Égalités / Politique

L'heure est-elle venue de créer un parti féministe?

Temps de lecture : 8 min

Alors qu'associations et collectifs préparent la marche du 24 novembre, avec plus ou moins de dissensions, la question de l'institutionnalisation politique du féminisme mérite d'être posée.

Au rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles organisé par le mouvement Nous Toutes à Paris, le 29 septembre 2018 | Zakaria Abdelkafi / AFP
Au rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles organisé par le mouvement Nous Toutes à Paris, le 29 septembre 2018 | Zakaria Abdelkafi / AFP

Agir pour la santé des femmes est spécialisée dans la santé, Les femmes de l’économie et Femmes & Sciences agissent pour la promotion des femmes dans leurs secteurs professionnels, Stop harcèlement de rue œuvre pour une occupation apaisée de l’espace public... Théoriquement, il existe en France suffisamment de projets luttant pour atteindre l’égalité dans chaque domaine de la société pour, à eux tous, pouvoir mettre un sacré coup au patriarcat.

Pourtant, pour le moment, le combat pour l’égalité ne prend pas vraiment. Certes, de petites avancées ont été inscrites dans la loi; certes, Marlène Schiappa fait figure de flamboyante secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais elle ne dispose pas d’un ministère, contrairement à ce que promettait Emmanuel Macron en campagne. Et les actions qu’elle et le reste du gouvernement ont participé à mettre en place ne sont visiblement pas suffisantes, puisqu'un an après le début du mouvement #MeToo, pas moins de 600 femmes et une soixantaine d’associations ont signé une tribune appelant à organiser une grande marche féministe le 24 novembre, pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles.

Madeline Da Silva, l’une des militantes du mouvement organisateur Nous Toutes, explique d’ailleurs qu’«avec la secrétaire d’État, toute revendication est vécue comme une opposition politique, et toute opposition politique est vécue comme une porte qui se ferme».

Ce refus de discuter s’est remarqué sur Twitter, où Marlène Schiappa et son conseiller en communication ont bloqué nombre d’associations et de féministes, dont le seul point commun semble être d'avoir critiqué l’article 2 de la loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes.

Mais si l’aspiration à l’égalité est une revendication politique contre laquelle d’autres revendications viennent s’élever, comment faire pour la défendre sur les bancs de l’Assemblée, dans les départements, dans les municipalités? Faut-il un parti politique, une entité capable de porter un projet de société où les femmes et les hommes seraient au même niveau?

Féminisme morcelé

Pas si simple, ne serait-ce que parce qu’historiquement, «le féminisme a toujours été un mouvement pluriel, explique Françoise Picq, historienne et ancienne militante du Mouvement de libération des femmes (MLF). Il y a bien eu des tentatives d’institutionnalisation: dès le début du siècle, des congrès féministes ont été organisés.» Mais ils se sont multipliés –trois d’entre eux se sont tenus à des dates proches de l’Exposition universelle– et tous étaient traversés par leurs propres questionnements: «La prostitution était déjà un sujet, par exemple, avec le débat autour de la sauvegarde ou de la fermeture des maisons closes.»

Les années 1970 ont aussi vu leurs petites tentatives, avec le Parti féministe unifié en Belgique, «qui n’a réuni qu’une quinzaine de personnes», puis un autre en France, «fondé sous Mitterrand et qui est devenu le collectif féministe Ruptures». Aucun n’a fonctionné, faute de rassembler, faute de visibilité. À cause, aussi, d’une certaine appétence des mouvements féministes pour l’autonomie.

Se remémorant les années 1968-1970, Françoise Picq raconte que «les assemblées générales (AG) étaient très spontanées. Ça partait un peu dans tous les sens, forcément, mais on ne voulait surtout pas rentrer dans les schémas des groupuscules». Et lorsque les premières voix demandant une organisation plus verticale du MLF se sont élevées, «on a freiné des quatre fers».

