Société

Remplacer nos voitures par d’autres modes de transports, vision parisienne des choses

Temps de lecture : 6 min

La France manque cruellement de transports publics alternatifs, mais c’est l’automobiliste qu’on voue aux gémonies.

Ils sont bien quelques dizaines de millions à reprendre leur voiture pour des circulations que ne connaît pas le TGV. | Ludovic Fremondiere via Unsplash License by
Ils sont bien quelques dizaines de millions à reprendre leur voiture pour des circulations que ne connaît pas le TGV. | Ludovic Fremondiere via Unsplash License by

Cela avait plutôt mal commencé entre le pouvoir et les «gilets jaunes». Assez abruptement, même, par ces propos d’un mépris à haute teneur, prêtés à Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, devant des journalistes du JDD. «Wauquiez, aurait avancé le ministre, c’est le candidat des gens qui fument des clopes et qui roulent au diesel. Ce n’est pas la France du XXIe siècle que nous voulons.»

Benjamin Griveaux avait démenti être l’auteur de ce numéro de morgue. Évidemment, pour un porte-parole patenté, voué à la langue de bois, cela la fichait mal. Mais les journalistes du JDD avaient maintenu leur retranscription. Laurent Wauquiez, président des Républicains était, lui, comblé d’aise. Il revendiquait le costume, la clope et le diesel, au nom d’un peuple apparemment délaissé par le XXIe siècle macronien. Simple passe d’armes pour talk-show, entre un élitiste parisien et un populiste assumé de province?

Les écologistes, puissant groupe de pression

On en était là, toute la semaine passée, et celle-ci encore. Instruit par l’incident, le gouvernement soignait ses éléments de langage, infiniment respectueux de ces Français obligés de multiplier les kilomètres au volant de leurs véhicules, entre la maison et leur travail; des plus modestes, lassés de voir leurs voitures servir de vache à lait à la politique fiscale, et qui, cette fois, se révoltaient, en gilets jaunes, contre les taxes sur les carburants.

Comme en 2013, avec l’épisode des «bonnets rouges», alors hostiles à l’écotaxe, des Français, pour l’essentiel en province et dans les zones périphériques, se braquaient, via les réseaux sociaux, souvent hors des partis et des syndicats, contre les effets sur leur niveau de vie d’une «écologie punitive». Et comme en 2013, ce mouvement disparate, organisateur d’un projet de blocage des routes, le 17 novembre, promettait de présenter les aspects d’une éruption poujadiste, «ras-le-boliste» et anti-impôts. Mais, parole, le pouvoir n’en dirait rien. Ne se moquerait pas. Ces chouans-là, même malgré eux, étaient enfants de la République. Le gouvernement se donnait pour tâche d’«accompagner les Français dans la transition écologique», et autant que des aides financières qu’il allait prodiguer, cela réclamait un peu de compréhension.

Demeure pourtant comme une impression de condescendance. Une curieuse vision, comme mécanique, ou un peu robotisée, stylisée à la manière d’un jeu vidéo, du pays et de ses habitants. Depuis les «bonnets rouges» sont survenues les grandes alertes sur le réchauffement climatique, dont la réduction est devenue l’impératif des impératifs. Les écologistes, hier gentils militants nez au vent, constituent désormais un puissant groupe de pression, auquel il n’est plus vraiment question de résister. Les cabinets d’audit fleurissent, comme les cellules-conseil, qui nourrissent de rapports les dirigeants politiques, vivement priés d’épouser leurs préconisations.

Sans trop forcer le trait, on jurerait que bien des discussions, des contributions, des interviews dans les médias, préludant à la révolte des «gilets jaunes» sur les taxes carbone, sont inspirées par la décision d’Anne Hidalgo, la maire de Paris, de rendre, dans l’hypothèse de sa réélection en 2020, les quatre premiers arrondissements parisiens aux piétons. Aussi sans doute aux cyclistes. Et aux trottinettes électriques… La mesure d’interdiction de toute circulation automobile ne serait appliquée –au début?– que le dimanche. Un songe écolo? Un vœu électoral? Encore, sûrement. Mais aussi un phare, dans nos nuits de pollution. Un cap à suivre. Vider les villes des bagnoles. Pourquoi pas le pays, après elles, un jour?

Le pays ne sera plus qu'une succession de villes

Un tel fantasme paraît en tout cas innerver certaines interventions sur le sujet, ces semaines-ci, qui simplifient le récit sur les Français, leur environnement et leurs voitures. Audrey Pulvar, présidente de la Fondation pour la nature et pour l’homme (FNH), expliquait ainsi sur France Info que seuls 20% de nos concitoyens n’habitaient pas «en ville». Et que donc, il devait devenir possible de remplacer nos bagnoles par d’autres modes de transports, moins polluants, à commencer par le train, les bus, le vélo.

