Société / Monde

Les xiao xian rou, des idoles chinoises pas assez viriles au goût du Parti

Temps de lecture : 8 min

Des stars comme Kris Wu ou Luhan font un malheur auprès des jeunes, mais elles ne correspondent pas aux idéaux machistes du Parti communiste chinois.

Kris Wu à l'avant-première de «xXx: Reactivated», le 19 janvier 2017 à Los Angeles | Angela Weiss / AFP
Kris Wu à l'avant-première de «xXx: Reactivated», le 19 janvier 2017 à Los Angeles | Angela Weiss / AFP

En septembre dernier, la rentrée scolaire en Chine a été ébranlée par une crise nationale: l’émission télévisée annuelle «Le premier cours du nouveau semestre» montrait trop de «garçons efféminés», estimait une partie des internautes.

Minces, impeccablement coiffés et la peau parfaitement lisse, les jeunes idoles masculines qualifiées là-bas de xiao xian rou [«petite viande fraîche»] ont conquis le paysage de la pop culture chinoise des dix dernières années. En Chine aujourd’hui, il est difficile de se promener dans la rue ou de regarder la télé sans apercevoir le minois délicat d’un xiao xian rou célèbre comme Li Yifeng, Yang Yang ou Kris Wu.

Types baraqués contre délicieux damoiseaux

Après «Le premier cours du nouveau semestre», produit conjointement par la Télévision centrale de Chine et le ministère de l’Éducation nationale chinois, et dont le visionnage est obligatoire pour les parents et les enfants, des voix parmi les générations plus âgées se sont élevées pour dire qu’elles en avaient soupé, de ces merveilles à la carnation lustrée.

Un éditorial polémique publié chez Xinhua, l’agence de presse gouvernementale, a tourné les xiao xian rou en ridicule en les traitant de «chochottes» [niang pao], déploré l’obsession «maladive» des jeunes et mis en garde contre les mauvaises influences. «Pour former ceux qui auront pour tâche d’aider notre nation à atteindre sa renaissance, conclut son auteur qui écrit sous le pseudonyme de Xin Shiping, nous devons les défendre contre les cultures indésirables.»

Le lien entre force de la nation et virilité d’un corps masculin musclé n’est pas un phénomène nouveau en Chine. Il constituait déjà une obsession des nationalistes, qui estimaient que le déclin de la dynastie Qing était le signe d’une faiblesse morale et physique et qui exigeaient la mise en place de programmes d’entraînement physique.

La première contribution écrite de Mao Zedong au mouvement révolutionnaire en 1917 –«Étude sur la culture physique», publié dans le journal radical Nouvelle jeunesse– visait la faiblesse physique du peuple chinois. «L’esprit militaire n’a pas été encouragé, écrivait-il. La condition physique de la population se détériore tous les jours. C’est un phénomène extrêmement troublant.» Plus de cent ans plus tard, les successeurs de Mao sont arrivés à peu près à la même conclusion.

Tandis que la superpuissance en plein essor joue des muscles à l’étranger, des films de propagande nationaliste comme Wolf Warrior 2 et Operation Mekong débitent des images de types baraqués aux yeux d’acier. Et l'armée multiplies les campagnes de recrutement.

Mais ce genre de représentations de la masculinité va à contre-courant de la tendance culturelle dominante –qu’on le veuille ou non, la jeunesse chinoise continue de nourrir un insatiable appétit pour les xiao xian rou. Et le Parti communiste chinois (PCC) a beau ne jamais reculer devant une bonne vieille manipulation sociétale, les préférences esthétiques sont difficiles à faire ruisseler du haut vers le bas.

Les xiao xian rou sont bien trop ancrés dans la culture. Pour un pays qui espère passer à une économie basée sur la consommation, bannir purement et simplement ces délicieux damoiseaux –comme l’a fait le parti en interdisant les tatouages dans les médias, obligeant certains jeunes acteurs et musiciens à avoir recours à des kilos de maquillage– n’est pas une option viable.