Cette volonté d’horizontalité, on la retrouve encore aujourd’hui, jusque dans les AG du mouvement Nous Toutes. À la Bourse du Travail, lors de la réunion du 7 novembre 2018, ça n’a pas loupé: une militante a rapidement demandé s’il ne serait pas possible d’avoir des discussions un peu plus directes, moins dirigées. Maîtresse de cérémonie, Caroline de Haas jonglait entre les questions des personnes présentes et de celles en train de suivre l’AG via Facebook Live. La jeune femme s’est entendue répondre que, comme pour toutes autres questions d’organisation au sein du mouvement, le plus simple est que la personne qui suggère soit aussi celle qui gère. En somme, qu’elle était la bienvenue pour s’occuper de l’organisation de la prochaine réunion.

«Des signataires de ce premier appel veulent abolir la prostitution. Pour nous, c’est un vrai problème.»

Nathan Liuzzo, représentant du Strass

Mais comment faire pour organiser des discussions quand un deuxième appel retentit quelques semaines à peine après celui de Nous Toutes, comme pour démontrer les explications de Françoise Picq sur un féminisme morcelé? «Nous Aussi!», clament dans Mediapart un groupe de collectifs et d'associations féministes intersectionnelles, qui appellent à donner un tour plus politique au mouvement, à se pencher sur les questions de migration, de précarité, de racisme ou de prostitution auxquelles sont aussi confrontées de nombreuses victimes de violence.

Ces voix, on ne les entend pas aux AG. C’est qu’elles militent également contre certaines des idées véhiculées dans Nous Toutes. «Des signataires de ce premier appel veulent abolir la prostitution, pointe par exemple Nathan Liuzzo, représentant du Strass, le Syndicat du travail sexuel. Pour nous, c’est un vrai problème. Mais avec Nous Aussi, on a trouvé une initiative prête à nous soutenir, c’est pourquoi il nous a paru important de signer leur appel.»

Comment faire lorsque surgit le hashtag #PasToutes, derrière lequel on retrouve encore d’autres associations, qui promeuvent haut et fort l’abolition de la prostitution? Et comment fédérer lorsque ce dernier mouvement vient démontrer –s’il le fallait encore– que le féminisme est loin d’être unique, loin d’être uni, bref, loin de pouvoir présenter un front commun?

Outil périmé

Malgré les divisions qu’il faudrait surmonter, Nathan Liuzzo ne serait pas contre l’existence d’un parti. Il aurait «le mérite de de soulever des problèmes, de pousser la population dans son ensemble à se poser des questions». En fait, élabore le syndicaliste, il serait même essentiel d’avoir une force politique prônant l’égalité, à l’heure où le sexisme, les agressions homophobes et les agressions contre les prostituées augmentent.

Amandine, du collectif Gras Politique et signataire de la tribune Nous Aussi, va dans son sens: «Sur des problématiques comme l’accueil des personnes grosses dans la santé ou dans l’espace public par exemple, il n’y a absolument personne.» Un parti qui réussirait à les intégrer dans un programme pro-égalité, cela aurait le mérite de rendre le sujet plus visible sur la place publique.

Mais un tel groupe politique ressemblerait certainement à l’Initiative féministe suédoise –zéro parlementaire à l’échelle nationale, une au Parlement européen. Car s’il avait le mérite d’exister, un parti féministe aurait peu de chance de remporter des voix: «La société n’est pas assez sensibilisée à ces questions, explique Nathan Liuzzo. Il n’y qu’à voir le nombre d’agressions sexistes et sexuelles.»

«Aujourd’hui, les partis sont incapables de fédérer. Ce ne sont pas les outils de l’époque.»

Françoise Picq, historienne et ancienne militante du MLF

Sur ce point-là, Madeline Da Silva de Nous Toutes le rejoint tout à fait: «Une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son mari, il y a 80.000 plaintes pour viol, et il n’y a toujours aucune réaction?»

