Société

Jean-Claude Romand, l'impossible explication

Temps de lecture : 5 min

Après vingt-six ans de réclusion criminelle, Jean-Claude Romand a obtenu le 25 avril 2019 sa libération conditionnelle. Il devrait sortir de prison avant le 28 juin.

Jean-Claude Romand lors de son procès au tribunal de Bourg-en-Bresse, le 25 juin 1996 | Philippe Desmazes / AFP
Jean-Claude Romand lors de son procès au tribunal de Bourg-en-Bresse, le 25 juin 1996 | Philippe Desmazes / AFP

La sonnerie n’a pas retenti. Un matin de 1975, Jean-Claude Romand n’entend pas son réveil. Il ne va pas passer la dernière épreuve de sa deuxième année de médecine. Il ne lui manque que quelques points pour être admis en année supérieure. Il ne se rend pas non plus à la session de rattrapage de septembre.

Il dit à ses proches qu’il a réussi ses examens; personne ne vérifie. Jusqu’en 1985, il se réinscrit tous les ans en deuxième année de médecine, sans jamais passer les épreuves. Comme une décennie à tourner sur lui-même. «Comment se serait-il douté qu’il y avait pire que d’être rapidement démasqué, c’était de ne pas l’être, et que ce mensonge puéril lui ferait dix-huit ans plus tard massacrer ses parents, [sa femme] Florence et les enfants qu’il n’avait pas encore?», écrit Emmanuel Carrère qui lui a consacré un livre, L’Adversaire, en 2000.

«Un banal accident et une injustice»

Après son échec, Jean-Claude Romand poursuit la vie qu’il aurait dû avoir: il va en cours, bûche ses notes à la bibliothèque universitaire et se procure les polycopiés des différentes matières. Il épouse Florence Crolet, qu’il a rencontrée sur les bancs de l’université et avec qui il continue de réviser. Il dit être reçu au concours de l’internat de Paris, puis obtenir un poste de maître de recherches à l’Organisation mondiale de la santé, à Genève. Il a une «spécialité», la cardiologie. Florence et lui ont deux enfants, Caroline et Antoine.

La journée, lorsqu'il est censé être au travail, il lit des revues de médecine dans sa voiture et roule vers les forêts du Jura. Ses amis, devenus véritablement médecins, lui demandent parfois son avis. Il jouit d’une excellente réputation.

Un jour, Florence découvre que l’OMS organise une grande fête de Noël tous les ans, et que Jean-Claude ne l’y a jamais emmenée avec les enfants. Acculé financièrement, sur le point d’être découvert, Romand tue le 9 janvier 1993 sa femme à coups de rouleau à pâtisserie et ses deux enfants avec une carabine équipée d’un silencieux.

Le lendemain, il déjeune chez ses parents et les abat tous les deux, ainsi que leur labrador. Alors qu’il visait son dos, sa mère s’est retournée et lui a dit «Jean-Claude, qu’est-ce qu’il t’arrive?».

Le soir même, il se met en pyjama, avale des barbituriques et asperge sa maison d’essence. À l'aube, les éboueurs repèrent l’incendie lors de leur tournée et alertent les pompiers. Dans la voiture de Jean-Claude Romand, un mot est retrouvé: «Un banal accident et une injustice peuvent provoquer la folie. Pardon.»

Le domicile incendié de Jean-Claude Romand à Prévessin-Moëns (Ain), le 12 janvier 1993 |
Pierre Bessard / AFP

Refaire confiance

Jean-Claude Romand survit. En 1996, après un procès éprouvant, il est condamné à la perpétuité, assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans.

À la maison centrale, le «faux médecin» est devenu le «doc». Les autres détenus vont le voir lorsqu’ils ont besoin d’un avis médical. Il le leur donne, et se trompe rarement. Au cours de ses vingt-cinq années de détention, il a également suivi une formation lui permettant de travailler à la numérisation d’archives sonores et vidéo de l’Ina. Lui qui avait réduit une partie de sa vie au silence finissait par rendre des œuvres du passé accessibles au plus grand nombre.

«Tout le monde dit qu’il est un détenu modèle. Mais il y a vingt-cinq ans aussi, c’était un gendre modèle, un mari modèle, un beau-frère modèle.»

