Culture

Tous les films sont des bébés de Rosemary, le dernier-né s’appelle «Suspiria»

Temps de lecture : 6 min

Cinquante ans après la sortie de «Rosemary’s Baby», la recette de Polanski fonctionne toujours. La preuve avec «Suspiria», sorti ce 14 novembre.

Mise en scène inspirée du film de Polanski | Forsaken Fotos via Flickr License by
Mise en scène inspirée du film de Polanski | Forsaken Fotos via Flickr License by

Cet article comporte des spoilers sur les intrigues de Rosemary’s Baby (1968) et Get out (2017) ainsi que plusieurs éléments (sans révélation majeure) sur celles de Suspiria (en salle le 14 novembre) et Mother! (2017).

Cette année, Rosemary’s Baby a cinquante ans. Dans ce chef-d’œuvre de l’angoisse, Rosemary (Mia Farrow), la jeune épouse bon chic bon genre de Guy (John Cassavetes), comprend peu à peu que ses voisins bienveillants sont des sorciers et que l’enfant qu’elle porte est celui du diable. À moins, bien sûr, qu’elle ne soit en proie à un délire paranoïaque… Car, le film obéissant strictement aux règles du fantastique selon Todorov, tout peut y être interprété aussi bien comme une plongée dans le surnaturel que comme le produit de l’imagination de la protagoniste.

Magistral, Rosemary’s Baby est à la fois une interrogation sur le patriarcat et son appropriation du corps féminin, une méditation sur l’antisémitisme (tout ce dont les sorciers sont accusés correspond aux accusations portées contre les juifs depuis le Moyen Âge) et une analyse précise des mécanismes de la paranoïa. Normal, donc, que la Paramount en propose une édition spéciale et concocte un film-annonce pour inviter le public à le revoir.

Seul problème: le nom de Roman Polanski est totalement absent du matériel promotionnel proposé par Paramount. Cette absurdité est bien sûr liée aux polémiques qui accompagnent le cinéaste franco-polonais depuis 1977, lorsque, après avoir effectué une courte peine de prison pour le viol d’une adolescente de 13 ans (requalifié en détournement de mineure), il quitte le territoire américain avant une convocation chez le juge. Parce que le nom de Polanski est désormais jugé trop explosif, il est donc omis par tout le monde, de l’éditeur du DVD aux cinéastes contemporains qui s’inspirent de son œuvre. Or, où que l’on tourne le regard, on constate l’influence de Rosemary’s Baby: la preuve en trois films.

«Suspiria» de Luca Guadagnino (en salle le 14 novembre)

Bien sûr, Suspiria est avant tout un remake du classique signé Dario Argento. Avec cette histoire de sorcières installées dans une école de danse, le maître de l’horreur à l’italienne lorgnait déjà du côté de Polanski. La construction notamment est remarquablement similaire: arrivée dans un nouveau lieu (le Dakota pour Rosemary et l’école de danse pour Suzy); mort violente d’une jeune fille (Terry, que Rosemary rencontre au sous-sol en faisant une lessive et Pat, que Suzy croise le soir de son arrivée); sentiment croissant de menace et de complot; apothéose finale.

Mais dans sa relecture du film de 1977, Luca Guadagnino accentue considérablement la référence. Ainsi, l’héroïne du Suspiria 2018, Susie Bannion (Dakota Johnson), a grandi dans l’ambiance rigoureuse et pétrie de culpabilité d’une famille mennonite. Le parallèle est évident avec le passé de Rosemary, une catholique du Midwest choquée quand elle entend ses voisins les Castevet critiquer le pape. Dans la longue séquence qui aboutit à son viol par le diable (ou par son mari), Rosemary est à bord d’un yacht où ne peuvent monter, lui dit-on, que les catholiques, et elle apparaît ensuite allongée sous la voûte de la chapelle Sixtine.

Revenons à Suspiria. Dans l’école de danse, Sara (Mia Goth) découvre une cloison qui permet d’accéder au royaume des sorcières, tout comme une porte cachée par un placard fait communiquer l’appartement de Rosemary et celui de ses voisins. Médusée, Sara parcourt les couloirs en étudiant chaque relique sataniste exactement comme Rosemary s’avance chez les Castevet en regardant les tableaux qui représentent des scènes de sorcellerie. Si l’on excepte la grande prêtresse Madame Blanc (Tilda Swinton), les sorcières sont de petites bonnes femmes affublées n’importe comment sur le modèle de Minnie Castevet (Ruth Gordon) et Laura-Louise (Patsy Kelly) dans Rosemary’s Baby, une référence citée explicitement par la costumière Giulia Piersanti dans plusieurs entretiens.

