France

Le retour des chasses présidentielles

Thomas Legrand, mis à jour le 09.02.2010 à 10 h 22

Pratique d'un autre siècle, un conseiller de Nicolas Sarkozy les réhabilite pour en faire un instrument d'influence.

Les chasses présidentielles! On avait oublié que ça existait. Ou plutôt on pensait que ça ne pouvait plus exister. D'ailleurs, un président du XXIe siècle qui avait dit, je cite... «Je veux changer la pratique de la république: plus de simplicité plus de proximité, plus d'authenticité» (spot de campagne, avril 2007) ne pouvait pas réactiver cette institution caricaturale de notre république aux accents monarchiques que sont les chasses présidentielles.

Elles avaient partiellement disparues sous Jacques Chirac qui, sous l'influence moderniste de sa fille Claude, avait supprimé les chasses de Marly et Rambouillet. Restait Chambord, son château, ses 160 hectares de forêts encloses, parfaites pour ce type d'activité couteuse, obscure et anachronique.

Tableau de chasse

Vendredi dernier, se tenait donc à Chambord une chasse présidentielle organisée par le conseiller et ami du président, l'inénarrable Pierre Charon, qui vient d'être nommé par Nicolas Sarkozy responsable de la chose avec pour mission d'en faire un objet d'influence et d'entretien de réseaux. Donc vendredi, ça a commencé, comme le veut la tradition, par un petit déjeuner pour les 30 invités et leurs épouses (ou maris) et ça s'est terminé (après la partie de chasse) par un dîner dans le château. Juste avant ce repas, il y aura eu la cérémonie dite du «tableau de chasse».

Pierre Charon a réintroduit le faste qui avait disparu depuis longtemps, c'est-à-dire la présentation du tableau de chasse avec garde républicain en grande tenue et flambeau à la main. Tout le décorum le plus éculé, le plus clinquant, le plus monarchique, le plus impérial, le plus déplacé –pour ne pas dire le plus obscène– est réhabilité. Tout ça bien sûr, dans la confidentialité et l'opacité la plus totale. On ne sait pas combien ça coûte. Le contribuable n'a pas le droit de savoir qui est invité. Pas de listes, pas de photos. C'est clinquant, pompeux et dépensier et c'est secret comme une réunion de secte.

Créer des «obligés de l'Etat»

Généralement, le ridicule ne tue pas, là il dégomme du gibier. Si c'était du folklore, ce serait public comme ce fut d'ailleurs le cas sous les présidents Auriol et Coty. Pierre Charon assume tout à fait (il le dit dans L'Express de cette semaine) de faire des chasses présidentielles un instrument de réseau, un lieu et un moment de rencontre entre grands du pays.

Sont invités des préfets, des ministres, surtout des partons du CAC40 et des grands flics aussi. On dit que Martin Bouygues, Serge Dassault, l'ancien procureur Yves Bot, le sans doute futur membre du Conseil constitutionnel Michel Charasse y ont tiré quelques gibiers récemment. Le but avoué est de créer des «obligés de l'Elysée». On se promet des rosettes, des pistons, des prébendes, des marchés... On y fomente des trahisons, des alliances... après avoir descendu un vieux faisan qui n'avait sans doute jamais volé avant d'être lâché fort opportunément devant les calibres de cette nouvelle noblesse bling bling.

La nuit du 4 août avait aboli le privilège de la chasse réservée aux nobles. Les chasses présidentielles réhabilitées discrètement, avec le retour de ce protocole à plumeau, sécurisées par des gendarmes réquisitionnés pour l'occasion, sont un peu plus qu'anecdotiques parce qu'elles traduisent une façon de faire de la politique, celle des réseaux et des amitiés hauts placés, celle des mélanges public/privé, celle des grosses fortunes qui s'amusent avec les grosses responsabilités d'Etat. Les chasses présidentielles sont aux antipodes de ce que suggérait la campagne du candidat Sarkozy et tout simplement aux antipodes de notre époque.

Thomas Legrand

Image de une: vue du château de Chambord / CC Flickr Eisenheim.

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