Société

À qui appartient la mort d’une femme, qui a le droit de l’arracher à l’anecdote d’un accident?

Temps de lecture : 9 min

Chantal Mazet a été tuée sur un barrage, en Savoie, lors des mobilisations des Gilets jaunes du 17 novembre. Un tragique événement instrumentalisé par les passions politiques.

La retraitée de 63 ans est morte sous les roues d'une voiture alors qu’elle participait au blocage d’un rond-point de la zone commerciale de Pont-de-Beauvoisin en Savoie. | Romain Lafabregue / AFP
La retraitée de 63 ans est morte sous les roues d'une voiture alors qu’elle participait au blocage d’un rond-point de la zone commerciale de Pont-de-Beauvoisin en Savoie. | Romain Lafabregue / AFP

Huit heures avant de perdre sa maman Chantal, écrasée par une voiture sur un barrage de gilets jaunes savoyards, Alexandrine Mazet, elle-même gilet jaune dans le Vaucluse, avait placé sa manifestation sous le signe de la mort et de la patrie. «Demain 17 novembre dans toute la France: 14 heures: minutes de silence à la mémoire de Maggy. 14h01: Marseillaise », postait Alexandrine sur sa page Facebook le vendredi 16 novembre à 23h46, Maggy étant Maggy Biskupski, porte-parole des policiers en colère, qui s’était suicidée plus tôt dans la semaine, accusée de malversations par d’autres membres de son association. Ainsi se suivent les martyres du peuple? Le lendemain matin, vers huit heures, une femme qui conduisait son enfant chez le médecin, paniquée expliquerait-elle, par des manifestants qui frappaient sur sa voiture, appuyait sur l’accélérateur et roulait sur Chantal, qui était enthousiaste ce matin-là, et qui manifestait à 63 ans, pour la première fois de son existence, et Alexandrine, déjà orpheline de père, allait entrer une nouvelle fois dans la réalité du deuil.

On a entendu la jeune femme samedi dans les médias, elle était restée à son poste sur son barrage. Cette détermination, dénaturée pour certains, soulignait pour beaucoup d’autres le décès de Chantal et lui donnait un sens. La cause était d’autant plus noble, si elle surpassait même le chagrin d’une fille. Alexandrine s’en est expliquée sur Facebook, qui est l’affichage de nos vérités ardentes. Elle a posté le message vers minuit et demi, entre samedi et dimanche.

Elle n’a pas trouvé la force, explique-t-elle, de prendre la route, ni d’annoncer à sa fille que sa grand-mère était morte; elle a trouvé un «soutien moral» chez les gilets jaunes et ses «amis de l’instant». Et sa maman, «décédée SUR LE MOUVEMENT», «APPROUVE DONC NOTRE ACTION!!!!». Ces capitales et ces points d’exclamation sont le cri de l’heure. Ils ne disent pas seulement une souffrance, mais ce que cette souffrance construit politiquement. Vers une heure du matin, Alexandrine Mazet, ajoutait ceci, dans le désordre de la nuit: «Qu'ils aillent tous se faire tater les castaner de rugy macreux & co !!echec du rassemblement ??? échec de votre tentative de manipulation !!!VOUS NOUS AVEZ POUSSÉS DANS NOS RETRANCHEMENTS ! VOUS SEMEZ LA DISCORDE AU SEIN MÊME DU PEUPLE FRANÇAIS !VOUS ÊTES LA CAUSE DE CE RASSEMBLEMENT ! DONC DE CAUSE À EFFET VOUS ÊTES RESPONSABLES !!!».

Chacun, dans le malheur, fait comme il peut, et c’est par effraction que celui-là nous regarde. On pourra penser qu’Alexandrine Mazet se radicalise dans l’atrocité de ce qu’elle vit, et que c’est le deuil qui lui fait accuser le pouvoir de la mort de sa mère. C’est inexact. Depuis un moment à l’approche du 17 novembre, la jeune femme relayait les plus enragés des messages. Le 15 novembre, une pétition tournante, «Macron doit être destitué! partage si tu es d’accord!». La veille, cette complainte aux relents racistes: «Rouler sur des flics dans nos riantes banlieue : OK.Faire une émeute et tout cramer quand Toufik a pris un platane : OK.Manifester sans avoir rempli le formulaire 4567-A22b en quinze copies carbone, avec tampons de trois administrations, et signature de 56 ronds-de-cuir : CRIME CONTRE LA SURETÉ DE L’ETAT.» Ce même 14 novembre, ceci: « SVP LES POLITICIENS LES RESPONSABLES SYNDICAUX LES MEDIAS RESTEZ CHEZ VOUS A PARTIR DU 17 NOVEMBRE LE PEUPLE NE VEUT PAS DE VOUS». Et d’autres encore, qui, venaient imprégner de lourd populisme la page Facebook d’Alexandrine, laquelle pourtant relayait aussi une chroniques écolo de l’humoriste de France Inter Nicole Ferroni, et qui auparavant, depuis des années, pendant des années, n’avait pratiquement posté que des photos de chevaux, de sauts d’obstacles et de concours hippiques, où on la voyait, jeune femme athlétique, motarde, cavalière et maman, qui en 2015 citait «Imagine» de Lennon, raconter une histoire assez étrangère à la rage qui l’a pris cet automne, et que le deuil vient compléter, presque logiquement.

