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«Dans la tête de ces gamins, l’avenir en Tunisie, ça n’existe pas»

Temps de lecture : 8 min

Depuis le 1er janvier, près de 5.000 personnes originaires de Tunisie ont débarqué en Italie. Beaucoup sont des jeunes capables de tout sacrifier pour fuir leur terre natale –y compris leur vie.

Chareddine, 19 ans, a tenté la traversée de la Méditerranée à la fin août 2018. Un sardinier tunisien a tracté son embarcation tombée en panne jusque dans les eaux territoriales italiennes. | Laura-Maï Gaveriaux
Chareddine, 19 ans, a tenté la traversée de la Méditerranée à la fin août 2018. Un sardinier tunisien a tracté son embarcation tombée en panne jusque dans les eaux territoriales italiennes. | Laura-Maï Gaveriaux

«Il n’y a pas de travail ici, pas d’espoir. Et rien ne change. Qu’est-ce que je peux faire d’autre?» Nejib a 29 ans, il vient de Gafsa, une région du centre-ouest de la Tunisie, connue pour ses mines de phosphate et sa tradition contestataire. La majorité de la population y vit dans la pauvreté, la débrouille et la peur du flic.

Ce jour de septembre, le jeune homme traîne dans un café bien loin de chez lui, à Zarzis, une ville côtière à l’autre bout du pays. Il attend. «La météo! Dès qu’il n’y a plus de vent, je pars.» Comme des milliers d’autres Tunisiennes et Tunisiens ces derniers mois, il tentera la traversée de la Méditerranée vers Lampedusa, «parce qu’en Europe, ce n’est peut-être pas si facile, mais il y a des possibilités».

Il confie avoir passé l’été sur les plages touristiques de Djerba, à quarante minutes de minibus d’ici. «J’allais avec des femmes occidentales, des Anglaises, des hommes parfois, des Russes.» C’est comme ça qu’il a réuni la somme nécessaire à son projet.

Désir ardent d’exil

D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur italien, entre le 1er janvier et le 20 novembre, 4.998 personnes se sont déclarées de nationalité tunisienne au débarquement, lorsqu’elles ont été interceptées par les autorités –soit désormais la nationalité la plus représentée, devant l’Érythrée. Si l’on devait comptabiliser celles qui passent entre les mailles du filet, on estime qu’il faudrait multiplier ces chiffres par trois. Et cela dans un contexte où les arrivées par la Méditerranée sont en forte baisse: -74% au premier trimestre 2018 par rapport à la même période en 2017, tous trajets et toutes nationalités confondues.

Dans un rapport de 2017, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) soulignait «l’augmentation de l’envie migratoire, même d’une façon non règlementaire, pour près de la moitié des jeunes Tunisiens». Et d’après son président, Messaoud Romdhani, «la situation ne sera pas meilleure dans le prochain rapport, pour ne pas dire que ça empire». Au point que nombre de responsables d'associations parlent d’hémorragie, faisant penser à ce que fut la vague de 2011 –près de 30.000 départs, à la faveur du désordre sécuritaire qui régnait en pleine révolution.

«Ce pouvoir n’a rien à dire aux jeunes. Personne ne [prend] la peine de leur expliquer quel est le projet pour le pays.»

Messaoud Romdhani, président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux

Une tendance reflétée par les propos qu’on entend ici et là à travers tout le pays, qui témoignent d'un désir ardent d’exil et presque d'un dégoût envers la terre natale. À Zarzis, il suffit de s’asseoir dans n’importe quel café pour trouver des candidats au départ. Certains ont même déjà été renvoyés d’Italie plusieurs fois. «Mais je repartirai», assure Zyad, la vingtaine. Il en est à son cinquième périple, malgré son salaire fixe de serveur, 500 dinars par mois [environ 150 euros]. «On est censé vivre comment, avec ça?»

Que se passe-t-il en Tunisie, la «seule réussite des printemps arabes» comme on la qualifie en Occident, pour que toute une jeunesse cherche à fuir, quoi qu’il lui en coûte –y compris la vie?

