Parents & enfants / Culture

Les bêtises super drôles dans les dessins animés ne le sont pas dans la vraie vie

Temps de lecture : 8 min

J'ai hâte que mes enfants se mettent à «Calvin et Hobbes». Et à «Malcolm».

Détail de la couverture de «Trotro et le dentifrice» de Bénédicte Guettier | Gallimard jeunesse
Détail de la couverture de «Trotro et le dentifrice» de Bénédicte Guettier | Gallimard jeunesse

Je ne sais pas si vous avez lu l'intégrale des aventures de Trotro. Vous devriez. C'est extrêmement instructif. Ce petit âne facétieux y découvre l'existence avec autant de candeur que de vigueur, le tout sous l'œil attendri des ses parents. Dans l'un des petits livres signés par Bénédicte Guettier, Trotro décide par exemple de redonner quelques couleurs à la salle de bain familiale. Pour cela, il utilise différents tubes de dentifrice, qu'il étale à l'aide de sa brosse à dents (et de celles de ses parents) sur le carrelage mural de la pièce.

En découvrant le forfait commis par leur petite canaille, Monsieur et Madame Trotro sont d'abord surpris. Pendant une seconde, ils font les gros yeux. Puis ils éclatent de rire, parce que Trotro est quand même un sacré numéro. Fin de l'histoire.

Au sujet de la version animée des aventures du petit âne, je vous conseille tout particulièrement l'épisode numéro 31, «Trotro petit clown». Notre héros est chargé de se mettre en pyjama et d'aller se laver les mains avant de dîner. En chemin, il décide d'amuser la galerie (c'est-à-dire son papa et sa maman) en se grimant en clown. Il se rend donc dans la salle de bains (meilleure pièce pour bien s'amuser) et entreprend, à l'aide des produits maternels, de se faire la plus jolie tête de clown possible.

Rouge à lèvres, poudre de riz, palettes de maquillage: tout y passe. À la fin de l'épisode, Trotro débarque dans la cuisine, où ses parents sont installés à table devant leur assiette (alors que le couvert n'a pas été dressé pour lui). Maquillé, costumé, un parapluie à la main, il fait sensation. Ses parents, charmés, applaudissent. Son père, d'une voix bonhomme, s'exclame: «Bravo, tu es très beau, Trotro le clown».

Ne connaissant pas la marque des produits cosmétiques utilisés par la mère de Trotro, il est difficile d'effectuer une estimation budgétaire des dégâts. Mais si c'est du Chanel, ça peut gravement casquer. Et si c'est une marque de supermarché, c'est peut-être que la famille de Trotro ne roule pas sur l'or. Quoi qu'il en soit, les parents de Trotro applaudissent à tout rompre, parce que stimuler l'inventivité de leur merveilleux marmot, ça n'a pas de prix.

Éclats de rire en pagaille

Vous avez remarqué comme tout finit par des éclats de rire, quoi qu'il se passe? «L'objectif numéro 1, c'est de créer un cadre rassurant autour des personnages, de montrer que le cercle familial est un cercle de confiance, où les bêtises peuvent être pardonnées, explique Caroline Nicolas, pédopsychiatre. Très souvent, dans les familles, on réalise que les enfants se mettent à mentir très tôt à leurs parents pour éviter de les mettre en colère. Mais à 4 ans, on s'y prend souvent très mal pour dissimuler une bêtise. Et les enfants obtiennent l'effet inverse de celui recherché: les parents sont encore plus fâchés, encore plus inquiets. Cela crée un cercle vicieux qui peut faire beaucoup de mal à la relation parents-enfants.»

De Mimi Cracra en Trotro, de Franklin en Peppa Pig, une bonne partie des livres et des épisodes télévisuels tournent autour du statut de la bêtise, vue comme une expérience de vie. Les enfants explorent le quotidien, ont des idées d'expérimentations, profitent de l'inattention des adultes pour les mettre en application... Très bien. La conclusion est toujours la même, qu'elle soit appuyée ou non: même si tu fais des bêtises, tes parents t'aimeront toujours.

