Hadopi, Loppsi, Acta... Qui veut tuer l'Internet?
L'arsenal législatif qui régit le Net est de plus en plus répressif. Pourquoi, pour qui, comment? Eclaircissons les zones d'ombre.
- -
Loin de l'image habituelle d'un impitoyable far west, le web est en réalité un espace surréglementé et l'arsenal législatif le concernant ne cesse de s'accroître. Hadopi, Loppsi, Acta... En règle générale, il est de bon ton de faire comme si tout le monde en comprenait les tenants et les aboutissants. Mais au final, on peut parier sans trop de risque que l'écrasante majorité des 37,4 millions d'internautes français âgés de plus de 11ans n'y entravent rien, et que tous ces acronymes leur évoquent autant de choses que le classement des particules subatomiques.
Voici donc une tentative d'éclaircissement à l'usage des non-spécialistes.
La jungle des acronymes
Hadopi: en réalité, ce n'est pas une loi mais un organisme créé par une loi. La «haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet». Hadopi, dans la tête de ceux qui l'ont créée, s'occupe donc du droit d'auteur pillé sur le web par des pirates mettant en danger l'équilibre culturel de la planète. Elle devrait être opérationnelle dans le courant de l'année.
Loppsi: «Loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure». En discussion à l'Assemblée nationale ce mardi 9 février. La Loppsi ne traite pas uniquement du web, elle s'occupe de la sécurité en général (en proposant de renforcer les pouvoirs de la police municipale) Pour le volet web, alors que Hadopi traitait du droit d'auteur, du téléchargement d'œuvre, la Loppsi est une série de mesures pour lutter contre les réseaux de la cybercriminalité, comme les sites pédo-pornographiques. (Tiens, donc. Ce qui voudrait dire que ce ne sont pas les gamins qui téléchargent Transformers 2 qui sont les vrais criminels du web?)
Acta: «Anti-Counterfeiting Trade Agreement». Alors que les deux acronymes susnommés sont des lois franco-françaises, absurdité souvent soulignée puisqu'Internet n'a pas de frontière, l'Acta est un accord en cours de négociation entre l'UE, les Etats-Unis, la Suisse, le Japon, l'Australie, le Canada, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, le Mexique, la Jordanie, le Maroc, Singapour et les Émirats arabes unis. Il porte sur le renforcement de la propriété intellectuelle, mais pas uniquement de produit culturel. En d'autres mots, il concerne aussi bien le téléchargement illégal de Bienvenue chez les Ch'tis que la contrefaçon de Viagra ou de polos Lacoste. Il s'agit de protéger tous les brevets (médicaments ou autres) et de lutter contre les contrefaçons.
Loppsi, quels dangers?
Comme Hadopi, Loppsi a ses détracteurs. Mais sachant qu'il s'agit d'une loi qui renforce les moyens de lutter contre les sites pédopornographiques, objet premier de ce nouvel arsenal législatif, on se demande ce qu'on peut bien lui reprocher. Le problème posé par la Loppsi n'est pas son but, la pédopornographie est interdite et doit évidemment être punie, mais la nature des moyens mis en œuvre. Concrètement, un site pédopornographique cracra est signalé. La police du Net peut essayer d'intervenir directement, en remontant à la source. Sauf si c'est un site qui fonctionne depuis l'étranger. Ce qui est, évidemment, le cas le plus fréquent. La Loppsi prévoit alors d'obliger les fournisseurs d'accès internet à bloquer le site en question.
A priori, ça semble de bon sens.
Sauf que notre système politique repose sur un principe qu'on nous apprend à l'école en même temps qu'une étude de textes de Montesquieu: la séparation des pouvoirs. Pouvoir exécutif (l'Etat), pouvoir législatif (le parlement), pouvoir judiciaire (les tribunaux). Or la Loppsi prévoit de ne pas avoir recours à l'autorité judiciaire. (Ce qui était également le problème posé par l'Hadopi.) C'est une émanation de l'Etat qui prononce la restriction de l'accès à Internet et non un juge.
C'est pourquoi un amendement a été déposé par Lionel Tardy, et validé par la Commission des Lois, pour rendre obligatoire le passage par un juge. Une étape qui ralentit la procédure mais qui permettrait d'éviter le «blocage accidentel de sites légitimes».
Parce que le plus gros risque est de voir ce cadre législatif, une fois adopté, élargi à d'autres types de sites illégaux —par exemple de téléchargement. Et là, la Loppsi viendrait en renforcement d'Hadopi. Ce qui inquiète les anti-Loppsi, c'est que la lutte contre la pornographie enfantine, argument imparable contre lequel personne ne peut rien dire, ne serve à faire passer des lois pour contrôler le web qui sinon n'auraient pas été admises. En outre, certains se posent la question de la pertinence d'un filtrage renforcé du Net, rappelant que ces réseaux criminels sont justement passés maître dans l'art du contournement.