«Ce pouvoir n’a rien à dire aux jeunes, qui ressentent une dégradation des conditions matérielles, sans que personne ne prenne la peine de leur expliquer quel est le projet pour le pays. Le dinar chute, le coût de la vie augmente. Surtout, il n’y a pas de dialogue. Si le gouvernement avait un cap pour redresser le pays, et qu’il pouvait l’expliquer… Mais rien n’est dit sur l’avenir. Alors dans la tête de ces gamins, l’avenir en Tunisie, ça n’existe pas», analyse François Gemenne, universitaire spécialiste des mouvements migratoires.

Migration «de confort»

Un désespoir inconcevable en Europe, où les discours politiques ont réussi à imprimer l’idée qu’«il y a de mauvais migrants, les migrants économiques, qui piquent l’aide humanitaire aux bons migrants, les demandeurs d’asile». Aujourd’hui, les motifs d’émigration sont hautement complexes, entremêlés et rendent cette distinction caduque. Les crises environnementales recoupent les conflits, les pénuries, les crises politiques. Et pourtant, la migration économique semble désormais perçue comme une migration «de confort». «Ce narratif qui oppose les réfugiés aux immigrés, à l’origine émis par l’extrême droite, a fini par imprégner le débat public au point d’être devenu un critère d’acceptabilité sociale de la migration.»

Pour François Gemenne, si la vague tunisienne passe encore sous les radars médiatiques, le sujet pourrait bien exploser dès que la météo printanière sera plus clémente. «Et ça passera très mal auprès de l’opinion, qui y verra une invasion de profiteurs en quête d’aides sociales. Tout cela viendra compliquer un peu plus les négociations avec l’Union européenne, qui fait pression sur la Tunisie depuis des années pour qu’elle accepte l’installation de hotspots sur ses rives.»

Jusqu’ici, la Tunisie a refusé de devenir le sous-traitant des basses œuvres européennes. «Jusqu’au jour où la somme sur la table sera si conséquente qu’elle ne pourra pas refuser. Mais si elle-même n’est pas capable de retenir sa population, comment pourrait-elle gérer les migrations des autres?», observe François Gemenne. On comprend pourquoi les autorités tunisiennes ne sont pas pressées de communiquer sur le phénomène, aussi majeur soit-il.

Windfinder et Google Maps

Le regard sombre, Nejib raconte les jours glorieux où, à peine sortie de l’adolescence, il affrontait les snipers de Ben Ali dans les rues de Gafsa. Depuis, l’euphorie est retombée. Ce n’est pas en revendant des vêtements de contrebande sur un bout de trottoir que l'on subvient aux besoins de ses parents vieillissants ou que l'on trouve «une femme, une maison et une voiture» –le rêve ultime.

Le même genre de rêve qui a poussé Chareddine à prendre la mer un soir de la fin août, aux côtés d'une dizaine d’autres personnes, sur une coque de noix. Le garçon de 19 ans était beaucoup plus jeune pendant la révolution; il n’a pas connu cette lueur d’espoir qui a secoué la société à la faveur du départ des Trabelsi.

Pour lui, ça a toujours été la galère, sans perspective d’amélioration. Son père, qui tient une petite épicerie dans le quartier de pêcheurs de Zarzis, est malade. Lui n’a pas de travail, à peine le bac. Alors pourquoi ne pas tenter sa chance? Après tout, ceux qui sont déjà passés ont l’air de mener la belle vie, sur les vidéos qu’ils envoient par Facebook. Sauf qu’ils oublient de mentionner que pour eux aussi, une fois là-bas et sans papiers, c’est souvent la galère.

