Société

Fañch, le bébé breton «arme de destruction de la République»

Temps de lecture : 7 min

En France, il est interdit d’appeler son enfant Fañch. Parce que le tilde, la petite vague ornant le «n», ne fait pas partie de la langue française. La cour d’appel de Rennes rend son délibéré lundi.

Degemer mat e Roazhon | Florian Pépellin via Wikimedia Commons License by
Degemer mat e Roazhon | Florian Pépellin via Wikimedia Commons License by

Petit béret blanc vissé sur la tête, assorti à sa marinière, Fañch plisse les yeux sous le soleil éclairant le ciel de Rennes. Sur les marches de la cour d’appel, il joue avec un drapeau breton pendant que sa mère, Lydia Fuzier, donne un mini cours de langue au micro de CNews. «Le tilde, si on le met, ça fait le son “an”, donc on l’appellera bien Fañch (prononcé “fanche”), comme il se doit. Si on retire le tilde, on devra prononcer “fantch”.»

En baptisant leur enfant Fañch, comme il est convenu de l’écrire en langue bretonne, Lydia et son mari ont enclenché une série de procès dont l’absurde longévité ne tient qu’à la rigueur de la loi française et à une identité bretonne qui en a marre de se laisser faire.

Dès le jour de la naissance de son fils, le 11 mai 2017, le père, Jean-Christophe Bernard, reçoit un coup de fil, qu’il résume alors à l’AFP. «Une personne de l'état civil de Quimper nous a appelés vendredi pour nous dire qu'elle ne pouvait pas enregistrer le prénom Fañch et que nous devions en trouver un autre.» La décision se base sur une circulaire du ministère de la Justice datant du 23 juillet 2014, qui précise que le tilde ne fait pas partie des signes diacritiques pouvant être utilisés dans l’état civil. Parce qu’il ne ferait pas partie de la langue française.

Fañch, 17 mois, menace l’unité de la France

Finalement, dès le 16 mai, la ville de Quimper prend une autre décision, expliquée dans un communiqué, qui se base sur d’autres fondements juridiques. «En premier lieu, l’article 75-1 de la Constitution de la République française proclame que les langues régionales sont reconnues comme appartenant au patrimoine de la France. De même, l’article 57 alinéa 2 du Code civil [...] consacre le principe de libre choix du prénom par les parents. Dans le même esprit, la Cour européenne des Droits de l’Homme affirme que le choix du prénom revêt pour les parents un caractère intime et affectif et entre par conséquent dans la sphère de la vie privée.»

Mais en juillet, les parents de Fañch sont convoqués devant le tribunal de grande instance de Quimper. Le 13 septembre 2017, le jugement tombe avec l’aplomb du technocrate qui vient enseigner au fermier comment traire ses vaches: Fañch n’a pas le droit de s’appeler Fañch. Seuls, ses parents auraient peut-être abandonné. Or, leurs soutiens sont nombreux, comme l’association Skoazell Vreizh, dont la campagne de dons a financé l’intégralité de leur action en justice.

Sur les marches de la cour d’appel de Rennes, on retrouvait aussi Paul Molac, député de la quatrième circonscription du Morbihan et membre du groupe parlementaire Liberté et territoires. «Il s’agit d'une négation de la volonté des parents de vouloir donner un prénom autre qu’un prénom français, réagit-t-il. C’est une discrimination culturelle et linguistique.»

Pour être égaux, les citoyennes et citoyens français doivent accepter l’uniformisation. Dans son jugement, la juge Clément invoque l'article 1er de la Constitution: «La France [...] assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. [...] Le principe selon lequel les prénoms de l'enfant sont choisis par ses père et mère doit connaître des limites lorsqu'il s'agit d'utiliser une orthographe qui comprend un signe diacritique non reconnu dans la langue française. [...] Admettre l'inverse reviendrait à rompre la volonté de notre État de droit de maintenir l'unité du pays et l'égalité sans distinction d'origine».

Hérité de l’Ancien Régime et de la Révolution, le principe d’unité de la langue française peut sembler anachronique en 2018. Plus qu’un principe juridique efficient, il est un dogme, un principe qui frôle le sacré, sans réel fondement ni justification en phase avec le monde d’aujourd’hui.

Fiction, sacralisation et universalisation

En plus de la circulaire susnommée, le tribunal de Quimper utilise également le décret du 2 Thermidor An II, daté du 20 juillet 1794 qui imposait, durant la Terreur, le français comme la langue unique de l'administration. Un mois plus tôt était publié le premier rapport de politique linguistique, celui de l’abbé Grégoire, intitulé «Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française».