Vision, disons, parisienne des choses. Prendre, même avec des bonnes intentions, Paris comme le point d’excellence dont il faudrait se rapprocher tient de l’usage de faux. La capitale est évidemment la ville la mieux pourvue en transports en commun. C’est une ville jeune, qui ira de plus en plus à vélo. Ou en trottinette. Mais elle est un cas unique. Cela coince dès les douze premières métropoles régionales. Pourtant, le concept commence à prendre. Les Français ont de moins en moins besoin d’automobiles individuelles, entend-on, puisque, vivant «en ville» désormais, ils leur devient possible, pour moins polluer, de circuler autrement.

Dans les propos tenus, ces derniers jours, des experts ont évoqué, en les plaignant, les cas de ces Français des «zones reculées». Français du bout des pays ruraux. Mais les autres pourraient, après un siècle à moteur, révolutionner leurs déplacements.

Évidemment, les comptes ne tombent pas juste. Pour arriver aux 20% d’Audrey Pulvar, il faut englober tout «le périurbain» des métropoles et des grandes villes de plus de 100.000 habitants. Depuis 2012, l’Insee propose même l’idée de «zones d’influence» autour des villes, qui seraient revendiquées par celles-ci, parce qu'encore sous leur orbite. Vingt kilomètres pour le périurbain. Cinquante, encore, pour la «zone d’influence». À ce rythme, si l’on s’en tient aux statistiques dont s’emparent les nouveaux experts, le pays ne sera bientôt plus qu’une succession de «villes» ; jusqu’à composer, du nord au sud, une seule mégalopole, autour de Paris.

Une fois que tu es descendu du train, tu fais quoi?

Progrès possible: il n’y aura plus à se faire la guerre, pays par pays. Il suffira à l’envahisseur d’assiéger les villes. Car bien sûr, la France est autrement découpée, et ce n’est pas faire injure que d’expliquer qu’elle tient à ses découpages. Géographiques, historiques, climatiques, etc. La périphérie parisienne crève de ses embouteillages, mais ce n’est pas seulement parce que ses habitants sont, comme on le lit dans une tribune libre, signée par le Réseau Action Climat qui regroupe vingt-deux grandes associations écolos, victimes de leur «dépendance au diesel et à l’essence»: «Il faut libérer notre pays de son addiction au pétrole, en raison d’une politique des transports axée sur le recours à la voiture et un aménagement du territoire qui a allongé les distances à parcourir».

Une fois que tu es descendu du train, en gare, ou du bus, tu fais quoi? Essayez de relier Nantes à Grenoble en train. La France manque cruellement de transports publics alternatifs, mais c’est l’automobiliste qu’on voue aux gémonies. D’autres experts ont rappelé que la majorité des déplacements en voiture n’excédaient pas une distance de trois kilomètres. Tout le monde ne peut pas les faire à vélo.

Une évolution surviendra, bien forcée, et c’est une nécessité de survie pour la planète. Mais il y a la manière de l’incitation. Cette affaire des «gilets jaunes» montre des écolos trop pressés, un peu truqueurs, et des Français, au-delà de leurs vicissitudes fiscales, un peu aculés dans le rôle de la victime fautive. Trois kilomètres? Mais c’est, depuis les années 1950, la distance même du sel de beaucoup de vies. On les compte pour néo-urbains ou périphériques, ces concitoyens? Eux vivent, justement, autour d’eux. Mentalement, dans cette distance courte de quelques kilomètres. Dans des bourgs, des petites villes, des gros villages, et dans leurs cercles personnels. Ils sont souvent nés sur place, parfois même leurs parents avant eux, et fixer le paysage autour d’eux leur a toujours été une nécessité, d’activité, de travail, de loisirs, et le miel des existences.

Il y aurait culpabilité? Sans doute, à soupeser le poids des injonctions dans l’air. Ils sont bien quelques dizaines de millions à reprendre leur voiture pour des circulations que ne connaît pas le TGV, qui ne relie que les centres-villes. Pour l’idée d’une liberté permise. L’ère de la voiture a fait coïncider, sur pas mal de décennies, une obligation pratique et un droit démocratique. Les Français ont occupé, pour une heure ou toute une vie, tout l’espace possible jusqu’à la frontière. On a appelé ça la «continuité républicaine». Seule la bagnole, aujourd’hui soi-disant anachronique, a permis ces consciences de soi et des autres, dans le mouvement. Et ils y renonceraient de plein gré?

Newsletters

Des activistes en combinaison blanches ont scanné 14.000 visages à Washington

Des activistes en combinaison blanches ont scanné 14.000 visages à Washington

Afin de montrer pourquoi l’absence de législation en terme de reconnaissance faciale est effrayante.

Manifestants, forces de l'ordre: les deux camps se préparent à l'affrontement

Manifestants, forces de l'ordre: les deux camps se préparent à l'affrontement

Dans Les forces du désordre, la journaliste Samia Basille vous emmène au cœur des manifestations et donne pour la première fois la parole aux forces de l’ordre comme aux manifestant·es pour comprendre l’escalade de la violence et recréer un...

Il est important d'évaluer le degré d'empathie lors d'un entretien d'embauche

Il est important d'évaluer le degré d'empathie lors d'un entretien d'embauche

Utile dans les rapports sociaux, elle a aussi un impact sur la réussite professionnelle.

Newsletters