l’espace urbain», écrivent-ils en se référant aux travaux d’Edmond Préteceille sur la métropole parisienne ou encore ceux, plus connus, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

«Les espaces les plus homogènes sont ceux de la grande bourgeoisie et des groupes sociaux dominants, résume Julien Talpin. Chez les classes dominantes, il s’agit principalement de trajectoires résidentielles choisies, alors qu’une partie des habitants de la Seine-Saint-Denis ne choisit pas d’y habiter.»

Le sociologue appelle alors à «relativiser la question de l’entre-soi», «chose la plus banale du monde»: «L’homogénéité est une règle du monde social». Dans l’introduction de Communautarisme?, Marwan Mohammed et lui écrivent: «Il conviendrait peut-être dès lors de réhabiliter non pas tant le communautarisme que la communauté et le lien communautaire, qui sont l’une des modalités du lien social et de la solidarité».

Pour Slate, Julien Talpin développe: «C’est aussi en reconnaissant la banalité de l’entre-soi qu’on va permettre dans un second temps le mélange, la mixité. En stigmatisant certaines formes d’entre-soi plutôt que d’autres, on rend les choses plus compliquées. Les phénomènes que l’on attribue à certains groupes sociaux sont beaucoup plus universels que ce que l’on pense».

Timothée de Rauglaudre

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