Leçon sur la colère qui monte

Il est dans l’évolution d’une femme –ce qu’elle en montre publiquement– une leçon sur cette colère qui monte, désormais en gilets jaunes, et qui a trouvé sa martyre. Pourquoi Alexandrine est-elle devenue un relais social des extrême droites, au fil de sa vie, qu’est-il arrivé, chez elle et chez nous, et qu’est-il arrivé pour que l’extrême-droite, la première, partage son deuil? Pourquoi est-ce le site «la France libre», qui a publié, le premier, dimanche matin, sur son compte Twitter, une photo de Chantal Mazet? «Les #Giletsjaunes en deuil. Chantal Mazet, 63 ans, mère de quatre enfants et plusieurs petits-enfants. Pensée, condoléances à sa famille», dit le journal de Gilles-William Goldnadel et André Bercoff.

La photo se répand. Chantal a l’air timide sur le cliché, hésitante. On la voit, sur Facebook, plus souriante. Sur Twitter encore, une autre populiste, d’une espèce et de valeurs différentes, l’avocate insoumise Raquel Garrido, célèbre et célèbre encore la mort de la retraitée savoyarde, preuve du peuple et s’indigne que les journaux télévisés ne l’évoquent pas.

À qui appartient la mort d’une femme, et qui a le droit de l’arracher à l’anecdote d’un accident? Il eut suffi que des imbéciles n’effraient pas une conductrice, peut-être, ou que cette conductrice, impatiente ou paniquée, mise en examen dimanche pour violences volontaires avec arme par destination ayant entraîné la mort sans intention de la donner, réalise que des êtres de chair et de sang se trouvaient sur sa route, pour que Chantal Mazet, ce dimanche, soit encore cette grand-mère heureuse, qui aurait raconté sa première manif à son fils, ses filles, ses voisins ou ses petits-enfants, rose d’émotion et de cette bonne colère qui saisit le peuple devant les grands.

Chantal n’aimait guère le Président de la République, qu’Alexandrine appelle «Macreux» et qu’elle surnommait «le petit roi». Elle relayait cet été, un post des «Femmes et Féministes Insoumises», «le cadeau de Macron aux tueurs d’abeilles». Ce que l’on fait de sa mort alors, prolongerait sa vie? Il eut suffit d’un rien pour que lui soit épargnée la sordide logique du martyrologe. Il faudrait à la fois pleurer Chantal et plaindre Alexandrine, et maudire la passion qui l’arrache à la seule peine, et (c’est mon premier réflexe) mépriser celles et ceux qui exhibent un cadavre qui ne leur est rien, sinon dans leurs passions politiques; mais mépriser aussi ceux qui se gaussent de cette mort, ou s’en moquent; et acter que la rage ne vient pas de rien, qui pousse les grand-mères sous les roues des voitures, et les filles en deuil à la malédiction.

Si peu de doutes et tant de mépris qui affleure

Est-ce une intuition fausse? La rage a grimpé d’un cran, ces derniers mois en France, et ce qu’expriment notre Président et les plus visibles des siens n’est pas indifférent. Trop de charme et d’intelligence et de corps sveltes et de destins heureux, du bon côté des choses, si peu de doutes et tant de mépris qui affleure, contre ceux qui fument et roulent au diesel ou bloquent d’autres routes, victimes d’un plan social, au lieu de modestement chercher le boulot qui leur permettra, emmerdeurs, de s’acheter un costard tels les maîtres de l’heure: trop de surplomb ravi et tant de complaisances n’invitent pas à la modération. Cela n’excuse pas la saleté de certains barrages, ni la laideur de ces pancartes, où le président était apostrophé ainsi, «Baise ta vieille, pas les Français». Cela ne balaie pas le fascisme de ces gilet jaunes qui chassaient du pédé du côté de l’Ain, ni ce parfum de 6 février 1934, avec des manifestants parisiens qui visaient l’Élysée. Mais rien n’est isolé, en ce bas monde, et l’indécence des gens heureux ne réduira pas le fascisme, ni ne conjurera l’indécence populiste, ni ne consolera Alexandrine Mazet, si tant est que celle-ci veut l’être.

