Médias / Politique

Sur BFMTV, Jacline Mouraud est une experte, les blocages énormes, le décès un détail

Temps de lecture : 6 min

Les blocages organisés ce samedi 17 novembre ont occupé l'intégralité de l'antenne de la chaîne d'info en continu. Avec une prise de distance parfois compliquée.

Florian Philippot, vêtu d’un gilet jaune, intervient sur BFMTV pour demander «des mesures concrètes» au gouvernement. | Capture d'écran via BFMTV
Florian Philippot, vêtu d’un gilet jaune, intervient sur BFMTV pour demander «des mesures concrètes» au gouvernement. | Capture d'écran via BFMTV

Il est 10h30, ce 17 novembre, lorsqu’apparaît sur BFMTV un bandeau des plus significatifs: «Premières tensions». Un «premières» qui, sans le vouloir, semble relever les attentes véritables de la chaîne d’information continue ce jour-là. À quoi bon consacrer la journée à l’événement si aucune tension, aucune action, ne vient offrir quelques pics de sensations? À moins qu’il ne soit d’audience, ce pic dont on jure qu’il n’est que le premier d’une journée qu’il serait plus raisonnable de suivre sans discontinuer.

La tension est indéniable. Plus tôt, une femme en gilet jaune est morte, percutée par une mère en panique devant le barrage qui l’empêchait d’amener sa fille malade voir un médecin. On se demande alors comment BFMTV et sa couverture ininterrompue de l’événement général vont pouvoir traiter ce drame isolé à la chaîne de responsabilités infiniment complexe. Mais voilà que l’annonce officielle de la triste nouvelle par le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner propose immédiatement une réponse.

La distance. Le ministre ne regarde pas la caméra et refuse d’affirmer lui-même l’information qu’il est pourtant en train de transmettre. Sur notre écran, Christophe Castaner demande à un autre écran derrière lequel on distingue mal le préfet de la zone concernée, de confirmer qu’une femme est morte. Retour au plateau. Et la sensation que cette femme est aussi morte qu’un inconnu à l’autre bout du monde. Ce n’est peut-être pas un hasard si plus tard dans la journée, une des traditionnelles manipulations du web fera croire que BFM avait annoncé des «morts légers». Comme si l’expression finalement assez poétique révélait un sentiment véritable.

Sentiment que cette mort a été traitée «comme un détail», nous dit Christian Delporte, professeur d'histoire contemporaine à l’Université de Versailles et directeur de la revue Le Temps des médias. Pour la simple et bonne raison que «s’ils avaient appuyé dessus ça aurait remis en cause l’ensemble du dispositif exceptionnel annoncé la veille et aurait dramatisé l’événement».

Raccourci patriote

OK pour la forme. Mais pour le fond, BFMTV se retrouve encore avec un nœud à démêler. Voilà donc que l’événement, constitué de manifestations dont la plupart ne sont pas déclarées et donc illégales, vient de tuer quelqu’un. Pas commun au pays des droits de l’homme. Des questions s’imposent. L’éditorialiste et journaliste Nicolas Prissette se demande si «ce mouvement inédit de la majorité silencieuse» ne démontrerait tout de même pas «un décalage entre ce qui s’exprime sur les réseaux sociaux» et son application au «terrain où les gens ne sont pas en masse». Il est certes encore tôt, mais le premier chiffre de 50.000 manifestantes et manifestants n’est guère un succès.

Aux alentours de 11 heures, entre autres intervenants de tous bords politiques, Florian Philippot expliquera que la seule «réponse» que le gouvernement peut apporter à cette femme morte, c’est «l’amélioration du pouvoir d’achat». Nous voilà revenus d’un coup d’un seul au nerf de la guerre.

Du buzz à l’expertise

Au tour de Jacline Mouraud, la figure du mouvement transformée en figure du peuple. Elle venait justement d’apparaître avant que Florian Philippot ne nous raccourcisse les idées. Ces deux dernières semaines, Jacline Mouraud est devenue la star du groupe audiovisuel. On l’a entendue chez Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Elle est venue en plateau, notamment sur celui de C à vous. Son fait d'arme: une vidéo cumulant cinq millions de vues qui condensait en quelques minutes ce concept imagé qu’est le fameux ras-le-bol des Françaises et des Français.

