Culture

«All I Want For Christmas Is You» de Mariah Carey, l'indétrônable tube de Noël qui a mis dix ans à s'imposer

Temps de lecture : 7 min

Il aura fallu un film à succès pour hisser «All I Want For Christmas Is You» de Mariah Carey au niveau des classiques de Noël. Deux décennies plus tard, aucune autre ne l'a pourtant égalée au panthéon des chansons à succès.

Extrait du clip de «All I Want For Christmas Is You» de Mariah Carey | Capture d'écran YouTube
Extrait du clip de «All I Want For Christmas Is You» de Mariah Carey | Capture d'écran YouTube

«J’ai peur d’aller au centre commercial car je ne peux pas faire cinq pas sans que quelqu’un hurle “It’s Christmas time in Hollis, Queens!”. Des gamins, des grand-mères, c’est fou», racontait DMC de Run DMC au Washington Post en 2014. «Il faut que j’attende la fin de Noël pour aller faire mes courses.»

La source du calvaire du rappeur? Sa chanson de Noël «Christmas in Hollis», pourtant sur le point de fêter ses 30 ans. Pas franchement une nouveauté enflammant les compteurs d’écoutes sur Spotify ou YouTube. Mais la chanson, comme «Last Christmas» et «Fairytale of New York», les deux autres grands classiques des années 1980, avait passé l’épreuve du temps, s’était transmise à la génération suivante.

Les efforts combinés de pop-stars plus jeunes et beaucoup plus connectées sur Instagram pour les détrôner n’avaient servi à rien. Ni Justin Bieber avec son «Mistletoe», ni Coldplay avec son «Christmas Lights», ni Ariana Grande avec son «Santa Tell Me» n’avaient réussi à imposer une mélodie plus puissante au pied du sapin des milléniaux que celles des idoles de leurs parents, voire de leur grand-parents. En fait, la dernière fois qu’une chanson avait réussi cet exploit, c’était il y a vingt-cinq ans. Un pari, déjà à l’époque, loin d’être gagné.

«En 1994, personne ne se précipitait pour faire des albums de Noël. C’était quelque chose que vous faisiez à la fin de votre carrière, comme lorsque vous alliez jouer à Las Vegas», racontait Walter Afanasieff à propos d’une époque où la génération X préférait se défoncer le cerveau au gangsta rap de Snoop Doggy Dogg ou au grunge de Nirvana, ou s'anesthésier l’esprit à Portishead ou Jeff Buckley que d’écouter des chansons pop sur le Père Noël et l’enfant Jésus.

La recette Afanasieff

Le producteur savait bien de quoi il parlait. Depuis quelques années, loin de cette musique alternative qui déferlait sur le monde, il avait été l’artisan d’une pop extrêmement commerciale, celle du renouveau musical de Disney grâce à La Belle et la BêteBeauty And The Beast») et AladdinA Whole New World»), celle, surtout, qui propulserait Mariah Carey dans la stratosphère des charts grâce à des ballades imparables comme «Can’t Let Go», «Hero» et «Without You».

Un son dont la pop-star, malgré les millions de dollars, aurait aimé se défaire rapidement. Même quelques années avant de travailler avec Ol’Dirty Bastard ou Mobb Deep, Mariah Carey ne voulait pas paraître trop commerciale, de peur, selon Tommy Mottola, son mari et manager de l’époque, de s’aliéner son public urbain fan de hip-hop. «Qu’est-ce que t’essayes de faire, me transformer en Connie Francis, lui aurait-elle dit. C’est pourquoi, dira-t-elle plus tard à Billboard, «je sentais qu’il était un petit peu trop tôt dans ma carrière pour faire un album de Noël».

«Mais j’ai décidé de le faire quand même», ajoutait-elle. «Je suis une personne très festive et j’adore les fêtes. J’ai chanté des chansons de Noël depuis mon enfance. Je faisais partie de la chorale de Noël.»

Plus que la sirupeuse balade triste «Miss You Most (At Christmas Time)» ou la religieuse «Jesus Born On This Day», ce qui enthousiasme donc le plus la chanteuse est ce qu’Afanasieff décrivait comme «une chanson de Noël à la Phil Spector, un peu rock’n’roll à l’ancienne, comme dans les années 1960».

Trente ans plus tôt, l’album A Christmas Gift For You From Phil Spector avait beau avoir fait un flop, les apparitions de sa chanteuse Darlene Love chez David Letterman depuis 1987 avaient contribué à en faire un album de Noël de légende et ses chansons comme «Christmas (Baby Please Come Home)» des classiques, notamment grâce à son utilisation du révolutionnaire «Wall of Sound». Mariah Carey visait ça avec «All I Want For Christmas is You» –malgré un enthousiasme limité du producteur.

«C’était une formule toute faite. Pas beaucoup de changement d’accords», avouait-il. «Ce sont des arrangement extrêmement simples. En fait, ils sont si simples qu’à l’époque je pensais qu’ils étaient beaucoup trop simples. Et je n’aimais vraiment pas ça. [...] C’était presque comme une mélodie pour s’entraîner au clavier», ajoutait-il dans une interview à l’ASCAP.

Voix et MAO

En temps comme en énergie, il ne faut donc pas grand-chose pour produire la chanson. Contrairement au «Wall Of Sound» qui nécessite une débauche de cuivres, de cordes, de claviers et de choristes, ce ne sont même pas de vrais instruments qu’on y entend. «La chanson entière, c’est moi à l’ordinateur. La seule chose vraie, c’est la voix. Quand la chanson commence, avec les grelots, c’est moi, puis le piano et la rythmique, tout est programmé à l’avance dans l’ordinateur.»

