Culture

Le deuil solaire d'«Amanda», un chemin vers ce qui viendra

Temps de lecture : 4 min

Le troisième film de Mikhaël Hers accompagne avec délicatesse la traversée d’une tragédie par un couple enfant-adulte qui y trouve comment s’inventer.

David (Vincent Lacoste) et Amanda (Isaure Multrier), dans la ville, après la catastrophe | Pyramide Films
David (Vincent Lacoste) et Amanda (Isaure Multrier), dans la ville, après la catastrophe | Pyramide Films

Il est en retard pour aller chercher sa nièce à l’école. Elle danse avec sa gamine en écoutant Presley chanter Don’t Be Cruel. La petite a un penchant prononcé pour les paris-brest. La nouvelle locataire en face est charmante. On se dispute parfois, on s’amuse souvent. Il fait beau, à Paris.

Puis la déchirure. Une violence qui semble sortie de nulle part. Incommensurable au quotidien. Le sang. La mort. Une absence comme un gouffre.

Et après. La petite fille nommée Amanda, la nièce de David, la fille de Sandrine qui n’est plus là.

Les quais de la Seine, eux, sont toujours là. Les factures à payer. L’école pour la petite. Il y a ce qui reste, ce qui revient, ce qui ne reviendra pas. Ce qui apparaîtra, parce que ce jour-là s’est produit un basculement.

Cette irruption de l’horreur, c'est seulement après qu'on croira qu'elle a été annoncée par quelques mystérieux signes, un silence un peu étrange en passant devant le château de Vincennes, le scintillement de la statut d’Athéna Porte dorée.

Comme beaucoup, même aujourd'hui, même après le 13 novembre 2015, David, Sandrine, leurs amis, leurs proches, croient vivre dans un monde où cela ne pouvait pas arriver. Mais c'est arrivé.

Question de délicatesse

Mikhaël Hers peut-il faire des films qui ne se passeraient pas en été? On ne sait pas. La question n’a rien d’anecdotique, après ses débuts avec Memory Lane et le si beau Ce sentiment de l’été. Certains compositeurs sont surtout à l’aise avec le piano, Hers l'est avec le soleil. Il en joue comme d’un instrument, pour la chaleur et ce qui glace, pour la lumière et pour l’abyme.

Ce qui frappe tout de suite avec Amanda est que son scénario –quotidien décontracté au cœur d'un Paris ni riche ni pauvre, attentat meurtrier, résilience et prise de responsabilité d’un homme jeune et un peu immature, relation adulte-enfant– pourrait être celui de vingt-cinq mauvais films, et en particulier de vingt-cinq mauvais films français. En y repensant, on se prend à s’en imaginer les ressorts et les ruses, comme à la variante hollywoodienne, tout aussi prévisible et complaisante.

Ce qui frappe tout de suite avec Amanda est que jamais le film ne ressemble à cela –question de rythme, question de distance, question d’ellipse. Question de délicatesse aussi, au moment du pire comme au moment du presque rien, ou d’un éclat de rire quand même.

Rien qui pèse ou qui pose

Rares sont les cinéastes qui auraient tant attendu avant que ne se produise le tournant fatal. Mais pour Mikhaël Hers, compte tout autant ce qui se passait avant, le tissu de l'existence tel qu'entrevu au détour de l'idyle avec Lena, de la joie d'aller ensemble assister à quelques matches d'une compétition prestigieuse, de l'accrochage avec des parents d'élèves vétilleux. Puisque c'est avec, et pour cela, qu'il faudra peut-être construire un après.

Lena (Stacy Martin), la nouvelle locataire de l'autre côté de la cour | Pyramide Films

Les nombreux déplacements, surtout à vélo et à pied, dans les rues de la ville, puis les deux voyages, signalent la fluidité qui est au principe de la mise en scène. Mais cette fluidité est partout: dans les gestes, les mots, les silences.

Elle est la marque d’un style, bien sûr, «sans rien qui pèse ou qui pose». Elle aussi l’enjeu du film, sinon son sujet: ce qui fait que la vie continue, ce qui fait mouvement quand même, quand un choc a semblé devoir tout bloquer.

Ce processus obscur, qui est ce qu’on appelle le travail du deuil et qui est loin de pouvoir toujours aboutir, est aussi toujours singulier, propre à une personne, à des circonstances.

Il est de la délicatesse d’Amanda de ne jamais laisser entendre que la manière dont ce processus s’y accomplit ferait modèle, serait transposable.

Un peu trop alambiquée, et matrice d’une réconciliation surchargée, la situation familiale de David (orphelin de père après avoir été très jeune abandonné par sa mère anglaise –Greta Scacchi, vraiment?) a du moins le mérite de ne pas prétendre être généralisable.

Flirt avec les gouffres

Mais le parc londonien est très bien, et même les images de Wimbledon. Peu de cinéastes ont à ce point le sens du lieu –y compris du côté du son. Surtout, tout du long, Vincent Lacoste, comme en équilibre sur un fil, et la petite Isaure Multrier, qui souvent semble plus solide que lui, auront échangé coups droits et lifts déliés avec une justesse imparable.

Autour du duo, Stacy Martin (l’amoureuse fragile et survivante), Ophélia Kolb (la sœur solide et détruite) et Marianne Basler (la tante qui sait sa place) sont partenaires d’un temps, irréprochables et vivantes.

David (Vincent Lacoste) et sa grande sœur Sandrine (Ophelia Kolb) | Pyramide Films

Le cinéma de Mikhaël Hers, s’il sait si bien s’éloigner des poncifs sentimentaux et des ressorts psychologico-sociologico-mes genoux qui saturent la grande majorité de la production pour grand et petit écrans, esquive aussi un autre écueil –au demeurant bien moindre: celui du film trop propre, tiré à quatre épingles.

Si Hers n’affiche pas de grand geste transgressif, il y a dans sa réalisation une manière de flirter nonchalamment avec les gouffres, d’une grande élégance qui est aussi une prise de risques.

Amanda

de Mikhaël Hers, avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacey Martin, Ophélia Kolb, Marianne Basler, Greta Scacchi.

Séances

Durée: 1h47 Sortie: 21 novembre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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