Le pionner taïwanais et la vague coréenne

Comme beaucoup de choses dans la pop culture chinoise, ces idoles nationales sont une importation. On peut remonter leur trace jusqu’à la série taïwanaise de 2001 Meteor Garden, dans laquelle jouaient ceux qui sont sans doute les ancêtres directs des xiao xian rou d’aujourd’hui. Meteor Garden, qui raconte l’histoire des F4, une bande de quatre garçons beaux, riches et arrogants terrorisant un campus universitaire, et de la fille courageuse qui va oser leur tenir tête, place le regard féminin au centre de l’intrigue comme aucune série asiatique ne l’avait encore fait.

Du générique de début –une séquence au ralenti montrant les quatre jeunes hommes gambadant sur la plage, leur coupe de surfeur flottant négligemment dans le vent– aux interminables plans qui s’attardent sur le physique impressionnant de Daoming Si (Jerry Yan) ruminant dans la baignoire de sa luxueuse demeure, la série s’adressait explicitement aux désirs sexuels et émotionnels des jeunes femmes.

Meteor Garden a sans conteste fait un carton dans toute l’Asie. À Taïwan, Yan est devenu une sensation du jour au lendemain, et il s’est associé avec ses co-stars pour former un produit dérivé, le boys band F4, dont les albums ont connu un immense succès commercial au cours des années qui ont suivi.

Au milieu de la décennie pourtant, l’éphémère vague taïwanaise déclenchée par Meteor Garden a été rattrapée et dépassée par la culture pop la plus influente d’Asie à ce jour: celle de Corée du Sud. La vague coréenne, ou hallyu, a balayé le continent asiatique avec une énergie aussi rapide que puissante.

En 2009, un remake coréen de Meteor Garden appelé Boys Over Flowers a connu une vague de popularité encore plus déchaînée que l’original. Dans le même temps, une nouvelle esthétique de l’idole masculine a émergé. Les stars masculines de K-pop et de K-drama, à grand renfort de cosmétiques et parfois de chirurgie esthétique, se sont mises à adopter l’apparence plus délicate et plus lisse –d’aucuns diraient efféminée– que nous associons aux xiao xian rou aujourd’hui.

Le phénomène hallyu a frappé la Chine juste au moment où le pays voyait émerger une classe moyenne urbaine conséquente, dotée de filles adolescentes au revenu disponible. Contrairement à celles qui les avaient précédées et qui avaient craqué pour Andy Lau ou Jerry Yan, les ados chinoises nées après 1990 –les post-90, comme on les appelle là-bas– avaient de l’argent à dépenser pour leurs idoles. Et une fois que les «garçons efféminés» ont acquis le statut de force commerciale, il n’y a plus eu de retour en arrière possible: on allait en trouver ou en fabriquer toujours plus, et le goût des xiao xian rou allait passer aux générations suivantes, aux portefeuilles encore plus garnis.

Des machines de guerre commerciales

Conscient du phénomène, le monde de la K-pop a très intelligemment entrepris au début des années 2010 de recruter des idoles chinoises en herbe. Une initiative qui a porté ses fruits: en 2013, la folie K-pop a explosé en Chine après le lancement du boys band EXO, divisé en deux groupes de chanteurs, coréens et mandarins.

Cette année-là, le terme xiao xian rou a commencé à faire son apparition sur l’internet chinois en référence à ces sensations apprêtées à l’extrême, dont les deux plus populaires, Lu Han (alias Luhan) et Wu Yifan (alias Kris), membres d’EXO, en sont venus à incarner les prototypes de la «petite viande fraîche» chinoise.

D’un bout du pays à l’autre, des ados en pâmoison ont passé un temps de dingue à disséquer les qualités de Luhan et de Kris et les saveurs que chacun incarnait. Tu préfères l’androgynie angélique de Luhan, surnommé «bébé biche» –un jeu de mots sur son nom de famille–, ou la beauté un tantinet plus affûtée de Kris, ancien joueur de basket au lycée, dont le visage à la symétrie improbable et la carrure impressionnante n’ont pas tardé à lui fournir le statut d’ambassadeur Burberry?