Et l'Acta alors? C'est sympa?
L'Acta étant négocié dans une discrétion assez spectaculaire et rien n'ayant été signé pour le moment, il faut raison garder. Mais d'ores et déjà, un point inquiète.
L'Acta s'apprête à officialiser la tendance actuelle (cf Hadopi et Loppsi) qui consiste à demander aux fournisseurs d'accès internet de jouer la police. Ils seraient légalement responsables des agissements de leurs clients, ce qui évidemment les obligerait à mettre en place des systèmes de contrôle. (Une mesure qui avait déjà été envisagée dans le cadre d'Hadopi.) En effet, couper l'accès à Internet, via les ripostes graduées, ne peut pas être à l'heure actuelle du ressort d'un organisme privé. En France, un simple organisme public ne peut déjà pas le faire sans passer par un juge (séparation des pouvoirs oblige), il semble donc encore plus impossible de demander à une entreprise privée de contrôler et sanctionner.
Donner aux FAI l'obligation de réguler le web pourrait les amener à outrepasser cette fonction dans un domaine où logiquement ce qui prime pour eux est leur intérêt économique. Les dérives pourraient vite arriver en leur donnant le pouvoir et le droit d'être les patrons du web. D'autant qu'aux Etats-Unis, plusieurs FAI tentent depuis quelque temps de faire passer l'idée d'un web à deux vitesses. Devant les risques d'engorgement du réseau, il s'agirait d'assurer une connexion de qualité supérieure à ceux qui paieront plus. Les plus petits se trouvant donc lésés. Or ce web à deux vitesses va pour le moment à l'encontre des principes constitutifs du net —mais peut-être plus pour très longtemps.
L'aneutralitédunet? Ah, la neutralité du net...
S'il est peu médiatisé en France (qui a entendu parler de la politique d'Orange bridant sur ses téléphones portables l'accès à certains sites?), c'est quand même le grand principe qui régit le Net à l'heure actuelle. A tel point qu'Obama avait fait de son respect une de ses promesses de campagne. Mais c'est quoi? C'est le refus de toute discrimination.
Contrairement aux autres médias, Internet est un réseau ouvert à tous, où chacun peut générer du contenu. A l'inverse, un téléspectateur ne peut pas créer du contenu sur une chaîne de télé, ou un lecteur sur un journal papier. Dans les autres médias, celui qui possède l'outil (la chaîne de télé, la station de radio etc...) crée et contrôle également le contenu qui est sa propriété. Sur Internet, le fournisseur d'accès vous vend la connexion mais n'a pas de contrôle sur l'usage qui en est fait. Les FAI ne sont pas propriétaires du web. Au mieux, ils ont comme tout le monde leur site internet sur le réseau. Le principe de neutralité du net préserve donc de la tentation de s'approprier le réseau en le contrôlant.
Comme le dit Wikipédia, «la neutralité du Net assure que les flux d'information ne sont ni bloqués, ni dégradés par les opérateurs de télécommunications, permettant ainsi aux utilisateurs d'utiliser librement l'architecture communicationnelle», ceci inclut toute discrimination concernant la source, la destination ou le contenu. L'Acta, en instituant un régime de filtrage du Net opéré directement par les FAI, va donc à l'encontre de ce principe fondateur. C'est pourquoi les spécialistes annoncent que cet accord pourrait marquer la fin de l'Internet tel qu'on l'a connu.
Titiou Lecoq
Image de une CC Flickr Bruno Girin
Mis à jour le 09/02/2010 à 10h26












![[Le 20'12] Vincent Peillon: «Il n'y a pas qu'une seule politique possible» [Le 20'12] Vincent Peillon: «Il n'y a pas qu'une seule politique possible»](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/peillon_4.jpg)































Répression, compétition, capitalisation !
Mais qui est peut être même un peu light. En effet, même le filtrage après décision du juge pose problème.
En effet, il a récemment été démontré par A + B que le filtrage allait même considérablement profiter aux réseaux pédopornographiques qui ont su capitaliser sur des technologies très performantes de contournement du filtrage notamment par le cryptage... et pourraient les faire fructifier financièrement.
Voir ce plateau TV à ce sujet : http://techtoc.tv/event/451/e-business/e-commerce/le-commerce-de-la-pedopornographie-sur-internet
;)
Concernant ACTA la négociation se passe dans une discrétion absolue quant à l'identité même des négociateurs concernant l'Union européenne par exemple.
http://www.lobbycratie.fr/2010/02/07/propriete-intellectuelle-aleas-acta-est/
En 1791, nos députés s'inquiétaient du zèle des services de police d'alors, qui se permettaient d'éplucher les correspondances de particuliers.