Nous Toutes, explique-t-elle, n’attend plus rien du pouvoir politique. «Ce qu’il nous faut, c’est un électrochoc à l’échelle de la population. C’est pour cela qu’on souhaite remplir les rues.» Pour cela, également, qu’aux programmes, le mouvement a préféré les AG et l’éducation: à chaque réunion est organisé un point pédagogique à destination des plus néophytes –«Comment reconnaître des violences conjugales», «Le cyberharcèlement et les cyberviolences», etc.

Françoise Picq, elle, estime surtout que l’outil est inadapté. «Un parti, ça divise. On fait toujours un parti contre. Or la question, maintenant, c’est que le féminisme est un mouvement général, mais qu’à l’intérieur, les choses bougent.»

Mais dans ce cas, un tel outil ne permettrait-il pas de répondre à la logique d’opposition impulsée par le gouvernement? Pas vraiment, pour l’historienne: «Les partis, ce sont des structures du XIXe siècle, nées avec le développement des démocraties parlementaires. Aujourd’hui, ils sont incapables de fédérer. Ce ne sont pas les outils de l’époque.»

Triangle de velours

C’est d’ailleurs pour cette raison que François Picq s’intéresse aux nouvelles formes de mobilisation, comme celle que Nous Toutes et Nous Aussi représenteront peut-être sur le long terme. Le politologue Frédéric Sawicki vient tout de même tempérer: «À l'heure actuelle, pour traduire les intérêts et les attentes de la population en programme, puis en action publique, les seuls outils sont des groupements proprement partisans

Quant à la question féministe, il la compare à la défense politique des intérêts «d’une seule catégorie de la population», à l'image de ce qui a été tenté par les chasseurs. «S’ils se sont tournés vers la ruralité, c’était pour pouvoir élargir leur programme, essayer de proposer un projet de société plus vaste que la seule promotion de leurs attentes.» Sauf que les femmes représentent 51,6% de la population, soit un peu plus de monde que les 1,6% de chasseurs.

Il n’empêche qu’en l’état, selon le politologue, les structures féministes ne sauraient proposer un projet global touchant la majeure partie de la population. Il existe cependant d’autres partis aux intérêts spécifiques, à la tête desquels les partis écologistes –Nicolas Hulot, ancienne personnalité d’Europe Écologie-Les Verts, a bien réussi à intégrer le gouvernement. Mais Frédéric Sawicki explique qu’«eux proposent une remise en cause globale du monde. Aux logiques environnementales, ils ajoutent une réflexion sur les modes de production, une volonté d’élargir des droits de citoyenneté, un niveau de démocratisation des institutions…» Et c’est cela qui leur permettrait de se maintenir, et dans certains cas de progresser.

Plutôt qu’un parti féministe, finalement, «la solution se trouve peut-être du côté du triangle de velours», suggère Françoise Picq. Théorisé par Alison Woodward, il s’agit d’une forme de mobilisation qui joue à la fois sur l’action de décideurs institutionnels, qui ont le pouvoir politique, sur la connaissance du terrain des associations et sur l’expertise des instituts de recherche, dans une forme de coordination souterraine permettant de pousser les idées d’égalité jusque sur le devant de la scène.

«Ça a fonctionné à l’échelle européenne, donc pourquoi pas en France», continue l’historienne. Avec le risque, sans doute, de perpétuer le pouvoir d’un «white feminism», blanc, bourgeois et élitiste –celui-là même contre lequel les signataires de Nous Aussi veulent protester. Avec le besoin, surtout, d’un dialogue avec les institutions politiques, d’une capacité de coordination avec le gouvernement et les pouvoirs publics, pour que ce triangle d’action puisse bien s’appuyer sur ses trois pieds.

Et pour réussir ce dernier challenge, le pari de Nous Toutes et Nous Aussi est simple: mettre tout le monde dans la rue, afin de faire prendre conscience de l’ampleur des violences sexistes et sexuelles, de réaliser qu’il s’agit d’un problème de société, et peut-être de s’y attaquer plus frontalement.

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