Avec les marins de Zarzis | Laura-Maï Gaveriaux

«On s’est mis d’accord à plusieurs. Chacun a mis 1.000 dinars [environ 300 euros], on a acheté la barque, le moteur, et l’essence.» Parmi les passagers, des enfants. «Il n’y a plus de business des passeurs ici, parce qu’ils n’en ont même pas besoin», raconte Nouri Ghouma, un historique du port de Zarzis tenant le snack de l’embarcadère, où les marins viennent prendre le café et le casse-croûte. «Ils se débrouillent avec l’iPhone: ils regardent la météo sur le site Windfinder, et ils prennent le cap de Lampedusa avec GoogleMap! C’est complètement inconscient, mais ils ont trop entendu parler des filières libyennes.» Une sorte d’ubérisation de la migration qui prouve, s’il en était besoin, que l’argumentaire politique sur les ONG de secours en mer favorisant les passeurs et créant un «appel d’air» est hors-sol. D’une façon ou d’une autre, les migrations continueront.

Sauvetages criminalisés

«Cette accusation à notre encontre est d’abord apparue chez les groupuscules identitaires, avant de passer dans les médias mainstream et certains partis politiques de premier plan en France, commente Sophie Beau, directrice exécutive de SOS Méditérannée, dont le bateau, l’Aquarius, est toujours privé de pavillon. C’est inquiétant de voir comme des thèses d’extrême droite ont réellement influencé les politiques publiques migratoires européennes, au point de criminaliser les ONG»​ –et la société civile, comme une suite logique à cette dynamique.

C'est ce qu’illustre l’histoire de Chareddine. Avec ses compagnons, ils ont avancé toute la nuit, mais au lever du soleil, le moteur est tombé en panne. Un sardinier qui croisait dans la zone les a tractés jusque dans les eaux territoriales italiennes, pour que la Garde nationale puisse les trouver. De toute façon, «on aurait brûlé la barque avec l’essence plutôt que de les laisser nous ramener en Tunisie», assure Chareddine.

Tout aurait pu s’arrêter là, les jeunes être interceptés puis renvoyés. Mais les marins qui s’étaient portés au secours de l’embarcation en détresse ont été arrêtés le 31 août. Pratiquement qualifiés de passeurs, accusés «d’aide à la migration», ils ont été placés en détention provisoire en Sicile, malgré les images de Frontex (l'Agence européenne de gardes-frontières et garde-côtes) montrant clairement qu’il s’agissait d’un sauvetage.

Affiches de soutien aux marins incarcérés en Italie en septembre 2018 | Laura-Maï Gaveriaux

Si l’équipage a finalement bénéficié d'un non-lieu lors de leur procès, qui s’est conclu à Palerme le 22 septembre, l’affaire a fait grand bruit parmi la communauté des marins-pêcheurs. «Ils sauvent des vies, et ils sont traités comme des criminels, raconte Nouri Ghouma avec colère. En mer, tu ne laisses pas les gens mourir, c’est la règle.» Il connaît bien le chef d’équipage, Chamseddine Bourassine, une figure respectée dans la ville, fondateur de l’association de développement local et l’un de ceux ayant organisé des formations au sauvetage en mer avec MSF pour les marins du port, à force de croiser des migrants en déroute à chacune de ses sorties.

«Les pêcheurs de Zarzis ont ramené des centaines de gens rien que depuis le début de l’année. Lorsque le C-Star du groupe identitaire Defend Europe avait essayé d’accoster en Tunisie, c’était déjà eux qui s’étaient mobilisés pour les repousser. Je ne peux pas m’empêcher de voir dans ce procès des Italiens un message très politique», confie Bechir Djaidi, conseiller municipal de Zarzis.

Une chose est certaine: si les départs vont diminuer dans les prochains mois en raison de l’hiver qui s’installe, ils ne s’arrêteront pas. Et d’après Messaoud Romdhani, le phénomène va même s’amplifier. Sachant que la France est bien souvent la destination finale de ces jeunes en quête de travail et de dignité, elle ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion et d’une réelle politique sur le sujet.

Nejib est parti au début du mois d’octobre. Il y a quelques jours, il est arrivé à Marseille chez un cousin éloigné. Et il voit bien que cette fois, la prostitution ne lui permettra pas de survivre. Alors commence pour lui la longue recherche de petits boulots au noir, et d’un statut officiel.

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