Santé

Alcooliques anonymes: la parole peut-elle suffire à lutter contre la dépendance?

Temps de lecture : 11 min

Les principes des Alcooliques anonymes, créés en 1935, ont inspiré le développement d'autres groupes de parole, parfois institutionnalisés au sein du milieu hospitalier.

Réunion des Alcooliques anonymes, le 23 janvier 2004 à Paris | François Guillot / AFP
Réunion des Alcooliques anonymes, le 23 janvier 2004 à Paris | François Guillot / AFP

Le trait d’eye-liner est impeccable sur les paupières de Maryse*, et le contour de ses lèvres soigneusement relevé par un crayon couleur framboise. Très élégante dans sa robe estivale, la nonagénaire arrive au 35 rue Bayard, dans le 8e arrondissement de Paris, aux alentours de 19h45. Elle s’y rend tous les lundis. «C’est comme un rendez-vous amoureux», confie-t-elle avec malice. Dans une petite salle de l’Église anglicane, elle prend place autour de la table. Vient alors son tour de se présenter: «Bonjour, je m’appelle Maryse, et je suis alcoolique.»

Voilà plusieurs décennies que Maryse fréquente les Alcooliques anonymes (AA). Comme elle, des milliers de personnes de tous les âges, genres, confessions et origines se réunissent régulièrement au même endroit pour partager ce qu’elles ont de plus intime: leur rapport à une substance ou à un comportement qui suscite chez elles une dépendance. Narcotiques anonymes, Dépendants sexuels et affectifs anonymes (Dasa)... Autant de femmes et d’hommes qui viennent parler de leurs souffrances, de leurs progrès, de leurs rechutes.

L’addiction est répertoriée dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) comme «une affection cérébrale chronique, récidivante, caractérisée par la recherche et l’usage compulsifs de drogue, malgré la connaissance de ses conséquences nocives».

Effet miroir

Parler pour guérir d’une pathologie lourde est une promesse séduisante. Pour Maryse, c’est un «miracle».

En plein mois de juillet, peu de gens ont fait l’effort, comme Maryse, de braver la canicule pour se serrer dans une salle des beaux quartiers de la capitale. Ce soir-là, le groupe accueille chaleureusement un nouveau, qui n’a pas l’air très à l’aise. Il prévient qu’il est venu «juste pour voir».

La réunion commence, réglée comme du papier à musique. Autour de la table, sur laquelle trônent les portraits de Bill W. et Dr Bob, les cofondateurs des AA, un silence discipliné se fait. Le modérateur du jour –qui n’est pas un chef, juste un volontaire pour animer la réunion– lance une prière, puis énonce les actualités du groupe AA France. Le mouvement, qui compte environ 6.000 membres dans l’Hexagone et plus de 120.300 groupes dans le monde, fête ses 58 ans lors du congrès annuel, organisé les 17 et 18 novembre à la Baule.

«Si j’avais laissé ma dépendance évoluer, j’aurais pu finir par commettre un crime passionnel. Les mieux placés pour en parler, ce sont ceux qui le vivent.»

Anne, 28 ans, membre des Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes

Chaque personne prend la parole après avoir levé la main. Les règles d’or: n’employer que le «je», et se garder d’émettre un jugement sur autrui. Pas de débat, pas d’interactions directes. Car la force des groupes de parole repose avant tout sur l’effet miroir: l’identification aux autres permet de se reconnaître soi-même comme dépendant.

Anne, 28 ans, qui se rend régulièrement aux réunions des Dépendants sexuels et affectifs (Dasa) depuis huit ans, raconte: «Si j’avais laissé ma dépendance évoluer, j’aurais pu finir par commettre un crime passionnel. Les mieux placés pour en parler, ce sont ceux qui le vivent, avec compréhension et bienveillance. Le fait de rencontrer des personnes qui ont déjà eu des bénéfices du programme, ça donne envie d’y arriver. Leurs partages m’ont parlé.»

