Égalités / Culture

Les amours contrariées du cinéma latino-américain et des transidentités

Temps de lecture : 6 min

En Amérique latine, le cinéma a récemment vu se multiplier les thématiques et les interprètes trans*. Mais cette avancée cache trop souvent une vision stéréotypée et misérabiliste.

Image tirée d'«Abrázame como antes» de Jurgen Ureña | Avec l'aimable autorisation du Panorama du cinéma colombien
Image tirée d'«Abrázame como antes» de Jurgen Ureña | Avec l'aimable autorisation du Panorama du cinéma colombien

Au cœur des montagnes qui entourent Bogotá, dans la petite commune de Boavita, une femme arborant de longues tresses et une mini-jupe laboure la terre avec acharnement. Du matin au soir, l’infatigable María Luisa s’occupe des animaux et des champs de ses voisins. Lorsqu’elle sort pour se rendre à l’église, les enfants du village ricanent et la montrent du doigt.

Un jour, tandis qu’elle accompagne sa voisine chercher de l’eau à la rivière, María Luisa fond en larmes et s’adresse à la caméra: «Cette femme est la famille que je n’ai jamais eue.» Alors cette même voisine se tourne vers nous et déclare d’un air placide: «Si je fais ça, c’est parce qu’il me fait pitié.»

Ces scènes sont tirées du documentaire Señorita María, la falda de la montaña, diffusé lors du festival Panorama du cinéma colombien, qui eut lieu à Paris du 10 au 16 octobre 2018. Ce jour-là, lorsque les lumières se rallument dans la salle de cinéma, l’émotion est palpable. Le public affiche des mines décomposées et des yeux remplis de larmes. Señorita María, choisi comme film d’ouverture, avait pour but d’annoncer le thème de la section parallèle du festival: le cinéma trans* latino-américain.

«Nouvelle effervescence»

«La section parallèle, en marge de la sélection officielle, nous permet de montrer d’autres cinématographies, explique Sebastian Coral, membre de l’association Le chien qui aboie, organisatrice du Panorama. Nous avons voulu mettre en lumière le cinéma trans* en Amérique latine, car il y a une nouvelle effervescence, une grosse fébrilité autour de ce thème. De plus en plus d’acteurs trans* incarnent des personnages trans*, alors que ce n’était pas le cas avant. C’est certainement lié aux mouvements féministes et à la révolution de genre en marche là-bas.»

Depuis 2015 et l’émergence du mouvement Ni Una Menos en Argentine, les questions des droits des femmes et des membres de la communauté LGBT+ sont au cœur des débats en Amérique latine. La question des transidentités est un vrai sujet de société, dont le cinéma s’est naturellement saisi ces dernières années. Le film chilien Une femme fantastique de Sebastián Lelio, qui a raflé l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2017, en est peut-être l’exemple le plus probant.

Pour Ange La Furcia, sociologue colombienne à l’EHESS et spécialiste des questions de genre, cette tendance serait «la manifestation d’un intérêt pour un sujet qui est devenu un enjeu public. Des personnes décident de faire des films qui bouleversent non seulement la question du genre, mais la société en général».

Se mettant au diapason de l’évolution des mœurs, le cinéma latino offre une visibilité à une minorité trop longtemps oubliée par la culture dominante. Mais si le discours est plus ouvert que dans le passé, les clichés véhiculés dans les films empêchent de créer de nouveaux imaginaires collectifs autour des transidentités.

«Vision binaire de la féminité»

Prenons par exemple le film Señorita María. Au cours de l’une des nombreuses interviews qui émaillent le récit, le réalisateur Rubén Mendoza pose la question suivante à María Luisa: «Qu’est-ce que cela fait d’être née dans un corps d’homme, alors qu’on est une femme?». En considérant que les personnes trans* sont des personnes «enfermées» dans un corps qui ne serait pas le leur, Rubén Mendoza invoque malgré lui l’idée profondément ancrée que le genre est lié aux organes génitaux.

«C’est une vision binaire de la féminité, l’idée qu’on n’est une vraie femme que si l’on a un vagin. Or, on peut très bien être une femme et avoir un pénis! On croit encore que la joie et l’aboutissement de toutes les personnes transgenres n’arrivent qu’après la chirurgie», s’insurge Emma-Luna Cruz Sánchez, juriste et militante de l’association Acceptess Transgenres.

Selon Ange La Furcia, ces questionnements sont surtout les symptômes d’un discours pathologisant: «Il s’agit exactement du même genre d’entretien psychiatrique utilisé en Occident pour les personnes trans* et qui s’est très mal exporté en Amérique latine.»