Après avoir tous les deux quitté le groupe en 2014, Kris et Luhan, revenus en Chine, sont devenus des machines de guerre commerciales au sein d’un univers étriqué de célébrités. En tant que xiao xian rou vedettes de Chine, et auréolés du pedigree K-pop par-dessus le marché, ils n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser des contrats publicitaires en or. Kris a eu McDonald’s, Luhan KFC; Kris s’est associé à Xiaomi, Luhan à OPPO –et ainsi de suite.

Il est très vite devenu impossible de passer devant un arrêt de bus ou de traverser un centre commercial sans voir un visage gracile sur une affiche, que ce soit celui de Kris, de Luhan ou d’un autre jeune homme de la nouvelle garde, et notamment de l’acteur Yang Yang, dont l’image a été choisie par la poste chinoise en 2016 pour servir d’effigie sur un timbre.

Si le gouvernement chinois a éprouvé quelques scrupules à l’idée de permettre le déferlement de cette marée de jeunes hommes délicats en même temps qu’il en rajoutait dans l’exaltation du discours nationaliste machiste, il n’en a rien montré. Pour la première fois, l’argent du secteur des célébrités revenait dans les coffres de la Chine continentale.

Le début de la fin?

De surcroît, les xiao xian rou chinois pouvaient servir d’instruments pour susciter l’enthousiasme des jeunes à l’égard de l’État chinois –en tout cas, c’était l’idée. Après tout, l’idole fondatrice de la jeunesse maoïste, Lei Feng, héros des années 1960 tragiquement tué par un poteau télégraphique, était étonnamment peu macho et passait plus de temps à aider des petites vieilles et à écrire des poèmes sur le Grand Timonier qu’à livrer bataille.

Les résultats ont été assez saugrenus, comme l'illustre la diffusion en 2017 de La naissance d’une armée, dernier épisode d'une série de films de propagande à gros budget sur l’histoire du PCC, tous blindés de stars brûlant de redorer leur blason politique. Dans celui-ci figurait Luhan, l’actuel membre du groupe EXO Zhang Yixing (alias Lay) et Li Yifeng, entre autres xiao xian rou, sous les traits de généraux de l’Armée populaire de libération des années 1940 –qui étaient en réalité une bande de paysans rudes et trapus aux mâchoires carrées et aux traits ravagés. Le film a été un échec critique comme commercial. Les journalistes de la presse chinoise et étrangères se sont demandés si l’ère des xiao xian rou n’était pas en train d’entamer son déclin.

Mais personne en Chine ne semble prendre cette éventualité au sérieux pour l’instant. Cette année, lors d’un genre de passage de flambeau de la pop culture, la Chine a lancé sa propre version de Meteor Garden, dont l’action se déroule à Shanghai. Et les nouveaux F4, tous squelettiques et sans le moindre cheveu qui dépasse, ne semblent se distinguer en rien de leurs homologues coréens. C’est d’ailleurs leur performance dans «Le premier cours du nouveau semestre» qui a provoqué la réaction violente de septembre contre les «chochottes».

Tôt ou tard, le PCC va devoir prendre une décision. Pour les aînés du parti, baignés dans une idéologie empreinte de dureté et placée sous le signe de la lutte, l’influence croissante des xiao xian rou est difficile à accepter, surtout lorsque l’armée intensifie son recrutement, avec une propagande de plus en plus machiste visant les jeunes hommes.

Mais si ceux-ci sont l’avenir de l’armée chinoise, les jeunes femmes jouent un rôle de plus en plus important dans le maintien de la puissance économique du pays –impossible alors de faire l’impasse sur les «garçons efféminés».

Lauren Teixeira Journaliste basée à Chengdu

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