Parents & enfants

C’est pas facile de dire à son enfant «attention aux adultes qui s’intéressent à ta culotte»

Temps de lecture : 7 min

En tant que parents, on est pris dans une tension qu’on a du mal à gérer. Plutôt que d’y voir une discussion glauque, il faut l’envisager dans un cadre éducatif plus large et réjouissant.

Comment expliquer à des enfants que ce ne sont pas forcément des inconnus qui font du mal? | Markus Spiske via Unsplash License by
Comment expliquer à des enfants que ce ne sont pas forcément des inconnus qui font du mal? | Markus Spiske via Unsplash License by

Quand on est parent ou qu’on a simplement des enfants dans son entourage, on passe très vite une partie de ses interactions avec les petits à les mettre en garde. «Attention» devient un mot pivot de notre vocabulaire. Attention à la marche, attention en traversant, attention avec ton verre, ta fourchette, ton couteau, attention aux prises, aux doigts qui peuvent se coincer dans les portes, au carrelage mouillé qui glisse, attention attention attention.

Mais combien de fois leur dit-on «attention aux adultes qui veulent avoir un secret avec toi»? «Attention à celui qui te dit que c’est pour jouer mais qu’il ne faut pas le dire»?

Pourtant, ce n’est pas faute d’y penser. D’après un sondage totalement subjectif mené autour de moi, tous les parents qui confient leur enfant à d’autres adultes sont traversés par cette pensée parasitaire, celle qu’on essaie de chasser vite de son esprit: et si… Et si cet animateur du centre de loisirs, et si cette baby-sitter, si ce prof de musique, si cet entraîneur de foot, si ce directeur d’école…

Mais c’est plus facile de dire «attention à ne pas renverser ton verre» que «attention aux adultes qui s’intéressent à ta culotte».

On ne veut pas leur apprendre à se méfier de tout

En tant que parents, on est pris dans une tension qu’on a du mal à gérer. D’abord, on a peur d'être paranoïaque. Est-ce normal de se demander si des pédocriminels traînent dans l’entourage de nos enfants? Il faut dire que sur le sujet, on nage dans le brouillard le plus complet. On commence seulement à pressentir que les chiffres sont vertigineusement plus élevés que ce qu’on pouvait imaginer. Les enfants, filles et garçons cumulés, seraient la catégorie de la population la plus exposée aux violences sexuelles. Marie Mercier, sénatrice Les Républicains chargée d’un rapport sur le sujet, avance l’estimation de 20% d’une classe d’âge victimes d’agressions sexuelles avant 18 ans. Et, puisqu’il faut encore le répéter, cela concerne toutes les catégories sociales.

Quand on se demande si on est parano, c’est aussi parce qu'on craint de pourrir le cerveau de nos enfants avec nos trouilles. Comme si on avait peur de les contaminer. Comme si nous, on allait les traumatiser. Évidemment qu’on n’a pas envie de leur raconter la noirceur du monde. On ne veut pas leur apprendre à se méfier de tout –et encore moins leur décrire ce que des adultes peuvent faire à des enfants. Ce qu’on veut, c’est les émerveiller avec le système solaire ou la transformation de la chenille en papillon. À quel moment on se dit «tiens, et si on avait une petite discussion avant de dormir sur les violences sexuelles faites aux enfants»?

Alors, en général, on évoque vite fait le sujet à l’occasion du bain, d’une question sur les zizis et les zézettes, on assène des «et tu sais que personne n’a le droit de te toucher là hein?». On reste un peu vague, maladroit, et puis on se dit c’est bon, on a eu la discussion. (Personnellement, après avoir expliqué «ton corps est à toi, personne n’a le droit de le toucher si tu n’as pas envie», je me suis retrouvée avec un gamin de 4 ans hurlant qu’on ne lui laverait plus jamais les cheveux parce que c’était son corps et qu’il décidait. J’avais foiré un truc dans mes explications.)

En bref, on est un peu nuls.

Insister sur la nature des gestes

Il faut commencer par se déculpabiliser. On ne souille pas leur univers en parlant de violences. On les éduque.

Mais pour bien en parler, il faut avoir réfléchi au préalable, s’être renseigné parce que sinon, très vite, on peut envoyer un message faux ou contradictoire à l’enfant. Et en discuter une seule fois, ça ne suffit pas. Ça doit être un sujet qu’on aborde librement et fréquemment.