Emmanuel Crolet, ancien beau-frère de Jean-Claude Romand

En 2015, les vingt-deux années de sûreté sont écoulées. Il peut déposer sa demande de libération conditionnelle. Il ne le fait que trois ans plus tard, début septembre 2018.

Interviewé par 20 minutes, Emmanuel Crolet, l’ancien beau-frère de Jean-Claude Romand et frère de Florence Crolet, ne comprend pas. «Tout le monde dit qu’il est un détenu modèle. Mais il y a vingt-cinq ans aussi, c’était un gendre modèle, un mari modèle, un beau-frère modèle. Et on s’est aperçu tragiquement qu’il avait menti à tout le monde…», confie-t-il au journaliste Vincent Vantighem. Il ne comprend pas comment la justice pourrait à nouveau lui faire confiance, comme sa famille lui faisait autrefois confiance.

«À devenir fou»

Les experts psychiatres parlent de «rage narcissique», ou de «béance narcissique», et de «mythomanie», alors même que Romand a conscience de ses mensonges; d’autres invoquent la lâcheté, la peur de décevoir et, à la lecture de son mot d’adieu laissé dans sa voiture, la folie.

Jean-Olivier Viout, l’avocat général lors du procès aux assises de l’Ain en 1996, s’est écrié dans son réquisitoire: «Enfin! C’est à devenir fou!» Comment expliquer l’absence totale de sursaut, les décisions plus délétères les unes que les autres? Comment expliquer avoir préféré le meurtre à la honte? Comment expliquer que le lendemain des meurtres, un père qui vient de tuer toute sa famille sorte acheter le journal comme si de rien n’était? Comment expliquer l’inexplicable, si ce n’est par la folie?

Dans L’Adversaire, Emmanuel Carrère rapporte cet échange entre Romand et la présidente de la cour, Yvette Vilvert:

- Mais enfin, pourquoi?
- Je me suis posé tous les jours la question pendant vingt ans. Je n’ai pas de réponse.

Et Carrère de préciser: «La présidente s’est penchée vers un de ses assesseurs, qui lui a glissé quelque chose à l’oreille. Puis: “On estime que vous ne répondez pas vraiment à la question.”»

Une vie dénuée de sens

Le docteur Denis Toutenu, lors du procès de 1996, affirme que Romand aurait en lui de quoi faire «un vrai et bon médecin», voire «un excellent psychiatre». Qu’il aurait eu cette motivation inconsciente: «le désir de comprendre la maladie de sa mère, peut-être de la guérir».

À moins que Jean-Claude Romand, enclin au mensonge depuis sa jeunesse, n’ait pu vouloir un jour se comprendre lui-même. «L’intelligence du mal est dans une très large mesure un mythe», écrit le psychiatre Daniel Zagury dans son ouvrage La Barbarie des hommes ordinaires. Tout aussi intelligent qu’il soit, Romand n’a pas réussi à se comprendre lui-même.

Le docteur Yves Godard n’est plus là pour expliquer ce qu'il s’est passé à bord du voilier où il avait embarqué avec ses enfants. Xavier Dupont de Ligonnès s’est évanoui dans la nature après avoir assassiné et enterré sa femme et leurs quatre enfants chez eux. Reste Jean-Claude Romand, incarcéré depuis vingt-cinq ans, avec la même question: pourquoi?

Pour vivre avec une idée, d’autant plus quand il s’agit d’un deuil, il faut pouvoir la comprendre. Sans cela, c’est toute une vie qui se retrouve dénuée de sens. Et ce qui ne fait pas sens, nous le savons, appartient aux fous. Au-delà de ses crimes, Jean-Claude Romand emporte celles et ceux qui chercheraient encore une réponse dans la folie. C’est un trouble contre lequel il n’existe aucun texte de loi.

La Cour européenne des droits de l’homme a rappelé en 2014 qu’il ne pouvait y avoir de peine incompressible. Dans son discours pour l’abolition de la peine de mort en 1981, Robert Badinter disait: «Aussi terribles et odieux que soient leurs actes, il n’est point d’homme sur cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer.» Par ces mots, on sait donc que peu importe le crime, il ne peut y avoir d’enfermement à vie pour un criminel. Sauf pour une réponse qui, elle, n’arrivera probablement jamais.

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