Si en France, la juridiction en matière d’identité de genre est encore très cloisonnée, l’Amérique latine se distingue par son progressisme. Des pays comme l’Argentine, le Brésil ou le Chili ont simplifié le dispositif de transition et ont créé de vraies politiques publiques pour les personnes trans*. Une avancée considérable dans les droits humains, qui n’empêche pas les stéréotypes de continuer à exister au cinéma.

«Histoires sensationnalistes»

Dans Abrázame como antes de Jurgen Ureña, Verónica est une femme transgenre qui gagne sa vie comme prostituée au Costa Rica. Ne vivant que la nuit, elle erre entre les discothèques et les clients dans une profonde mélancolie. «Il y a souvent une stratégie rhétorique et narrative qui véhicule l’idée que les expériences trans* se déroulent dans un contexte hyper fataliste, hyper lugubre, et que l'on n’a pas d’autre choix que celui de souffrir», constate Ange La Furcia.

La prostitution, le rejet et la discrimination sont des réalités chez beaucoup de personnes trans* –y compris en Amérique latine, malgré l’exemplarité des droits. Mais nourrir cet imaginaire collectif où la transidentité est synonyme de douleur empêche de s’intéresser à d’autres récits. Emma-Luna Cruz Sánchez regrette que «les seules histoires que l'on entend sur les personnes trans* [soient] des histoires sensationnalistes. Ce que le cinéma doit faire aujourd’hui, c’est raconter des histoires humaines, où la transidentité se vit dans l’amour».

Le cinéma a beau être une industrie aux intérêts économiques, il participe également à la marche de la société et à la construction des représentations sociales et culturelles. Manuela Guevara, anthropologue et protagoniste du film El diablo es magnífico, considère que le cinéma devrait prendre les questions trans* dans le sens inverse: «Il faut cesser de représenter la transidentité comme un manque de quelque chose, mais plutôt comme la réalisation d’une identité, un voyage, la traversée d’une frontière.»

Cela vaut également pour la question de la prostitution, qu’il serait erroné d’occulter, puisqu’elle fait partie de l’histoire des transféminités. Mais comme l’explique Ange La Furcia, «il est tout à fait possible de raconter le travail du sexe d’une autre façon, sans le montrer comme quelque chose de fataliste et terrible».

«Appropriation du discours de soi»

En regardant de plus près la section parallèle du festival Panorama du cinéma colombien, un film surprend par sa différence. En tránsito de Constanza Gallardo suit l’errance de quatre personnes trans* dans les rues de Santiago de Chile, dont deux sont des garçons. «C’est très intéressant, car les hommes trans* sont ceux qu’on voit le moins», précise Sebastian Coral.

Dans le ciné trans* latino-américain comme partout ailleurs, les transmasculinités sont invisibilisées. «Il y a une spectacularisation des féminités trans*, tandis que les hommes trans* ne sont pas vus comme des objets du désir. C’est un préjugé discriminatoire», expose Ange La Furcia.

Mais En tránsito présente une autre particularité, puisqu'il s'agit du seul film sélectionné réalisé par une personne trans*. Il est vrai que les trans* ayant accès à la réalisation sont encore rares. Doit-on déplorer que les histoires de transidentités soient toujours racontées par des personnes cisgenres, au risque de perpétuer une vision binaire et clichée? «Il faut avoir un regard plus stratégique, objecte Manuela Guevara. Au lieu de se plaindre que les cisgenres racontent nos histoires, il faut plutôt se demander ce qu’on peut obtenir là-dedans.»

Changeons de focale. Dans le film Bixa Travesty, l’artiste brésilienne Linn da Quebrada enfile un gant aux longs doigts d’argent avant de monter sur scène. Exhalant une sensualité provocante, elle déconstruit le patriarcat à coups de monologues tranchants. «Vous les hommes, vous avez bien réussi votre affaire, n’est-ce pas? Vous avez tout fait pour vous protéger, laissant le féminin cloîtré dans une pièce à se battre pour vous. Quel sale petit jeu... Et vous pensiez vraiment qu’on n’allait rien y faire?»

Véritable terroriste du genre, Linna da Quebrada ne s’embarrasse pas de dolorisme sur les discriminations liées à sa transidentité et à sa couleur de peau. Elle vole la caméra des mains des réalisateurs, Kiko Goifman et Claudia Priscilla, et se raconte avant de laisser les autres parler en son nom. «Voilà un film où les réalisateurs ne construisent pas une réalité sur les autres, mais où ce sont les autres qui produisent leur propre réalité, estime Ange La Furcia. Et c’est cette appropriation du discours de soi par les personnes trans* qui empêche une fétichisation de la douleur.»

Diane Micouleau Journaliste

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