Il y a plein d’autres difficultés qu’on ne peut pas anticiper si on se lance comme ça, à l'impro, sans avoir bien réfléchi avant. Par exemple, il va falloir se forcer à être précis –en s’adaptant à l’âge de l’enfant, bien sûr. On explique les attouchements sur les parties du corps mais il faut aussi préciser que ça peut être simplement visuel, un adulte qui a voulu voir ou qui a montré quelque chose. L’un des points les plus délicats à mon avis, c’est de sortir du stéréotype du vieux monsieur en imperméable qui offre des bonbons aux enfants. Comment expliquer à des enfants que ce ne sont pas forcément des inconnus qui font du mal? On sait que dans l’écrasante majorité des cas, ce sont des proches, membres de la famille, amis, parfois d’autres enfants, ou simplement des adultes considérés comme des référents par les enfants, des gens intégrés dans leur vie quotidienne. Des adultes dont on leur a dit, d’une manière ou d’une autre, qu’ils pouvaient avoir confiance en eux.

Comment les rassurer en leur disant qu’évidemment, on les confie à des adultes en qui on a confiance, et en même temps leur apprendre que le mal peut venir de n’importe laquelle de ces personnes? Il faut alors insister sur la nature des gestes qui est plus importante que la personne qui les fait. Toucher le sexe d’un enfant c’est mal, même si c’est un adulte que tu aimes qui le fait, même si c’est quelqu’un que tes parents apprécient. L’emploi du mot pédophile me semble à éviter parce qu’en général on l’accompagne de la définition «un adulte qui aime les enfants» (ou encore pire, «un adulte qui aime trop les enfants») et que cela reprend la rhétorique des prédateurs qui insistent toujours sur leur affection pour leur victime, sur la relation très forte et particulière qu’ils ont. Bref, les pièges de langage sont très nombreux, multipliés par la gêne des parents et la différence de compréhension entre ce qu’entend un enfant et ce que cherche à dire un adulte.

Mais plutôt que d’y voir une discussion glauque, il faut l’envisager dans un cadre éducatif plus large et réjouissant. C’est aussi une formidable occasion d’aborder la culture du consentement, parce qu’il n’est jamais trop tôt pour ça. Il y a l’enjeu du rapport aux corps des autres, à son propre corps, et aux envies de chacun et chacune, au respect. Et puis, c’est le moment de se mettre au clair sur ses pratiques éducatives, sur les valeurs qu’on veut transmettre. Parce que cette discussion va inévitablement vous mener à une incohérence apparente: dire à votre enfant qu’il ne doit pas toujours obéir aux adultes. Lui inculquer la désobéissance et le refus. (D’autant plus difficile si la veille vous l’avez forcé à faire un bisou à un adulte alors qu'il ou elle n’en avait pas envie.)

C'est le moment d'oublier le danger du verre d'eau renversé

Réfléchir à comment en parler, que dire sur ce sujet, quels messages on fait passer, c’est donc nécessaire. Une sorte de condition première qui devrait être totalement intégrée à l’éducation qu’on veut donner à nos enfants. Il ne faut pas en faire un sujet à part, c’est central parce qu’il s’agit du rapport de l’enfant au corps et aux autres. Mais il faut garder à l’esprit que ce n’est évidemment pas suffisant. Muriel Salmona a écrit que «Dès leur plus jeune âge, les enfants doivent êtes prévenus des dangers qu’ils courent et informés sur comment, et par qui, en être protégés. Mais il est essentiel de ne pas oublier que les enfants n’ont pas à être responsables de leur propre protection, c’est aux adultes de l’être». Ce n’est pas parce qu’on a parlé à un enfant qu’il sera en mesure de réagir.

Je me demande même si les enfants sont véritablement capables de se protéger contre un adulte, de lui dire non. On sait que les adultes victimes d’agression sexuelle et/ou de viol traversent des états de sidération, état dissociatif, refoulement, culpabilité. Alors comment attendre d’un enfant qu’il réagisse mieux qu’une grande personne? En parler ne permettra donc pas forcément d’éviter le danger mais cela aidera à recueillir la parole de l’enfant, à lui laisser la possibilité de s’exprimer, même si c’est malheureusement après. Il n’est jamais trop tard pour parler.

Le 20 novembre, mardi prochain donc, à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant, plusieurs émissions vont être consacrées au sujet, sur France Télévisions, France Inter, sur le site de La Croix. Bayard a édité un livret de prévention contre les violences sexuelles faites aux enfants qui va être diffusé aux abonnés de J’aime Lire et Astrapi, mais qu’on peut télécharger sur son site pour le faire circuler. Le livret s’adresse directement aux enfants (de 7 à 12 ans), et il y a également une explication pour les adultes.



De manière générale, parce que dans la vie il n’y a rien de mieux qu’un livre pour ouvrir une discussion, il existe des sélections d’ouvrages sur le sujet, même pour les tout-petits. (Je ne les ai pas lus, je ne sais pas ce qu’ils valent.)

Mardi, c’est donc l’occasion d’oublier le danger du verre d’eau renversé et de se poser avec nos enfants pour évoquer d’autres dangers.

N.B.: Même si ce n’était pas le sujet ici, il y aurait également beaucoup à dire sur la non-prise en charge des pédophiles abstinents, qui se retrouvent à lutter seuls.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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