Pour Louis, aux Alcooliques anonymes, un déclic s’est produit, marquant la fin d’un long déni de sa maladie: «J’ai fermé ma grande gueule, et j’ai écouté.» Pour d’autres, il s’agissait au contraire de relativiser. Thomas, AA, se rappelle: «Je dramatisais tellement mon problème avec l’alcool que d’entendre tous ces gens, ça m’a fait dédramatiser.»

Ensuite, décomplexée, la parole se libère. «Verbaliser mes émotions, ça me permet de me lâcher», estime Anne. Les groupes d’anonymes ont même leur propre vocabulaire, ainsi que différentes techniques de parole. Il peut s’agir de «reconnaître une croyance limitante», comme par exemple: «Juste un verre et j’arrête.» Ou encore de «déposer un danger», soit «confier une situation future qui va potentiellement pouvoir nous faire replonger. La partager permet d’en être conscient et de ne plus se mentir à soi-même», détaille Anne.

Dans les groupes de parole, on n'effectue pas une psychanalyse, on ne remonte pas à la source de ses maux –il est d’ailleurs déconseillé de commencer par là. Micheline Claudon, psychologue clinicienne spécialisée dans les problématiques d’addiction, précise: «D’emblée, aller là où ça fait mal, cela déclenche un recours au produit de façon mécanique. Il s’agit d’abord de dégager un peu d’espace psychique, de travailler sur comment l’alcool est devenu totalitaire dans la vie de la personne.»

Éveil à la spiritualité

Le programme des AA –et de tous les autres groupes qui se réclament de ce même modèle– s’appuie sur le Big Book, le livre écrit par ses deux fondateurs en 1939. «Les Douze Étapes des AA sont un ensemble de principes de nature spirituelle qui, mis en pratique comme mode de vie, peuvent chasser l’obsession de boire et permettre à la personne qui souffre de mener une vie heureuse, pleine et utile», peut-on y lire.

Près de quatre-vingts ans plus tard, ce même livre n’est plus seulement une référence pour chasser l’obsession de boire... mais aussi celle de se droguer, de jouer, ou encore de travailler. Douze étapes pour se battre contre toutes sortes d’addictions, comme si l’alcool était la matrice de toutes les autres dépendances.

C’est ce qu'on appelle le modèle Minnesota. «Ce modèle a inspiré d’autres problématiques addictives, car les règles d’anonymat, d’identification et d’impuissance devant le produit ou le comportement constituent des supports fondamentaux de la prise de conscience», pense Micheline Claudon.

Rue Bayard, la troisième étape, charnière, est à l’ordre du jour. Après avoir admis que l'on a perdu le contrôle de sa vie, il s’agit de «croire qu’une Puissance supérieure à nous-mêmes [peut] nous rendre la raison», puis de lui «confier notre volonté et notre vie».

«Il y avait au départ, dans le modèle des AA, des connotations spirituelles et religieuses. Aujourd’hui, on est sur une approche laïque qui ne pose aucun problème.»

Pr Amine Benyamina, psychiatre addictologue

Grégory, membre des Dasa et ancien AA, se souvient avoir eu du mal, au début, avec ces notions. «J’avais tellement de colère en moi que je ne voulais pas entendre parler de Dieu. Et puis, en travaillant les étapes, j’ai appris à me reconnecter à la spiritualité.»

Thomas, AA, reconnaît lui aussi que cette troisième étape lui a donné du fil à retordre. Il ne croyait pas en Dieu. «Confier sa vie à la puissance supérieure, ce n’est pas forcément religieux. C’est surtout se dire que ce n’est pas à moi, tout seul, de m’en sortir avec ma propre volonté. Je suis l’acteur principal de ma vie, mais pas le metteur en scène», explique-t-il. Ou comme un autre le reformule lors de la réunion, faisant rire l’assemblée: «Dieu déplace des montagnes, mais il vaut mieux apporter sa pelle.»

«Chacun peut choisir ce qu'il met derrière cette notion de puissance supérieure, souligne Anne, qui n’était pas croyante non plus quand elle a commencé à fréquenter les Dasa. Pour certains, c’est le groupe lui-même.» Le professeur Amine Benyamina, qui dirige le service d’addictologie de l’hôpital Paul Brousse à Villejuif, confirme: «Il y avait au départ, dans le modèle des AA, des connotations spirituelles et religieuses. Mais cet aspect a été expurgé. Aujourd’hui, on est sur une approche laïque qui ne pose aucun problème.»