Aujourd'hui, sous prétexte de lutter contre des réseaux pédophiles dont on sait parfaitement qu'ils ont les moyens technologiques permettant de se soustraire à tout dispositif de filtrage, notre représentation nationale va peut-être accepter la violation du droit à la confidentialité des échanges numériques.
Car c'est de cela dont il s'agit.
Imaginons un monde où ce bon papier sur slate, ne parviendra jamais à la rédaction parce que filtré, parce que contenant des propos susceptibles de troubler l'ordre public numérique...
C'est demain.
C'est presque aujourd'hui.
Internet est un contre-pouvoir à contrôler au plus vite : la campagne pour le non aux européennes l'a prouvé. Sans tomber dans le conspirationisme, les réactions des politiques dans le monde depuis 5 ans vont quand même bien en partie dans ce sens ! Amusant comme nos mêmes UMP nous expliquent que l'avis du quidam moyen sur l'"identité nationale" a une importance, mais que par ailleurs Internet est le lieu de toute la désinformation (i.e. le quidam moyen s'exprime encore, mais là par contre il dit des bêtises, les dérapages sont réels, etc). Je reconnais que les extrêmistes sont surreprésentés (puisqu'ils n'ont pas accès aux télés), mais il n'y a pas qu'eux...
Ces lois ne font qu'accélérer l'Internet à deux vitesses. On a celui des experts techniques qui, cryptage, hacking et serveurs à l'étranger à l'appui, sont difficiles à détecter... et le deviendront encore plus face à la surenchère sécuritaire. Ces experts peuvent être inoffensifs comme ceux qui téléchargent en crypté des blockbusters américains qu'il ne seraient de toute façon pas aller voir au cinéma. Ou ils peuvent être dangereux, pas seulement pour des activités illégales mais également pour leur capacité à désinformer.
Et puis on a l'Internet du non-expert, pour qui Internet c'est eMule, Outlook et Microsoft Internet Explorer. Celui-ci est attaqué de toute part. Son patron lit ses mails, alors qu'avant on s'offusquait pour le courrier papier. Le streaming est autorisé sur deezer, mais s'il fait une copie des mêmes chansons sur son disque à partir d'eMule, on lui coupe Internet (?). Si le gouvernement ne l'observe pas (s'il est lambda il n'intéresse personne), google et facebook prendront le relais. Etc.
Mamère fait rire certains à parler de 1984. N'empêche, à coup de mails relus par le gouvernement, de vidésurveillance, de pensée unique (la campagne pour les européennes), de lois sécuritaires et de fichage... On est pas encore chez Orwell, mais on est bientôt plus en France, en ce qui me concerne !
Le succès de wikipedia (oui, il y a des fautes... moins que dans le discours de nos politiques !) aurait dû ouvrir les yeux des détracteurs d'Internet : la majorité de la population est capable de s'auto-gérer (dans un monde virtuel, limité, et dans un certain cadre, je ne dis pas que c'est vrai dans la société civile !)
Pour Frédéric Lefebvre, la loppsi, c'est bien. On n'imaginait pas qu'il dirait autre chose, c'est son job de porte-parole de l'UMP.
Pour lui, " Le texte proposé par le ministre de l'Intérieur est une excellente réponse aux nouvelles formes de délinquance ", se gausse-t-il dans un communiqué.
Il regrette " l'incohérence " de ceux qui déplorent nouvelles formes de violences " et qui dans le même temps s'opposent aux mesures qui " apporteraient une réponse ferme ". Des propos qui concernent, vous l'aurez compris, le dispositif de contrôle des données numériques sur la Toile. Le Web (surtout, souvenez-vous, le 2.0) il ne connaît pas très bien, mais ça l'intéresse, vu que les Français s'y expriment librement.
Là où le Français est vraiment pris pour un âne, c'est quand Frédéric Lefebvre, le suppléant député recyclé en avocat, écrit : " Notre devoir est de protéger tous les Français " !
Ben tiens, en censurant le Net ! Dès fois que le Français réfléchisse trop en surfant... Réfléchir, c'est désobéir !
Les Français sont des gosses. Le Net, ils n'y comprennent rien ! Donc, il faut
les protéger par la censure. Et surtout pas en développant des moyens
humains pour aider nos concitoyens malhabiles sur le Web à s'y
retrouver. Surtout pas en accompagnant les parents ne comprenant pas
trop ce que leurs enfants font sur la Toile à mieux maîtriser la chose.
Où est le programme de l'Education nationale pour l'éveil à la cyber - citoyenneté ?
Mais non, je suis bête : pour ça, il faudrait payer des êtres humains
susceptibles de réfléchir. Trop dangereux.
En tout état de cause, pour Frédéric Lefebvre, les êtres humains sont mauvais et plus précisément, les Français (probablement y compris les adhérents et sympathisants de sa formation politique) sont des ânes.
Alors il assure sa mission : réfléchir à leur place.
Heureusement qu'on a encore le droit d'en discuter sur Internet... Pourvu que ça dure !