Sur sa page Facebook encore, elle s’en prenait ce matin à un journaliste heureux, commentateur sur BFM TV, Christophe Barbier, portraituré souriant entre Monsieur et Madame Macron, et qui a parié, à l’abri d’un studio télé, que les gilets jaunes ne dureront pas. Peut-être, ou pas? Ils s’en s’iront peut-être, ou bien vont s’arcbouter, sur les blessés d’hier et une pauvre morte, dont leurs leaders et sa fille veulent faire une martyre, au mépris du hasard sordide et de l’absurde vérité des faits, mais ils voient, dans ce refus de l’absurde, une forme de dignité.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, qu’on se nourrit de légendes les révolutions qui lèvent. Pour soulever la Tunisie, en 2011, des militants et même sa famille racontèrent que le vendeur ambulant de Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, dont le suicide par le feu déclencha les révolutions arabes, avait été giflé par une policière. C’était faux. Un militant l’avait raconté à Libération, quelques mois plus tard: «En fait, on a tout inventé moins d’une heure après sa mort. On a dit qu’il était diplômé chômeur pour toucher ce public, alors qu’il n’avait que le niveau bac et travaillait comme marchand des quatre-saisons. Pour faire bouger ceux qui ne sont pas éduqués, on a inventé la claque de Fayda Hamdi. Ici, c’est une région rurale et traditionnelle, ça choque les gens. Il a suffi de quelques coups de fil pour répandre la rumeur. De toute façon, pour nous, c’était un détail, cette claque». Et les révolutions sont ainsi, qui dévorent la vérité de leurs martyrs, des détails, et nos enfants, le croit-on, si la France se révolte, seront éduqués à penser qu’Emmanuel Macron a écrasé Chantal Mazet? Nous n’y sommes pas encore. Loin s’en faut. Mais la légende prend forme, si on veut l’accueillir, et il est du monde, dans une France fatiguée, pour le souhaiter, et hâter, pour une politique, le pieux mensonge. Une fille nous y invite. Son chagrin est réel, mais toute aussi réelle sa rage, que faire de cela?

Sur les traces d'une famille française

J’ai, ce matin, sur internet, cherché des traces d’une famille dont le nom va devenir symbole. J’ai vu, d’un vieux faire-part de deuil, les malheurs passés. L’abonnement téléphonique de Chantal Mazet, en Savoie, était encore au nom de son mari décédé. En février dernier, elle se plaignait d’un rhume, ses enfants la taquinaient ou lui conseillaient «tisane, citron et miel». J’ai vu les traces d’une famille française qui inspire aussitôt une tendre sympathie; une famille dont Alexandrine, cavalière, motarde, sportive, citoyenne en colère, n’est que la plus visible, aujourd’hui, qui est restée sur son barrage, s’est avancée vers les médias, et dont la colère est commode, pour ceux qui veulent, à raison peut-être, foutre le feu. Je parle avec prudence, depuis mon statut de journaliste et ma condition bourgeoise, moi qui n’utilise ma voiture, un diesel, que bien rarement, et mon travail n’en dépend pas. J’ai envoyé un message à Alexandrine. J’avance avec prudence vers ces endeuillés. Nous savons tous, qui sommes passés par ces pertes, qu’il ne faut, alors, juger de rien, et murmurer seulement. Je sais aussi que tous les deuils se valent, et si les journalistes et la propagande vont au bruit, les silences sont tout aussi vrais.

Si Alexandrine fut en colère et l’afficha, je ne sais rien des choix politiques de son frère Thibault, garagiste, de sa jeune soeur Annabelle, artiste de cirque, que l’on voit sur des vidéos joyeuses enseigner aux bambins l’art de l’équilibre, je ne sais rien de leur politique et eux n’ont rien dit qui nous regarde, silencieux ce jour sur les réseaux sociaux. Je ne sais rien non plus des choix politiques d’une autre soeur, Annelise, qui en revanche, a parlé de sa mère, sur Facebook, et dit ceci: «ELLE S APPELLE CHANTAL, C EST UNE MAMAN DE 4 ENFANTS ET UNE GRAND MERE DE 5 PETITS ENFANTS. C EST TOUT CE QUI COMPTE. MAMAN JE T AIME….»

Dans la nuit de dimanche à lundi (j’ajoute ces mots lundi matin à l’article initial), Alexandrine a changé son profil Facebook, masquant ses anciens messages et remplaçant son avatar de citoyenne en colère par un simple «Je t’aime ma maman». Elle cherche un autoentrepreneur pour la remplacer dans son écurie, pour cause de deuil, et cette précision, «autoentrepreneur», nous parle aussi de la France.

Elle nous laisse aussi ce mot: «Merci à tous pour votre soutien et vos messages ... je ne me sens pas la force de vous répondre comme si la vie de maman se prolongeait un peu tant que je ne vous ai pas exprimé ma gratitude pour votre présence à tous... je vous prie sincèrement de m'excuser... mes émotions s'entrechoquent, je ne sais plus si je dois être en colère, compréhensive, résignée, silencieuse ou hurlante...»

Je voudrais faire silence maintenant, comme il se doit quand la mort s’avance et que seul reste l’amour, comme j’aurais fait silence si d’autres n’avaient pas voulu, d’une femme morte et de sa fille, nourrir la cause de leur peuple.

Claude Askolovitch Journaliste

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