D’ailleurs, «les douze étapes ne sont que des suggestions, souligne le Big Book. Tout ce qu’il faut, c’est un esprit ouvert». Les étapes sont un prétexte pour pousser à l’introspection et au bilan. À partir de la reconnaissance du problème de dépendance, le but est de développer, par l’échange avec d’autres personnes dépendantes, des moyens pour reconnaître les dangers et s’armer pour les affronter.

Jusqu’à la douzième et ultime étape, le chemin est long: «Ayant connu un réveil spirituel comme résultat de ces étapes, nous avons alors essayé de transmettre ce message à d’autres alcooliques et de mettre en pratique ces principes dans tous les domaines de notre vie.»

Si les AA n’obligent pas à croire en un Dieu religieux, la spiritualité, sous une forme libre, est partie intégrante du programme. Difficile de se rendre aux réunions sans en entendre parler. «La spiritualité peut déranger certaines personnes, note le Pr Benyamina, mais l’inscription dans ces groupes de parole n’est pas une contrainte.»

À l'hôpital aussi

Lorsqu’il a poussé la porte d’une réunion AA pour la première fois, Henri s’est senti bloqué par l’omniprésence de cette «puissance supérieure». «Déjà, me présenter comme un alcoolique, ça ne marchait pas pour moi: je ne voulais pas me mettre d’étiquette. Ensuite, il y a une sorte de refus du soignant, comme si tout venait d’une force divine.»

Après plusieurs sevrages suivis de rechutes, Henri est allé, sur recommandation de son addictologue, chez Vie Libre, une autre association accompagnant les personnes dépendantes avant, pendant et après le traitement prodigué par les médecins. «Tout de suite, je me suis senti mieux dans ce groupe-là, parce que c’était interactif, en partenariat avec les soignants.»

L’addictologie a fait une tardive entrée sur la scène de la médecine. Il faut attendre 1849 pour qu’un médecin suédois, Magnus Huss, parle pour la première fois de l’alcoolisme chronique comme d’une pathologie: on parlait auparavant de vice, d’ivrognerie. Les premières associations à s’en être occupées étaient religieuses: les ligues de tempérance aux États-Unis, la Croix Bleue (1877) fondée par un pasteur genevois, ou encore la Croix d’Or (1913), devenue Alcool Assistance.

En 1935, les Alcooliques anonymes sont nés pour faire face à une absence de prise en charge médicale adéquate, avant que l’addiction ne soit réinvestie par le personnel soignant comme objet d’une discipline psychiatrique, avec l’affirmation de l’addictologie il y a une quarantaine d’années.

Aujourd’hui, les prises en charge dépendent du profil de la personne dépendante. «Il y a des patients qui ont besoin d’une prise en charge globale, médico-psycho-sociale. Pour certains, la psychothérapie suffit. De toute façon, il y a très peu de médicaments efficaces: ce sont des traitements d’accompagnement ou substitutifs», rappelle le Pr Benyamina.

En parallèle aux associations, des groupes de parole ont été mis en place dans le processus de traitement de la dépendance au sein de certains hôpitaux. Le professeur Lejoyeux a lancé, il y a près de vingt ans, un groupe au fonctionnement bien particulier au sein du service d’addictologie de l’AP-HP Bichat, à Paris.

«Il faut apprendre à se décentrer de son histoire tout en piochant dedans, pour la mettre au service des autres.»

Frédéric Arnaud, président de l’Association des patients-experts en addictologie

Les réunions accueillent la patientèle de l’hôpital mais aussi de l’extérieur, et même des membres d’associations anonymes, comme Maryse. Elles sont co-animées par des médecins, des psychologues et surtout par d’ex-buveurs, les «patients-experts» ou, comme ils se nomment, «tuteurs de résilience».