«Jacline Mouraud exprime une colère tout en restant polie. Elle représente un pont», analyse Éléonore Bohn, journaliste à Actu Morbihan et première à avoir écrit un article, le 26 octobre dernier, sur cette vidéo publiée une semaine auparavant et comptabilisant alors trois millions de vues. Un pont entre toute une population partageant cette colère et le monde des gens polis où l’on ne fait que jouer cette colère; la veille de la manifestation, Éric Brunet se filmera vêtu d’un gilet jaune au sein d’un studio en fausses briques et aux néons rouges formant un on air des plus chics.

Forcément surprise par la tournure des événements, Éléonore Bohn s’étonne surtout d’avoir vu Jacline Mouraud invitée «comme une experte». Son article, le premier, évoquait simplement un buzz. Mais la journaliste souligne que «le problème ne vient pas de Jacline Mouraud qui est toujours restée sur son créneau, le problème vient des médias».

Quelle différence, finalement, entre les analyses socio-économiques des experts et celles de Jacline Mouraud, dont les conclusions tout sauf expertes sont constamment jetées telles quelles aux oreilles et aux yeux du public? Comment se rendre compte d’une éventuelle ineptie intellectuelle de la part de Jacline Mouraud lorsque la plupart des réflexions que l’on entend sont formulées par des éditorialistes convaincus, comme l’a dit un de ceux-là présent sur le plateau de BFMTV ce samedi, que «le terrain pollue l'esprit de l’éditorialiste» censé «éclairer des causes supérieures»?

Le sens du poil

L’après-midi venu, les commentateurs reviendront à la raison: la journée est un succès. «Il y a peu de monde mais l’impact est maximum.» On répète à outrance les mots de Castaner: à part là où ça se cogne, où ça se blesse, où ça se tue, «l’ambiance est bon enfant». On essaiera bien de s’exciter devant de très légers mouvements de foule en fin d’après-midi, mais on précisera à plusieurs reprises qu’il s’agit là de dérives typiquement parisiennes.

Le vrai peuple, celui qui regarde BFMTV sans mépris, a gagné. Jacline Mouraud a gagné. BFMTV a gagné. On ne craint même pas les agitations parisiennes et vous savez pourquoi? Parce que, dixit un commentateur en état de grâce, «on n’a pas affaire à des casseurs, on a affaire à la France». On n’a pas affaire à des étudiants. On n’a pas affaire à des jeunes de cités, ni à des cheminots syndiqués.

On a affaire au public potentiel de BFMTV. Un public «de plus en plus critique avec les médias, dont BFM, et qu’il s’agissait aujourd’hui de brosser dans le sens du poil à la manière d’une séance de rattrapage», explique Christian Delporte. Le professeur souligne également l’erreur fondamentale de la chaîne: «Ils ont voulu faire passer les “gilets jaunes” comme un tout homogène alors qu’il est tout à fait hétérogène».

Il n’y a pas que Jacline Mouraud qui manifestait samedi. Il y a aussi toutes celles et ceux dont les actions pas très «bon enfant», les dérives racistes, islamophobes et homophobes étaient bien plus visibles sur les réseaux sociaux que sur la plus importante des chaînes d'info. Mais l’hétérogénéité dépasse largement ces faits isolés, tout comme elle dépasse la masse floue dont Jacline Mouraud serait l’équilibre.

Comprendre ou formater

C’est ce que rappellera dimanche soir le photographe-documentariste de presse Vincent Jarousseau dans une série de tweets très remarqués via lesquels il «interroge» la couverture médiatique des «gilets jaunes», en montrant une partie du zoom qu’il s’efforce d’effectuer sur le quotidien d’individualités dont la réalité ne se perçoit réellement que sur le long terme.

Contacté, le photographe précise sa pensée: «À mon sens, les images de cette “vague jaune fluo” sont réductrices». Vincent Jarousseau a beau trouver la couverture de l’événement légitime, il estime que «le travail de journaliste est d'aller au-delà» comme il le fait «depuis dix-huit mois, en documentant sur les raisons de ces profondes fractures qui divisent notre pays, comme nombre de nos démocraties aujourd’hui».

À nous de choisir le journalisme que nous voulons. Comprendre les fractures et la colère qui va avec dans leur diversité, ou bien les formater. Un choix qui, certainement, devrait être fait en pensant très fort aux dernières élections brésiliennes, italiennes, américaines.

Thomas Deslogis Journaliste

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