Mais voilà: dans la réalité, lorsque vos week-ends se résument à lessive/marché/ménage/activités manuelles/préparations de repas équilibrés/sortie au parc/lessive bis/bain/devoirs/vaisselle, il peut arriver que le ras-le-bol ne soit pas loin. J'ai beau me lancer régulièrement des challenges du genre «tente de battre ton record de jours consécutifs sans crier», un énième conflit entre frère et sœur ou un énième verre renversé peuvent finir par remettre les compteurs à zéro.

Alors je crie. Parfois trop fort. Je fais la morale pour la millième fois sur le même sujet, j'explique que je veux des enfants plus mûrs que ça, je raconte que je suis fatigué, débordé, et que chaque bêtise supplémentaire ne fait que contribuer un peu plus à mon vieillissement prématuré. Les enfants semblent alors tout penauds, ce qui ne les empêche pas forcément de recommencer dans les trois minutes suivantes. Mais ce qui est certain, c'est que tout ne se passe pas exactement comme dans un épisode de Trotro.

Les parents de Trotro semblent vivre dans un monde différent du mien. À peine leur voix monte-t-elle d'un demi-décibel que leur colère semble passée. Le quotidien n'a pas l'air de les accabler: préparer le repas en sifflottant ou lire le journal dans son fauteuil (devinez qui des deux fait quoi) semble constituer une routine tout à fait normale. Les parents de Trotro, c'est un peu l'équivalent de ces stars d'Instagram qui exposent jour après jour leur maison parfaitement rangée, leur vie si bien réglée, l'atmosphère si sereine qui règne au sein de leur foyer. On en rit en se disant que tout cela n'est que de la mise en scène, mais on se réveille la nuit en se disant qu'on est juste trop nul pour parvenir à atteindre cet état d'équilibre qui semble si confortable.

Humeur de chien

Moi, si un de mes enfants tapissait la salle de bains avec du dentifrice et flinguait par la même occasion les brosses à dents des cinq membres de la famille, je ne sais pas comment je réagirais. Je pense que je commencerais par pousser un cri un peu animal, quelque part entre la rage et le désespoir. Puis je demanderais à l'enfant coupable de reconnaître ses actes, avant de lui demander de tout nettoyer. Il est fort possible qu'au bout de cinq minutes, après avoir constaté son incapacité à enlever efficacement toute cette pâte dentifrice des murs de ma salle de bains, je lui demande de débarrasser le plancher pour tout terminer moi-même. Le tout me mettrait d'une humeur de chien pour les quelques heures qui suivent.

Est-ce l'attitude idéale? Probablement pas. Il serait sans doute plus constructif de rester parfaitement calme, de choisir chacun de ses mots avec précision, et d'opter au plus vite pour la sanction la plus adaptée. Sauf que dans ces moments-là, la question qui m'obsède le plus n'est pas «ai-je pris les bonnes décisions?», mais «que vont penser mes enfants de moi?». Une question qui turlupine beaucoup de parents, tout comme elle taraude un tas d'enseignantes et d'enseignants.

En réalité, la question sous-jacente, c'est: «Mes enfants pensent-ils que Trotro a de meilleurs parents qu'eux?». Voilà ce qui me fait peur, avec ces dessins animés où tout finit par un happy end. Quand je crie, quand je punis, quand je gromelle toute la journée parce que la maison n'est pas aussi en ordre que je le voudrais, j'ai l'impression de passer pour un monstre. Les parents de Peppa Pig, eux, ont toujours une leçon de vie constructive à tirer de chaque événement du quotidien. Je ne les ai jamais vu se mettre durablement en rogne. Et les épisodes des aventures de cette famille porcine finissent systématiquement par des éclats de rire ou des sauts joyeux dans des flaques de boue.

«Ma fille m'a déjà dit que la mère de Trotro était plus gentille que moi», raconte Laurence, mère de deux enfants. «Il faut dire qu'elle fait tout le temps des crêpes et des tartes aux framboises, qu'elle reste tout le temps calme, et qu'elle le laisse gérer son temps libre comme il veut. Moi, je suis plus directive, j'exige que la chambre soit rangée, je veux savoir où sont mes gosses à chaque instant, et je hausse la voix quand quelque chose ne me plaît pas. Je ne vois pas comment on peut rivaliser avec ça.»