Une mélodie si entêtante qu’elle permettrait même aux chèvres de produire plus de lait.

Mais comme il le disait lui-même, «cette tradition d’accords [de chansons de Noël, ndlr], ainsi que la mélodie hyper simplifiée, sont, j’imagine, ce qui a rendu la chanson si facilement savoureuse pour le monde entier qui ne pouvait plus se l’enlever de la tête».

Une mélodie si entêtante qu’elle permettrait même aux chèvres de produire plus de lait. C’est en tous les cas l’avis d’un éleveur anglais qui, en 2010, aurait remarqué après «qu’une des trayeuses a apporté un CD de classiques de Noël», que «les chèvres semblaient se ragaillardir au moment de la chanson de Mariah Carey».

Boostée par Love Actually

Reste que pour en arriver là, il a tout de même fallu une dizaine d’années. Si la chanson surfe allégrement sur la gigantesque popularité de Mariah Carey en 1994, elle est très loin d’être, à l’époque, aussi performante que huit de ses singles précédents et cinq de ses suivants, qui avaient tous atteint la première place des charts américains.

C’est en acceptant, dix ans plus tard, que le réalisateur Richard Curtis l’inclue dans sa comédie romantique de Noël, Love Actually, qu’«All I Want For Christmas Is You» devient un véritable phénomène. Entre la comédie romantique et la chanson, c’est une rencontre magique et parfaite, comme un coup de foudre. «Ce que j’espère obtenir, c'est qu’en racontant une histoire et en arrangeant une séquence d’événements vous puissiez, à un moment, ressentir le même genre d’émotions qu’en écoutant une chanson de trois minutes», expliquait Curtis au Gloucestershire Echo. «Et “All I Want For Christmas Is You” me semblait dire parfaitement ce que vous aimeriez ressentir quand vous pensez à quel point Noël est extraordinaire. D’une certaine façon, Love Actually était une tentative d’être aussi bon que Mariah… même si j’ai échoué!»

La réputation du film grandissant, en particulier aux États-Unis, c’est comme si Mariah Carey avait anticipé le futur. Afanasieff l'expliquait: «Mariah Carey ne permet que très très rarement à quelqu’un d’utiliser ses chansons dans un film, une série ou autre. Mais elle a permis à cette petite fille de la chanter dans Love Actually et c’est l’unique fois où elle l’a autorisé.»

Un tube mineur pour la pop-star était devenu sa plus importante vache à lait [...] désormais onzième chanson la plus vendue de l’histoire.

Ce coup de génie, selon The Economist, a rapporté à la chanteuse la coquette somme de soixante millions de dollars en royalties depuis vingt-cinq ans. Ce qui était, à sa sortie, un tube mineur pour la pop-star, était devenu sa plus importante vache à lait (au figuré, cette fois). L’année dernière, «All I Want For Christmas Is You» était ainsi le clip le plus vu des fêtes sur YouTube avec plus de 100 millions de visionnages sur le seul mois de décembre, dont près de quinze millions sur le seul 24 décembre. Cette même année elle atteignait même, pour la première fois de son existence, la première place des charts américains. Avec plus de quinze millions d’exemplaires vendus dans le monde, «All I Want For Christmas Is You» est désormais la onzième chanson la plus vendue de l’histoire, à dix places du «White Christmas» de Bing Crosby, qui avait inventé le genre cinquante ans plus tôt.

Concurrencée sans être détrônée

Les chansons de Noël peuvent rapporter gros. C’est la raison pour laquelle, même si aucun artiste n’a réussi à détrôner Mariah Carey de son trône de «Reine de Noël», beaucoup continuent de tenter leur chance. Cette année, ce sont Éric Clapton, John Legend et Jessie J qui s’y essaieront, après Gwen Stefani, Hanson ou Sia en 2017, avec toujours une même difficulté, une équation presque impossible à résoudre.

Comment écrire une chanson, malgré les centaines déjà écrites sur le sujet depuis près de quatre-vingts ans, qui puisse résonner dans le cœur des gens des décennies plus tard? Comment être assez original pour se démarquer du lot? Comment éviter le sentimentalisme qui a tendance à inonder les fêtes? Comment éviter une imagerie surannée et ne pas tomber dans l'inévitable écueil: le cliché d’un Père Noël ventripotent et barbu, les reines, la neige, le sapin vert, les paysages enneigés et le riche repas? Qui sont, après tout, le propre de Noël pour la majorité?

Faut-il faire une chanson de Noël par accident, comme l’avait fait Joni Mitchell et son classique «River» ou au contraire jouer la carte à fond? Faut-il rester dans son époque et jouer la modernité comme les tentatives de Justin Bieber ou Ariana Grande, variations du «Last Christmas» de Wham! pour une nouvelle génération? Ou faut-il au contraire, comme le très efficace (et autre gros succès) «Underneath The Tree» de Kelly Clarkson, se réfugier dans le passé et la tradition à la manière des Pogues ou Mariah Carey avec des sons qui ont fait leur preuve des décennies plus tôt?

En attendant que quelqu’un trouve la solution, vous serez donc ravi d’avoir une année de plus cette mélodie coincée dans votre cerveau au moment d’ouvrir vos cadeaux et de manger votre troisième part de bûche.

«I don't want a lot for Christmas / There is just one thing I need (and I) / Don't care about the presents / Underneath the Christmas tree / I don't need to hang my stocking / There upon the fireplace / Santa Claus won't make me happy / With a toy on Christmas Day / I just want you for my own / More than you could ever know / Make my wish come true / All I want for Christmas is you.»

Michael Atlan

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