Il y a cependant deux grandes différences entre Suspiria et Rosemary’s Baby. La première tient à la mise en scène: le film de Polanski est limpide, là où Suspiria paraît bien empesé. La seconde est liée au contenu. Le monde de Guadagnino, un monde intégralement féminin (le seul rôle masculin important est joué par Tilda Swinton), est abominable, sanguinolent et mortifère. Les sorcières, dans une scène qui semble sortie d’un manuel de psychanalyse pour les nuls, promènent une faux sur le corps nu d’un homme qu’elles ont paralysé. L’angoisse de la castration est à son comble. Guadagnino a beau assurer à longueur d’interview qu’il adore les sorcières, Suspiria est une œuvre profondément misogyne: la matriarchie qu’il dépeint est un cauchemar.

À l’inverse, Rosemary’s Baby témoigne d’une empathie profonde avec sa protagoniste. Quand Rosemary se réveille et, découvrant des griffures sur son corps, comprend qu’elle a été violée dans son sommeil (Guy: «c’était marrant, dans le genre nécrophile»), la caméra reste sur elle et nous fait partager son effroi. Et puis il n’y a pas que des sorcières chez Polanski mais aussi des sorciers, notamment Roman Castevet/Adrian Marcato (Sidney Blackmer).

«Get out» de Jordan Peele (2017)

Pendant la promotion de son formidable Get out, Jordan Peele cite copieusement Rosemary’s Baby… sans parler de Polanski mais du roman d’Ira Levin, (également auteur de The Stepford Wives, adapté au cinéma par Bryan Forbes en 1975). Le tout jeune cinéaste (issu du duo comique Key and Peele, il signe là son premier film) invente l’expression «thriller social» pour définir Rosemary's Baby et explique avoir voulu, avec Get out, s’inscrire dans ce genre: celui du film qui utilise le fantastique pour traiter d’un problème sociétal.

Chris (Daniel Kaluuya) est un jeune photographe noir qui se rend pour le week-end chez les parents de sa petite amie blanche. L’atmosphère se charge vite d’angoisse, et l’extrême amabilité de Mr and Mrs Armitage (Bradley Whitford et Catherine Keener) ne tarde pas à rappeler celle de Mr and Mrs Castevet. Exactement comme Rosemary, qui tient à se comporter en toute circonstance avec la politesse qu’on enseigne aux petites filles, Chris, qui cherche à passer le plus inaperçu possible dans un monde de Blancs, a du mal à se soustraire à la bienveillance insistante de ce couple plus âgé.

Bientôt, les pires angoisses de Chris se confirment: Mrs Armitage l’hypnotise en utilisant la petite cuillère de sa tasse à thé (Mrs Castevet administre force breuvages à Rosemary) et, dans un plan en contre-plongée qui est une citation directe du finale de Rosemary's Baby, Mr Armitage se révèle être le grand prêtre d’une secte qui s’empare du corps des Noirs pour procurer aux Blancs une forme de vie éternelle. Réduit à la paralysie, Chris manque d’être opéré par Mr Armitage –son impuissance et sa terreur évoquent celles de Rosemary alitée après l’accouchement. Comme Rosemary’s Baby, Get out est aussi effrayant que drôle (alors que Suspiria et les films de Darren Aronofsky se prennent terriblement au sérieux).

«Mother!» de Darren Aronofsky (2017)

Au moins, les choses sont claires: dès l’affiche, Mother! se présente comme un hommage à Rosemary’s Baby. Darren Aronofsky avait déjà joué sur la ligne entre surnaturel et paranoïa d’un personnage réprimé dans Black Swan (2010) mais avec le film de 2017, il va plus loin et recrée le dispositif de Rosemary’s Baby: une jeune épouse douce qui souhaite avant tout une vie familiale heureuse (Jennifer Lawrence), un mari artiste (Javier Bardem), un couple qui se mêle de ce qui ne le regarde pas (Ed Harris et Michelle Pfeiffer).

La grossesse de la jeune femme se révèle fort angoissante et lorsqu’elle finit par accoucher, le bébé est donné à une foule aussi avide de s’en emparer que les sorciers de Rosemary’s Baby. La suite bascule dans le grand-guignol, permettant une fois encore à la sobriété polanskienne de marquer des points…

Car le génie de Rosemary’s Baby, c’est bien sûr de déjouer obstinément les attentes du spectateur en le privant de ce qu’il souhaite désespérément voir. Le bébé, par exemple, reste dissimulé par la soie noire du berceau: à chacun de l’imaginer à partir du regard effaré de Mia Farrow. Une leçon à méditer pour Aronofsky, comme pour Guadagnino.

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