«Désamorcer certaines situations peu réalistes»

C'est aussi pour cela qu'il est fortement conseillé de surveiller le contenu de tous les dessins animés, indique Caroline Nicolas. «Je sais que les parents s'offrent souvent une parenthèse de calme en mettant des épisodes de Trotro ou du zèbre Zou à leurs enfants, mais leur aspect inoffensif ne doit pas faire oublier que le dialogue reste important. Expliquer pourquoi Papa ou Maman n'aurait pas la même réaction que dans l'épisode, ça me semble indispensable. Désamorcer certaines situations peu réalistes, c'est également fondamental.»

La pédopsychiatre fait notamment référence à ces nombreux dessins animés dans lesquels les héroïnes et héros semblent avoir la possibilité de se déplacer dans la maison, le jardin, voire le voisinage, sans avoir le moindre compte à rendre. «Les parents ne sont pas des robots sans état d'âme, et les enfants de 3 ou 6 ans n'ont pas que des droits, mais aussi des devoirs. Ce sont des éléments que trop de dessins animés laissent de côté, au profit d'un état d'insouciance qui peut parfois parasiter la perception qu'ont les enfants de la réalité.»

Dès que j'ai été en âge de lire, j'ai découvrir l'univers de Calvin et Hobbes, que je considère aujourd'hui encore comme ma bande dessinée préférée. Au cas où vous n'en ayez jamais entendu parler (ce qui serait scandaleux), c'est le récit du quotidien d'un petit garçon de 6 ou 7 ans, et de son meilleur ami, un tigre en peluche qui prend vie lorsqu'ils ne sont que tous les deux. Le tout est aussi désopilant que poétique, les bêtises potaches de Calvin (et de Hobbes) laissant parfois place à des considérations étonamment mûres sur l'existence, le monde de l'enfance et celui des adultes.

Parmi les choses que j'ai tout de suite aimées dans Calvin et Hobbes, il y a le traitement des parents. Le père de Calvin est clairement blasé par le comportement de son fils, aussi bavard qu'ingérable, et sa mère affiche une mauvaise humeur presque permanente, renforcée par les innombrables bêtises perpétrées par ce sale mioche. Ce génie de Bill Watterson parvient à les rendre absolument imparfaits sans jamais condamner leur façon d'élever leur rejeton.

Calvin est un enfant complexe, surprenant dans tous les sens du terme, et l'auteur n'hésite jamais à expliquer combien il est épuisant... sans le stigmatiser non plus. L'ensemble crée un sentiment de bien-être absolument réjouissant: contrairement à ce qui se passe chez Trotro ou Peppa Pig, les enfants ne sont pas systématiquement spirituels, et les parents ont le droit d'afficher leur ras-le-bol.

Calvin, Hobbes... et Malcolm

Autant dire que l'intégrale de Calvin et Hobbes est «innocemment» rangée à portée d'enfants, afin que chacun et chacune puisse s'y plonger dès que la maîtrise de la lecture le lui permettra. De même, il n'est pas impossible que leur mère et moi proposions dans quelques années un cycle Malcolm afin de leur montrer de quoi est réellement faite la parentalité.

Il est compliqué de résumer la série Malcolm, que toute personne ayant traîné un tant soit peu devant M6 doit forcément connaître, mais le principe est le suivant: c'est l'histoire d'un ado supérieurement intelligent qui se débat au sein d'une famille un peu fatigante. Frangins barrés, père irresponsable, mère autoritaire: le monde de Malcolm baigne dans une hystérie difficile à vivre au quotidien, mais délicieuse à observer pour le public, l'écriture maniant à merveille le burlesque et le second degré.

Malcolm, c'est sans doute ma référence en termes de description de la parentalité: elle y est décrite comme un foutoir absolu où les parents font ce qu'ils peuvent. La liste de ce que Loïs (Jane Kaczmarek, maintes fois nommée aux Emmy Awards) et Hal (Bryan Cranston) font mal fait trois kilomètres de long, mais la série n'est certainement pas là pour les juger. En grossissant le trait et en proposant, épisode après épisode, des situations parfaitement absurdes, Malcolm montre qu'une famille qui fonctionne, c'est une famille qui compose avec le tempérament de chaque membre.

Après des années de Trotro et de Peppa Pig, notre salut viendra certainement de là. Plus tard, mes enfants auront certainement des tas de choses à me reprocher, mais j'aimerais au minimum qu'ils sachent que j'ai fait de mon mieux, et que se comporter comme le père de Trotro ne faisait pas partie des options.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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