Ce sont d’anciens malades abstinents à l’alcool depuis deux ans minimum, volontaires pour s’engager bénévolement aux côtés des équipes professionnelles et formés pendant un an à la communication avec les personnes dépendantes et les médecins au centre de formation continue de l’AP-HP. «Notre fonds de commerce, c’est notre sensibilité aux problèmes d'addiction», analyse Frédéric Arnaud, président de l’Association des patients-experts en addictologie (Apea) depuis sa création en 2016.

La formation est à la fois théorique et pratique, sous la supervision d’un personnel soignant et d’un patient-expert pour veiller à ce que l'histoire personnelle des stagiaires ne se confonde pas avec celles des personnes prises en charge. «Il faut apprendre à se décentrer de son histoire tout en piochant dedans, pour la mettre au service des autres», explique Frédéric Arnaud. C’est la différence essentielle entre ce système et les autres associations.

Lieu d'apprentissage

Les médias ne sont pas autorisés à assister aux réunions de l’AP-HP Bichat. Les associations d’anonymes, elles, ont mis en place des réunions ouvertes accessibles à ce qu’elles appellent «leurs alliés naturels»: les proches, mais aussi les médecins et les journalistes. Le reste du temps, les réunions sont réservées aux personnes dépendantes.

Anne, qui suit également une psychothérapie individuelle, trouve quelque chose de salutaire dans les réunions fermées des Dépendants affectifs et sexuels anonymes. Le fait que tout le monde soit au même niveau favorise selon elle la tolérance et l’humilité: «Le regard surplombant de certains thérapeutes me gêne.»

Et pour cause: une prise en charge à l’hôpital ne peut-elle pas rebuter, voire faire peur? «C’est sûr. La particularité de notre structure par rapport aux AA, c’est que le patient ne vient pas toujours, au début, de son plein gré, reconnaît Micheline Claudon, psychologue dans le service du Pr Lejoyeux, à Bichat. Mais à l’hôpital, on se sent malade. La symbolique du lieu va apporter un signal fort. Personne n’a envie de venir à un groupe de parole. On se dit qu’on va voir des gens très marqués physiquement par leur alcoolisme, qui racontent leur malheur et disent parfois n’importe quoi. Si on n’impose pas la présence, on va empêcher les gens de voir que bien au contraire, ce sont des personnes qui témoignent de leur hypersensibilité bien plus que de leur malheur. On a affaire à monsieur et madame Tout-le-monde.»

La psychologue, qui travaille avec le groupe de l’HP-HP Bichat depuis ses débuts, insiste sur la complémentarité entre le groupe de parole et le suivi individuel: «Je ne peux pas travailler sans le groupe de parole. C’est un lieu d’apprentissage pour nous, les soignants. On n’apporte pas aux patients un savoir bien ficelé, au contraire: on apprend d’eux.» Car les patients-experts accompagnent non seulement les malades, mais aussi le personnel soignant dans leur compréhension de l'addiction. «Les patients-experts parlent à la fois le langage du patient et celui du soignant», résume Micheline Claudon.

Le concept de patient-expert a révolutionné, il y a vingt ans, la traditionnelle dualité soignant/soigné. L'addictologie a été l'un des premiers champs de la médecine à se confronter à l’opacité de la communication entre la personne prise en charge et son médecin. Aujourd'hui, la pratique s'est développée dans la plupart des champs de la médecine –par exemple dans le traitement des maladies chroniques.

La réunion des AA touche à sa fin, rue Bayard. Sur les lèvres de tous les membres de l'assemblée, le mot qui est revenu le plus souvent est «merci». L’un d’entre eux déclare, très ému: «À chaque fois que vous me parlez, c’est ma puissance supérieure qui me parle. Ça sort des tripes et c’est ça qui fait du bien. Venir aux réunions, c’est un médicament à vie, vingt-quatre heures à la fois.» Le nouveau venu prend la parole. Il remercie lui aussi les autres pour leurs partages, même s’il ne pense pas être «comme eux»... Peut-être le début d’une longue route.

* Tous les prénoms ont été changés

Camélia Echchihab Journaliste

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