Élu à l’Assemblée de Corse, Romain Colonna est surtout maître de conférences en sociolinguistique à l’Université Pasquale Paoli de Corte. «La nation française est une fiction, commente-t-il. Pour qu’elle soit moins perçue comme telle, il fallait unifier et homogénéiser le territoire. La langue française a pris une dimension importante dans la construction mentale, politique et économique du pays.» De la chute de la monarchie aurait découlé ce que l’universitaire appelle un «transfert de sacralité». «À la place du roi ou de la religion, la République devient sacrée et s’articule autour d’un certain nombre de fondamentaux, dont la langue. Ce qui fait dire à Pierre Encrevé, éminent linguiste, que l’idéologie linguistique française a fait du français une religion d’État.»

En 1794, le rapport Barère, fait devant le Comité de salut public, converge avec celui de l’abbé Grégoire, en condamnant toute forme de diversité et faisant du français la seule langue du territoire. Il dit: «Le fédéralisme et la superstition parlent Breton. L’immigration et la haine de la République parlent Allemand. La contre-révolution parle Italien [référence à la Corse, ndlr] et le fanatisme parle le Basque. Brisons ces instruments de dommage et d’erreur. Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous». Comme inspiré par le mythe de Babel, Barère considère le plurilinguisme comme un mal. Seul le français aurait droit de cité.

«Si les langues d’oc avaient pris la tête de l’État, aujourd’hui on parlerait tous l’occitan. On appellerait ça le français»

D’après Colonna, il existe une permanence intellectuelle et idéologique entre la période de la Terreur et la décision de la juge Clément. «C’est un discours d’exclusion qui a marqué au fer rouge l’esprit français, reprend-il. C’est une politique ultra-nationaliste, sous couvert d’impérialisme de l’universel, pour reprendre l’expression de Bourdieu, qui interdit toute idée de pluralisme culturel. Il n’y a qu’une communauté de citoyens abstraits: la communauté française, au sein de laquelle ne doit pas émerger d’appartenance particulière, si ce n’est l’appartenance française qui ne se pense jamais comme particulière.»

Revenant au présent, Paul Molac abonde: «Nous sommes encore dans le temps de l’assimilation. L’assimilation, c’est du nationalisme. Ça consiste à ne reconnaître l’autre que comme le miroir de ce que nous sommes. Il n’a pas droit d’être autre chose que comme nous. Vous pouvez venir en France, mais oubliez ce que vous êtes. Vous devenez un Français, mais selon la norme.»

Une norme décidée par un groupe donné. En Corse, personne ne verrait la culture corse comme un particularisme. C’est la culture française qui, majoritaire, s’octroie le droit de percevoir ces cultures comme en dehors de la norme qu’elle a édictée. Si on ne la perçoit aujourd’hui jamais ainsi, la langue française est pourtant elle-même un particularisme. Elle est la marque culturelle d’un groupe géographique donné, comme le breton est la langue de la Bretagne et le corse la langue de l’île de Corse.

Historiquement, le territoire connu comme la France se divisait en plusieurs groupes linguistiques dont deux groupes principaux: les langues d’oc, qui ont donné naissance à l’occitan et les langues d’oïl, qui ont accouché de ce qu’on nomme le français. «Le groupe social qui parlait ces langues s’est juste retrouvé en position dominante, complète Colonna. C’est comme ça qu’une langue devient celle d’un pays, comme le toscan est devenu la langue de toute l’Italie à la construction de l’État italien. Si les langues d’oc avaient pris la tête de l’État, aujourd’hui on parlerait tous l’occitan. On appellerait ça le français.»

Les langues en France n’ont pas à être concurrentielles

Les critiques de jacobinisme à l’égard du tribunal de Quimper ont été nombreuses. En réponse, l’avocat du procureur général promettait qu’il n’existait pas de «volonté jacobine» de la part de l’administration. Rien d’étonnant, selon Paul Molac, qui égratigne en parallèle ses collègues de l’Assemblée nationale. «Les députés jacobins sont des nationalistes par paresse intellectuelle, des nationalistes par habitude. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont nationalistes. Ils vivent dans une mystique, avec le roman national comme histoire et ils n’ont souvent pas la culture historique nécessaire pour remettre en cause cette idéologie de type colonial.»

En somme, la France prouve par le jugement Fañch son passéisme, son incapacité à remettre l’héritage idéologique de la Révolution en perspective. La Suisse a bien quatre langues officielles sans que l’unité du pays ne semble menacée. Mais la France, comme un adolescent qui débarque au lycée après avoir régné sur son collège et perd en influence, tape sur les plus faibles et semble éprouver un sentiment d’insécurité.

Il y a pourtant bien la place pour plusieurs langues sur son territoire. «Le problème ce n’est pas d’envisager une langue pour tous, conclut Colonna. Mais d’en envisager qu’une seule pour les citoyens. Le référent commun ne devrait pas empêcher l’émergence sur certains territoires d’autres langues, comme le breton ou le corse. Les langues n’ont pas à être concurrentielles.» À voir si la cour d’appel de Rennes est d’accord. Si non, les parents de Fañch porteront l’affaire à Strasbourg, devant la Cour européenne des droits de l’homme.

Thomas Andrei Journaliste

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